Décidément, cette rentrée lyrique des opéras d’Europe, et même hors Union européenne, semble se vouloir résolument shakespearienne !
La rare Tempête de Frank Martin ouvre la saison du Grand Théâtre de Genève, deux Macbeth superlatifs semble-t-il ouvrent les saisons à Rouen et à Liège, un Otello à Nancy (qui ne restera pas dans les annales !), et si nous sortons des frontières francophones, un autre Otello bien plus passionnant à Krefeld, et plus loin encore un nouveau Macbeth au Met de New York !…
Paris, quant à lui, ouvre donc sa saison 2026-2027 avec une reprise à l’Opéra Bastille de son remarquable Hamlet d’Ambroise Thomas, spectacle inauguré en 2023 et repris pertinemment en ce début de saison.
Et nous remarquons que si le plus grand succès d’Ambroise Thomas, Mignon, semble aujourd’hui s’éclipser, Hamlet revient sur le devant de la scène lyrique et s’impose dans les plus grandes maisons d’opéra, et c’est heureux !
Hamlet, un des chefs-d’œuvre de l’opéra français
Pour nous, le Hamlet d’Ambroise Thomas est un de ces chefs-d’œuvre de l’opéra français, quasiment tombé dans l’oubli dans la première partie du XXe siècle, et c’est notamment grâce à plusieurs barytons américains : Sherrill Milnes et plus tard Thomas Hampson, qui en signèrent de mémorables enregistrements avec respectivement pour Ophélie Joan Sutherland puis June Anderson, que l’ouvrage a retrouvé heureusement une seconde vie.
Ceci, c’était avant que nos plus beaux barytons francophones des années 2010 reprennent merveilleusement le flambeau, comme Jean-François Lapointe (en Avignon puis à Marseille en 2016, avec Annick Massis, poignante Ophélie), ou Stéphane Degout dans une production mémorable d’Olivier Py à Bruxelles en 2013.
Puis des représentations à l’Opéra-Comique dans une mise en scène pour le moins discutable (toujours Degout, mais son Ophélie n’était autre qu’une lumineuse Sabine Devieilhe), en 2018 et 2022.
Enfin, pour être complet, comment ne pas citer les formidables prestations de Simon Keenlyside, aux côtés d’une Natalie Dessay à son apogée en Ophélie, en 2003, dans une production de très haute tenue de Patrice Caurier et Moshe Leiser (Barcelone, heureusement immortalisée par le DVD)…
Puis Ludovic Tézier vint à son tour s’emparer de ce rôle, dans une production qui va marquer bien des esprits, due à Krzysztof Warlikowski.
Nous sommes alors en 2023, à l’Opéra de Paris-Bastille, et si la mise en scène ne fait pas l’unanimité, Ludovic Tézier et Lisette Oropesa obtiennent un triomphe amplement justifié.
Aujourd’hui, cette même production nous revient, mais avec une originalité : dans sa version pour ténor.
En effet, Ambroise Thomas composa sa partition (1868) pour l’Opéra de Paris et pour le célèbre baryton Jean-Baptiste Faure, à qui nous devons d’importantes créations de partitions lyriques de Meyerbeer, Gounod, Massé, jusqu’au rôle de Rodrigue pour la création de Don Carlos de Verdi à l’Opéra de Paris.
Mais, à l’inverse de Jules Massenet qui, cédant à la demande du chanteur Victor Maurel souhaitant absolument chanter Werther, transposa le rôle en réécrivant sensiblement la ligne mélodique pour baryton, Ambroise Thomas avait, lui, originellement conçu son Hamlet pour ténor. Ne trouvant pas l’interprète idéal, il se résolut à transposer le rôle pour baryton, tout en préservant pratiquement toute la ligne mélodique.
Donc, revenir aujourd’hui à la version ténor peut paraître un retour aux sources d’inspiration originelles, même si nous avons tous dans l’oreille les formidables versions pour baryton que nous avons citées en préambule.
Entendre un ténor dans le rôle-titre peut donc surprendre au premier abord.
Toutefois, si Thomas voulait un ténor, ce n’était pas pour céder à la tradition : Hamlet est un jeune homme ; une tessiture plus claire peut alors renforcer cet aspect.
La tessiture de baryton, en revanche, offre un aspect plus tourmenté, plus sombre, à ce personnage proche de la folie.
En 1868, la mode est au grand opéra historique à Paris et, comme pour le Don Carlos de Verdi créé juste un an auparavant (1867), l’Hamlet de Thomas n’échappera pas aux critères imposés par l’Opéra de Paris : division en cinq actes, ballet obligé, grands ensembles et chœurs nombreux.
Cependant, Ambroise Thomas et ses talentueux et célèbres librettistes Barbier et Carré (Faust de Gounod, Les Contes d’Hoffmann, Roméo et Juliette de Gounod encore, la liste est infinie !) surent aussi préserver l’intimité des personnages et leur psychologie.

Forces et faiblesses de la mise en scène
Le metteur en scène Krzysztof Warlikowski ne réfléchit pas de manière « traditionnelle » et son interprétation, ses visions, sa poésie aussi, sont autant de propositions personnelles hors du commun qui font sa signature.
On adhère… ou pas… Mais force est de lui reconnaître une puissance visionnaire évidente.
En transposant l’action dans un hôpital psychiatrique (!), on est d’abord surpris, voire déstabilisé, puis dérangé par cette vision.
Si l’on a du mal à comprendre et à « rentrer » dans cette conception durant le premier tableau, on ne peut qu’être saisis et happés dès que le mur de métal du fond se lève durant le grand crescendo de l’orchestre (une des plus belles pages de cette partition), et que l’on découvre le spectre du Roi, ici vision terrifiante d’un clown blanc à l’affreux rictus et aux ongles noirs qui griffent aussi bien la nuit que l’âme torturée d’Hamlet.
Car c’est ici un Hamlet interné depuis 20 ans, après le meurtre de son père.
S’appuyant sur une théorie développée d’ailleurs par le psychiatre Jacques Lacan, qui y consacra plusieurs centaines de pages, Warlikowski revendique cette interprétation.
Mais par ailleurs, Hamlet est-il réellement fou, ou ses visions terrifiantes sont-elles simplement dues à la frustration de ne pas parvenir à prouver la culpabilité du couple royal et criminel ?
Quant à Ophélie, elle n’est ici qu’une sorte de victime sacrificielle offerte à un prince malade.
Univers carcéral et psychiatrique fait de métal et de grilles, conçu par la décoratrice Małgorzata Szczęśniak, qui s’occupe de toutes les productions de Warlikowski, l’imposant décor offre des espaces dont la belle monumentalité s’accorde parfaitement à l’immense scène de Bastille.

Ces espaces se révèlent également oniriques, à commencer par le somptueux rideau de scène pailleté et toutefois transparent laissant deviner les structures d’acier qui composent l’espace scénique ; ce même rideau qui redescendra à la fin de la représentation, se parant de milliers d’étoiles et d’une immense lune recouverte peu à peu par une éclipse.
On ne peut donc dénier à cette production une grandeur, une force peu commune et une beauté certaine.

Alors bien entendu, au rayon des faiblesses on peut reprocher à Warlikowski certains « tics » que l’on retrouve systématiquement au cours de ses productions, mais au rayon des intuitions magistrales, on retrouve la grandeur et le vent de folie de ce metteur en scène.
Lorsque le rideau se lève, on est ainsi surpris de découvrir un homme minable, mal vêtu, et une vieillarde positionnée de dos, en fauteuil roulant, en train de regarder à la télé un vieux film en noir et blanc : un Hamlet historique.
Peu à peu, nous comprenons que la vieille femme n’est autre que la Reine Gertrude, désormais gâteuse, que la foule endimanchée d’un XIXe siècle bourgeois vient saluer d’une couronne dorée certes, mais en carton, et que cet homme minable et mal vêtu est… Hamlet…
Mais qu’est-ce que ce trio composé du Roi Claudius, d’Ophélie et de son frère Laërte, qui joue tranquillement aux cartes autour d’une table située à cour, vient faire là ?
Le rideau de scène nous affichera pour le troisième tableau ce qui se passa 20 ans plus tôt…

Et nous comprendrons lors du final de l’opéra – où la séquence de la scène du jeu de cartes se reproduit – que ce n’est là qu’une image « idéale » d’une tranquille réunion familiale, fruit sorti de l’esprit malade d’Hamlet : Ophélie n’est plus qu’un fantôme qui porte sa propre urne funéraire et soufflera ses propres cendres sur les derniers accords de la partition ; le Roi est mort égorgé par les mains d’Hamlet, quant à Laërte il n’est plus que haine pour le Prince…
Au chapitre des grandes réussites de cette production, comment ne pas citer la très belle scène du fameux monologue « être ou ne pas être » (une autre des superbes pages qui composent cette partition), où l’on sent le public suspendu, retenu – et John Osborn le murmure si bien – que Warlikowski illustre par sept lunes qui lentement sont recouvertes par une éclipse.
Que Warlikowski fasse d’Hamlet un fils incestueux (cela nous est affiché avec évidence à l’issue de l’éprouvante altercation avec sa mère à l’acte III), avec une reine-mère non consentante mais terrifiée, ajoute évidemment encore plus au malaise, à l’impact de cette interprétation.
Le problème avec ce type de mise en scène, c’est qu’il y a tant à voir, tant à y réfléchir, que la musique semble passer au second plan.
C’est là un paradoxe regrettable, surtout, comme c’est ici le cas, lorsque l’on tutoie les étoiles par une telle distribution !

Où la musique tutoie les étoiles
Si Tézier – qui souhaitait absolument travailler avec Warlikowski pour cet opéra – a bien sûr offert, de par son talent et sa personnalité, un portrait tourmenté à souhait du personnage d’Hamlet, John Osborn, qui lui succède aujourd’hui, nous offre avec sa propre sensibilité et la tessiture de ténor un tout autre aspect.
John Osborn a déjà abordé l’an passé ce rôle au Regio de Turin, dans une somptueuse production, et aujourd’hui il offre à l’Opéra Bastille une interprétation aboutie et subjuguante.
Que ce soit dans le chant murmuré, ou dans la vaillance de son fameux air « Ô vin, dissipe la tristesse ! », et un final du second acte époustouflant, Osborn, qui a révélé dans la presse spécialisée qu’il n’irait pas au-delà de ses 60 ans, nous réserve heureusement encore quelques belles années avec son beau talent !

On retrouve pour la Reine Gertrude la somptueuse mezzo-soprano Clémentine Margaine, que nous avions découverte en 2018 sur cette scène également, dans son inoubliable incarnation du rôle de la Sphinge dans l’Œdipe d’Enesco.
Clémentine Margaine fait partie de ces immenses mezzos qui ont fait l’histoire de l’opéra, notamment depuis la seconde moitié du XXe siècle ; sa voix convoque avec splendeur les ombres de Rita Gorr et autres Grace Bumbry…
Clémentine Margaine, qui nous a délivré chez Naxos une Hérodiade de Massenet qui fait désormais référence, offre au public une prestation hors normes, donnant presque au rôle de Gertrude une position prédominante.
Son timbre fait de bronze et d’airain est en parfaite adéquation avec la vaillance teintée d’amertume de John Osborn (à ce titre, leur grande scène de l’acte III « Hamlet, ma douleur est immense » restera un des très grands sommets de la représentation).
Soit dit en passant, en la distribuant dans ce rôle, l’Opéra de Paris reconstitue d’ailleurs le binôme identique mère-fils constitué la saison passée au Regio de Turin avec déjà John Osborn pour ce même ouvrage.
Retrouver en Roi Claudius Jean Teitgen est toujours un immense plaisir.
Bien qu’annoncé souffrant en début de représentation, il nous a pourtant livré son habituel beau chant profond et sonore.
Et, comme toujours, très investi dramatiquement, il a su nous offrir le meilleur pour un couple royal maudit de très haute tenue avec Clémentine Margaine.

La soprano colorature roumaine Adela Zaharia, que nous avions déjà eu le plaisir d’entendre sur cette même scène en 2022, dans le rôle de Donna Anna (Don Giovanni), nous offre une Ophélie d’une belle élégance, d’une grande délicatesse, avec une sûreté technique éblouissante dans les vocalises de sa scène de la folie ; mais si elle possède toutes les qualités techniques requises, avec de plus un beau timbre charnu, nous avons toutefois trouvé sa prononciation regrettablement aléatoire.
Si Laurent Naouri dans le spectre-roi est une évidence, un incontournable remarquable, sonore et très investi dramatiquement, Julien Henric retrouve le personnage de Laërte qu’il incarna déjà lors de la création de cette production en 2023.
Formidablement idiomatique, exposant une remarquable science du chant et de la prononciation, avec un timbre rayonnant, quel beau chant racé le jeune ténor nous offre ici !
D’ailleurs, c’est pour lui une belle rentrée musicale entre la dernière sortie discographique lyrique Bru Zane et cette reprise de rôle parisienne, et c’est amplement justifié !
Très bons Marcellus et Horatio de Manase Latu et Vartan Gabrielian, au chant raffiné, et très bon duo des Fossoyeurs Morgan-Andrew King et Bergsvein Toverud, qui chantent leur terrible et amère chanson à boire « Jeunes ou vieux » à l’acte V avec grandeur.

Dans une version qui propose la partition quasiment intégrale, y compris quelques pages du ballet de l’acte IV, sous la baguette attentive et inspirée de Michael Schønwandt – que l’on n’attend pas forcément dans ce type de répertoire, et c’est une belle réussite –, les chœurs (et celui de l’Opéra de Paris est un des meilleurs du monde, nous nous permettons de le rappeler), capables de pianissimi sublimes comme d’impressionnants forte, et à qui il est même demandé de participer dans cette production à un ballet classique (!), ainsi qu’un orchestre superlatif, aussi à l’aise dans les soli de pupitres que dans les plus grands tutti, tous sont évidemment à citer, au même titre que les superbes danseurs et mimes.
Une mention particulière pour le remarquable solo du saxophoniste Daniel Gremelle, ici mis en scène.
D’aucuns parmi le public ont pensé que c’était là un ajout personnel du metteur en scène, alors que c’est bel et bien une page composée par Ambroise Thomas pour la scène de la pièce de théâtre du second acte d’Hamlet ; rappelons que l’instrument était alors tout récent, et que plusieurs compositeurs français l’employèrent, depuis Georges Bizet dans L’Arlésienne, en passant par Jules Massenet qui l’utilisa dans plusieurs de ses opéras !
La version présentée ici – avec le final dit « de Paris » – se termine sur la nomination d’Hamlet comme roi ; ici roi des hommes, ou roi des fous ?… À chacun, selon sa sensibilité, de conclure cette question.
Beau public, qui fait un triomphe à toute l’équipe artistique, et où l’on remarque avec grand plaisir la présence de beaucoup de jeunes (moyenne d’âge 20-30 ans), et même quelques enfants !
C’est formidable !
Marc JÉNOC
27 septembre 2026

Opéra national de Paris – Bastille
Direction musicale : Michael Schønwandt
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
Décors : Małgorzata Szczęśniak
Lumières : Felice Ross
Distribution :
Hamlet : John Osborn
Ophélie : Adela Zaharia
La Reine Gertrude : Clémentine Margaine
Le Roi Claudius : Jean Teitgen
Laërte : Julien Henric
Marcellus : Manase Latu
Le Spectre du Roi : Laurent Naouri
Orchestre, Chœurs et Ballet de l’Opéra national de Paris
Crédit photo : © Bernd Uhlig / OnP
![Opéra national de Paris Premiere: 19.09.2026
Hamlet (Ambroise Thomas)
Conductor: Michael Schønwandt
Stage Director: Krzysztof Warlikowski
Set & Costume Design: Ma?gorzata Szcz??niak
Lighting Design: Felice Ross
Video Design: Denis Guéguin
Choreography: Claude Bardouil & Sophie Laplane
Dramaturgy: Christian Longchamp
Hamlet: John Osborn (Tenor)
Ophélie (Ophelia): Adela Zaharia (Sopran)
Claudius: Jean Teitgen (Bass)
Gertrude: Clémentine Margaine (Mezzosopran)
Laërte: Julien Henric (Tenor)
Spectre du roi défunt (Geist): Laurent Naouri [1, 2]
Polonius (Kämmerer, Ophelias Vater): André Heyboer (Bariton)
Horatio (Hamlets Freund): Vartan Gabrielian (Bassbariton)
Marcellus (Hamlets Freund): Manase Latu (Tenor)
Premier fossoyeur (Erster Totengräber): Morgan-Andrew King
Deuxième fossoyeur (Zweiter Totengräber): Bergsvein Toverud](https://resonances-lyriques.org/wp-content/uploads/2026/09/31341-Bernd_Uhlig___Opera_national_de_Paris-Hamlet-26-27-Bernd-Uhlig-2-1600px-548x360.jpg)
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Ophélie (Ophelia): Adela Zaharia (Sopran)
Claudius: Jean Teitgen (Bass)
Gertrude: Clémentine Margaine (Mezzosopran)
Laërte: Julien Henric (Tenor)
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