Shakespeare selon Verdi
Premier des trois opéras que Giuseppe Verdi consacrera à Shakespeare, avant Otello et Falstaff, Macbeth marque un véritable tournant dans son écriture. Créé le 14 mars 1847 au Teatro della Pergola de Florence puis profondément remanié pour Paris en 1865, l’ouvrage tourne le dos aux intrigues amoureuses habituelles du répertoire italien pour se concentrer sur un drame de pouvoir, de meurtre et de folie. Verdi lui-même décrivait cette partition comme « pleine de bruit et de fureur » : une musique sombre et tendue, portée par une orchestration incisive et des ruptures abruptes qui annoncent déjà les grandes tragédies de sa maturité. Choisi pour ouvrir la saison 2026-2027 de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, placée sous le signe de Pouvoirs, Désirs, Macbeth en offre l’une des incarnations les plus saisissantes : à travers l’ascension puis la chute du couple Macbeth, Verdi observe comment un désir se change en soif de domination, et comment le pouvoir, conquis dans le sang, finit par consumer ceux qui s’y accrochent.
Un labyrinthe vertical, entre vanité et culpabilité
Pour cette nouvelle production, Stefano Poda signe à lui seul la mise en scène, la scénographie, les costumes, les lumières et la chorégraphie, une manière de faire de Macbeth une œuvre totale, où aucune discipline ne domine les autres. Son univers prend la forme d’un immense labyrinthe vertical : escaliers, portes et passages s’enchaînent sans jamais mener à une destination définitive, à l’image d’une ambition qui, chaque fois qu’elle croit toucher au but, appelle une conquête supplémentaire. Les parois de ce décor, faites de corps humains entassés, portent la mémoire de tout ce qui a été sacrifié pour accéder au pouvoir ; les sorcières, portées par la chorégraphie, y incarnent la part irrationnelle et dionysiaque de l’être humain. Derrière cette architecture mouvante, Poda revendique une lecture inspirée de la vanitas : si tout est vanité, dit-il en écho à l’Ecclésiaste, le pouvoir est la vanité des vanités. Une réflexion qu’il espère éclairer, malgré tout, d’une petite lumière d’espoir – celle que Verdi ne manque jamais de glisser au cœur de ses drames les plus sombres.
Deux voix, une direction
À la tête de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, Giampaolo Bisanti, directeur musical de la Maison, retrouve une partition qu’il connaît intimement pour l’avoir déjà dirigée à plusieurs reprises, notamment à Vienne : il y voit un tournant décisif dans l’écriture de Verdi, une musique âpre et incisive où la vérité dramatique l’emporte sur toute séduction formelle. Face à lui, la distribution réunit deux interprètes rompus aux rôles-titres. Le baryton Luca Micheletti prête au tyran écossais sa large palette d’acteur autant que de chanteur, après l’avoir incarné à Turin, Ravenne et Tokyo ; il y explore la lente descente de Macbeth vers la violence et la culpabilité. À ses côtés, la soprano Ewa Płonka aborde une Lady Macbeth déjà saluée à Washington, Zurich, à La Scala de Milan, à Philadelphie et au Deutsche Oper am Rhein – un rôle taillé, loin des canons du bel canto, pour une voix dramatique capable d’une expression rude et sans concession. Cette rencontre marque, pour l’un comme pour l’autre, leurs débuts sur la scène liégeoise. Autour d’eux, Gianluca Buratto (Banco), Matteo Desole (Macduff), Alexandra Grigoras (la Dame de Lady Macbeth) et Lorenzo Martelli (Malcolm) complètent une distribution réunie au service de l’une des plus sombres tragédies verdiennes.
