Pourquoi voir ça ?
Pour la psychanalyse mise en scène et en musique, qui pourrait parler à nous tous et tout particulièrement au jeune public.
Ces deux opéras, courts d’1 heure et intenses, semblent avoir été composés pour notre époque pressée, qui ne supporte plus les longueurs. Comment faire durer un couple ? Une interrogation particulièrement forte à Vienne, ville de Freud.
Deux œuvres contemporaines, deux langages musicaux bien différents : Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, composé en 1911, et Une Tragédie florentine de Zemlinsky, créée en 1917.
Je vous invite à consulter leur genèse dans les multiples sources disponibles.
Étonnamment, leur propos reste très actuel : la dynamique du couple, la découverte et la redécouverte de l’autre… et la question essentielle : comment rester ensemble ?

Vasily Barkhatov : d’Une Tragédie florentine au Château de Barbe-Bleue / de Bianca à Judith
Vasily Barkhatov réunit les deux œuvres par une même mise en scène, sobre et d’une grande intelligence, avec Asmik Grigorian incarnant les deux épouses. Nous n’assistons plus réellement à deux opéras mais aux deux actes d’une même exploration du couple.
Transposée à notre époque, Une Tragédie florentine devient une thérapie de couple entre Bianca et Simone, riches décorateurs-marchands de meubles. Guido, thérapeute, s’y retrouve pris à son propre jeu. Par jalousie, le mari, Simone — incarné par la forte présence et la puissante voix de Christopher Maltman — tue Guido Bardi, sublime Dmitry Golovnin. Cet excès de testostérone et de virilité provoque chez Bianca, divine Asmik Grigorian, une telle poussée d’admiration pour la force de son époux qu’elle retrouve envers lui un désir insoutenable.
L’idée la plus remarquable intervient au moment de la jonction entre les deux opéras !
Au tableau final d’Une Tragédie florentine, Bianca se jette dans le lit conjugal, dans les bras de Simone, avant que le rideau ne tombe. Et lorsque celui-ci se relève après l’entracte, nous retrouvons Asmik Grigorian dans ce même lit et pratiquement dans la même position. Bianca est devenue Judith. Simone a laissé place à Barbe-Bleue. Le cadavre lui-même demeure présent dans cet univers domestique.
Indiscutablement cohérent.
Les sept portes d’un inconscient
Barkhatov renonce à la représentation traditionnelle des sept portes du château. Elles deviennent les étapes successives d’une plongée dans l’inconscient de Barbe-Bleue.
1 – La chambre de torture révèle la violence et la culpabilité enfouies en lui.
2 – L’arsenal expose les instruments de la puissance et de la défense par lesquels l’homme protège son territoire intérieur.
3 – Dans celle du trésor apparaît notamment une robe de mariée : la richesse matérielle laisse ainsi place à une symbolique de possession amoureuse.
4 – Le jardin de la quatrième porte devient un espace d’intimité représenté par une parure de lit fleurie.
5 – L’immensité du royaume se reflète dans un grand miroir brisé : image particulièrement parlante d’une puissance dont la grandeur extérieure ne saurait masquer les fractures intérieures et la solitude.
6 – Le lac de larmes prend la forme bouleversante d’une chambre d’enfant vide, laissant planer l’ombre d’un enfant perdu, mort ou qui n’a jamais pu naître. Le couple atteint alors une zone où la révélation cesse d’être seulement intellectuelle. Ici, le couple entre dans une fusion vocale et épidermique qui donne les frissons à la salle.
7 – Celle des femmes qui ont précédé : la mémoire amoureuse de Barbe-Bleue.
Dans le livret de Balázs, cette connaissance absolue conduit à la catastrophe : Judith rejoint les femmes précédentes et Barbe-Bleue demeure seul dans une nuit désormais éternelle.
Barkhatov choisit au contraire une issue singulièrement plus lumineuse et assurément discutable au regard du sens littéral de l’œuvre, mais cohérente avec sa propre construction dramaturgique.
Judith a découvert les secrets de son mari ; Barbe-Bleue a accepté de les lui livrer. Ils peuvent dès lors s’accepter tels qu’ils sont. Les deux époux regagnent ensemble le lit et s’endorment enlacés et unis.
Cette version optimiste fait beaucoup de bien !
On approuve sans réserve.
L’orchestre comme inconscient sonore des personnages
Dans ces deux œuvres, et plus encore chez Bartók, l’orchestre n’accompagne jamais simplement les chanteurs : il devient un personnage à part entière. Il dialogue avec eux, les soutient, les menace, parfois les écrase.
Sous la direction d’Alain Altinoglu, le Wiener Staatsopernorchester déploie toute la richesse de ces deux univers. Chez Zemlinsky, il épouse les grandes vagues d’un postromantisme exacerbé, marqué par Wagner, Mahler et Richard Strauss. Chez Bartók, la musique devient plus mystérieuse : l’ouverture des sept portes fait entendre la transformation progressive d’un espace psychique.
Chaque révélation modifie les couleurs, la tension harmonique et la relation entre les deux voix. Les cuivres dressent des murailles presque monumentales, tandis que cordes et bois traduisent le trouble et l’intime. Ces contrastes de masses sonores et de transparences rendent sensibles les bouleversements émotionnels, exprimant ce que Barbe-Bleue ne dit pas encore et ce que Judith ne peut comprendre.
La direction d’Alain Altinoglu, remarquée lors de cette première viennoise, préserve avec finesse l’équilibre entre puissance sonore et lisibilité dramatique.

Asmik Grigorian, de Bianca à Judith
Cette construction trouve son axe en Asmik Grigorian. Confier à la même interprète Bianca puis Judith dépasse le simple exploit vocal : elle devient le trait d’union vivant entre Zemlinsky et Bartók, la femme qui, après avoir découvert la puissance inquiétante de l’homme dans Une Tragédie florentine, pousse cette découverte jusqu’au bout dans Le Château de Barbe-Bleue.
De Bianca, plus contenue, à Judith, déterminée mais vulnérable, Grigorian déploie une présence scénique saisissante et une palette vocale qui épouse chaque métamorphose : chaleur lumineuse, tension sombre, profondeur, puis fragilité presque désarmée. Même sans comprendre le hongrois, on saisit le sens par la couleur, l’accent et le geste. Elle ne chante pas seulement pour obtenir des réponses : elle force le silence de Barbe-Bleue à se fissurer.
Face à une telle intensité, Florian Boesch ne s’efface jamais : il lui oppose une puissance d’une tout autre nature, donnant à leur confrontation toute sa force.

Asmik Grigorian et Florian Boesch : la fusion des contraires – quel beau mariage d’amour !
Florian Boesch impose un Barbe-Bleue d’une grande gravité intérieure, fait de sérénité apparente, de noblesse et de mystère. Il possède cette capacité singulière à presque ne rien faire tout en donnant l’impression que la scène s’organise autour de lui.
La complémentarité avec Asmik Grigorian devient dès lors passionnante. Elle avance vers lui ; il lui oppose un mur de calme. Elle se dévoile ; il demeure contenu. Elle exige une réponse ; il ne la lui donne jamais entièrement et l’oblige ainsi à poursuivre plus loin son exploration.
La tension naît de la matière des voix et de leur opposition. Asmik Grigorian apporte l’élan, la lumière, l’urgence de savoir ; Florian Boesch, la rétention, l’ombre et le poids du secret. Tous deux sont ici acteurs avant même d’être chanteurs.
Ce n’est plus alors seulement un dialogue entre soprano et baryton-basse, mais l’affrontement puis le rapprochement de deux êtres dont les défenses tombent progressivement.
Dans Une Tragédie florentine, Christopher Maltman campe pour sa part un Simone puissamment incarné, dont la violence croissante rend crédible le retournement final de Bianca. Sa présence et son autorité vocale donnent au premier volet son centre de gravité masculin. Dmitry Golovnin, dans le rôle de Guido Bardi transformé par la mise en scène en thérapeute entraîné dans le jeu dangereux qu’il a lui-même contribué à déclencher, complète efficacement ce huis clos à trois.
Ainsi pensée, cette soirée à la Wiener Staatsoper dépasse la simple juxtaposition de deux chefs-d’œuvre du début du XXe siècle. En faisant dialoguer les deux œuvres dans leur proximité chronologique et psychologique, Vasily Barkhatov compose une vaste « scène de la vie conjugale », d’une étonnante actualité.
Irina MADEC
3 octobre 2026
La représentation du samedi 10 octobre 2026 à 19 h sera retransmise en direct depuis la Wiener Staatsoper sur la plateforme de streaming de l’Opéra. La diffusion est annoncée gratuitement dans le monde entier, après inscription. Elle restera ensuite disponible en replay pendant 72 heures, jusqu’au mardi 13 octobre à 19 h.
Une Tragédie florentine
Direction musicale : Alain Altinoglu
Mise en scène : Vasily Barkhatov
Décors : Christian Schmidt
Costumes : Stefanie Seitz
Lumières : Alexander Sivaev
Vidéo : Roland Horvath
Guido Bardi, prince de Florence : Dmitry Golovnin
Simone, marchand : Christopher Maltman
Bianca, son épouse : Asmik Grigorian
Le Château de Barbe-Bleue
Barbe-Bleue : Florian Boesch
Judith : Asmik Grigorian
Orchestre du Wiener Staatsoper




