Georg Friedrich Haendel, Alcina, Opéra de Lille : Naufrage, désolation, désenchantement

Georg Friedrich Haendel, Alcina, Opéra de Lille : Naufrage, désolation, désenchantement

dimanche 11 octobre 2026

©Simon Gosselin

Imagine-t-on un metteur en scène ou une metteuse en scène penser que « raconter une fois de plus l’histoire d’un fils qui tente de venger la mort de son père après le remariage de sa mère me paraît désuet » et qui accepterait gaillardement de s’emparer de Hamlet pour raconter plutôt les déboires d’une jeune fille qui entretiendrait des rapports complexes avec son père vivant et homosexuel ? Imagine-t-on un directeur de théâtre qui validerait ce détournement ? Imaginerait-on le même metteur en scène ou la même metteuse en scène déclarer qu’au fond Cosi fan tutte n’est qu’une accablante farce misogyne, que les liens lesbiens entre Fiordiligi et Dorabella troublent plutôt les deux homosexuels que sont en fait Ferrando et Guglielmo, et que c’est cette histoire qu’il convient de raconter (sans parler de Despina, qui, en tant que transsexuel, n’accepte pas d’être maltraité par Alfonso) ? Imaginerait-on un(e) chef(fe) d’orchestre qui soutiendrait ce projet sans y opposer son veto ?

Non.

Pourtant, la représentation d’Alcina à laquelle nous avons assisté ce dimanche à l’opéra de Lille, en ouverture de saison, repose sur ce principe proclamé par Ewelina Marciniak dans le programme de salle : « Raconter une fois de plus l’histoire d’un chevalier dont cette femme tombe éperdument amoureuse me paraît désuet, comme beaucoup des scénarios écrit pour nous, les femmes. » (sic !).

Alcina par Ewelina Marciniak credits Simon Gosse optimized 261013110120 FileVert
©Simon Gosselin

Mais pourquoi diable s’atteler à une œuvre pour la modifier en grande profondeur si elle ne plaît juste pas à l’artiste qui en a la charge scénique ? Pourquoi personne n’a-t-il pu éviter ce naufrage ? Le livret inspiré de L’Arioste pose déjà bien des soucis au spectateur lorsqu’il se trouve devant une production traditionnelle. Mais devant le carnage proposé sur la scène lilloise, nous défions quelque spectateur que ce soit de pouvoir simplement dire quelle est l’histoire qui lui a été racontée ! Comme un malheur ne vient jamais seul, la laideur est omniprésente, notamment dans des costumes qui non seulement s’avèrent fort peu seyants mais qui desservent aussi les chanteurs (Bradamante et sa tenue qui la bloque, Ruggiero et ses pompons ridicules, Oronte et son harnais SM sur poitrail dénudé, la tenue d’Alcina en deuxième partie, blouse de malade hospitalisée plutôt que nuisette affriolante, etc.). Si ce « modernisme » ( ?) veut renvoyer les codes du théâtre de papa à sa poussière, c’est raté, car une convention en appelle une autre, ou, pire, elle ridiculise l’intrigue et ses interprètes : un exemple ? Oronte, lorsqu’il dévoile son identité, ôte simplement sa casquette de voyageur bobo ! Il faudrait être sacrément crétin pour ne pas l’avoir identifié avant…

center
©Simon Gosselin

Nous en appelons aux directeurs de théâtre, aux chef(fes) d’orchestre : faites valoir votre poids, et renvoyez ces délires aux cerveaux qui les conçoivent ! Et qu’on ne nous allègue pas qu’une telle révulsion devant pareille proposition ne vient sans nul doute possible que d’un prétendu amateur de vieilleries d’un autre temps ! Nous avons, au fil de colonnes sur ce site, défendu moult propositions audacieuses : mais elles émanaient d’artistes qui aimaient en profondeur les œuvres qu’ils servaient. Se servir d’œuvres qu’on n’aime pas : voilà un drôle de passe-temps…

Ajoutons que la manie actuelle d’imposer des actes couplés et de réduire les entractes à une seule et maigre pause impose au spectateur d’absorber près de deux heures de musique d’affilée en première partie… sans même respecter la dramaturgie voulue par le compositeur : l’enchaînement « Ah mio cor » / « È un folle » (ici coupé) / « Verdi prati » / « Ah Ruggiero… ombre pallide » s’en trouve gravement endommagé ; la 2e partie s’ouvre ainsi sur la scène de folie supposée conclure le deuxième acte. Autre aberration des scènes d’aujourd’hui.

Dans la fosse, Emmanuelle Haïm a déjà offert in loco et ailleurs des prestations haendéliennes de premier ordre, avec son Concert d’Astrée chéri. Sa lecture d’Alcina mise tout sur un son dense, sur des tempi très bien dosés et qui empoignent l’auditeur, sur un phrasé chantant de l’orchestre, avec son pathos. Elle veille aussi à ne pas mettre en péril ses interprètes – à l’exception des reprises A’, qui sortent très souvent de la ligne proposée en A – jusqu’à en faire disparaître la mélodie même – et qui peuvent faire trébucher. Avouons, toutefois, que pour cette représentation nous avons trouvé le son orchestral monochrome. Pour nous en tenir à deux souvenirs en salle, Christie à Paris parvenait en juin 1999 à créer des effets crépitants, des émotions protéiformes, de la lourdeur occasionnelle puis, soudain, de la lumière, une clarté aveuglante. Rousset, de son côté, avait au Châtelet, en concert en 2005, fait étalage de moirés automnaux, de nostalgie pré-hivernale, tout en laissant pousser des traits lumineux d’un printemps proche, avec tout un arsenal de coloris. Ici, le Concert d’Astrée sonne plus massif et moins apte à changer de couleur. Les hautbois n’émergent par exemple jamais de cette masse. Par contre, le récitatif accompagné « Ah Ruggiero crudel » possède une force qui étreint. De la bonne ouvrage, donc, mais insuffisamment kaléidoscopique.

Alcina 02 09 26 Simon Gosselin 1 22 768x512 1
©Simon Gosselin

Afin d’évoquer la prestation de Karine Deshayes dans le rôle-titre, inutile de convoquer trop intensément les mânes d’Anna Maria Strada del Pò (Angelica dans Orlando en 1733 et surtout Alcina en 1735), laquelle possédait dit-on un tempérament tragique et une voix alliant lyrisme et virtuosité, avec ampleur et coloratures impeccables. Rodolfo Celetti écrit que « Haendel transféra à Anna Strada le type d’écriture que lui avait inspiré Francesca Cuzzoni, et les tournures mélodiques au dessin ample, que venaient animer et diversifier les tessitures aiguës et les envols passionnés vers l’aigu. » Deshayes se montre scrupuleuse, fait preuve d’un professionnalisme de chaque instant, mais elle se débat dans une esthétique qui l’inspire peu, et pour laquelle sa technique et sa voix révèlent des failles : les écarts de justesse surgissent, notamment dans un « Ah, mio cor » qui la tend, contre lequel elle se débat presque pour en assurer la tenue, ce qui lui en ôte tout abandon et prive d’émotion le spectateur. Dans les passages concitati, la voix se projette bien, mais l’absence d’assise et même, plus simplement, de volume du grave compromet l’équilibre vocal et l’impact (comme dans « Ma quando tornerai »). « Mi restano le lagrime » semble la trouver à bout de forces, et s’éteint progressivement. Une prise de rôle qui devrait logiquement ne pas trouver de lendemain, l’interprète ayant déjà découvert ailleurs des terrains d’élection favorables. 

Hasse affirmait à propos de Giovanni Carestini créateur de Ruggiero : « quiconque n’avait pas entendu Carestini ignorait l’absolue perfection du chant. » Concernant Adèle Charvet, le bilan ne saurait atteindre les sommets évoqués dans cette déclaration. La voix semble artificiellement couverte pour lui donner la couleur d’un mezzo. Ce qui fonctionne à merveille dans « Mi lusinga il dolce affetto » – son meilleur moment de la soirée – en raison notamment d’un orchestre réduit à un murmure et de l’ouverture de la voix enfin débarrassée de cette gangue, ne s’avère pas satisfaisant dans des récitatifs étouffés, ou dans des airs plus martiaux pour lesquels la Berganza, en dépit d’un format peu héroïque par essence, parvenait à donner tout son punch et son mordant. Le cri remplace souvent l’aigu, les graves sonnent creux, la virtuosité patine aussi, ou ne parvient pas jusqu’au public. « Qual portento » s’enlise, « Verdi prati » ne dégage pas d’émotion, « Sta nell’ ircana » reste à reliefs instables et ne saute que par moments au visage des spectateurs. Repensons avec admiration à la fabuleuse Silvia Tro Santafé au Châtelet ! Un monument !

252A9429 1024x683 1
©Simon Gosselin

Jasmin White nous avait fasciné au TCE en Hamor dans le Jephté haedélien en avril 2025, mais aussi, déjà, en Bradamante aux côtés d’Elsa Dreisig en décembre 2024 ! Dans ce rôle conçu pour Maria Caterina Negri, Polinesso dans Ariodante et Bradamante dans Orlando furioso, elle demeure un exemple de chant racé, avec un chien d’enfer, une voix longue, hargneuse, aux teintes fortes. Nous l’avions toutefois préférée sous la direction de Francesco Corti au TCE. Il faut dire que la production la fagote avec d’horribles tenues et que la direction d’acteur lui impose des situations qui ne peuvent jamais la libérer et lui permettre, par exemple, d’exprimer simplement sa rage dans « Vorrei vendicarmi » ! Un comble !

Josh Lovell chante avec goût son Oronte, possède un timbre charmant, vocalise bien, et propose un éventail de nuances probant, comme les fa aigus dolcissimi dans « semplicetto » (« Che ti mira », « Che sospira »), absolument fondants. Lui manque seulement une italianità dans la diction, régulièrement confuse, ou même dans l’approche de la musique – qui manque ici de chatoyant, de chaleur. Melisso trop souvent ridiculisé par la production, Ashley Riches s’acquitte avec les honneurs de son « Pensa a che geme » aux aigus bien mixés et à la ligne soignée. Camille Chopin réalise un parcours convenable en Oberto, mais son « Barbara » manque quand même de crépitement et de jaillissement dans la salle. Il faut dire que son jogging (à moins qu’il ne s’agisse d’un babygro ?) ne la flatte guère, non plus…

Morgana, enfin, est interprétée par une Lilit Davtyan qui s’impose, d’emblée, comme l’interprète la plus convaincante de la représentation : une voix fluide, sonore sur toute son étendue, agile, aux aigus tantôt droits tantôt vibrés, dont le personnage n’est pas trop détruit par la production, et qui peut, avec une simple douche de lumière, juste émouvoir dans « credete al mio dolor ». Un moment de grâce, de suspension, de bonheur musical nu, sur une île désertique, asséchée par une metteuse en scène qui n’a accompli que son delirio (peu amoroso vis-à-vis de la musique) et a mis en difficulté toute l’équipe dont elle avait la charge. Un naufrage, une désolation, un désenchantement… et beaucoup de colère, aussi, pour tout lyricophile passionné.

Laurent ARPISON
11 octobre 2026

Le Concert d’Astrée

Direction musicale : Emmanuelle Haïm
Mise en scène : Ewelina Marciniak
Scénographie et costumes : Natalia Mleczak
Lumières : Monika Stolarska

Alcina : Karine Deshayes
Ruggiero : Adèle Charvet
Morgana : Lilit Davtyan
Bradamante : Jasmin White
Oronte : Josh Lovell
Oberto : Camille Chopin
Melisso : Ashley Riches

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.