Le chef catalan et son orchestre Le Concert des Nations sont acclamés au Festival de Berlin. Ils y honorent les Symphonies dites « Écossaise » et « Italienne » de Felix Mendelssohn-Bartholdy en appliquant les préceptes de la musique sur instruments d’époque. L’enchantement est au rendez-vous, grâce à un maître ressemblant à un personnage d’El Greco.
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Certaines traditions peuvent être rompues. On l’a vu ce 29 août 2026, lorsque Jordi Savall a donné – en vertu d’une générosité bien ibérique – deux bis à la fin de son concert dans la grande salle de la Philharmonie de Berlin. Un tel geste est très inhabituel en ce sanctuaire. Venait alors de s’achever l’une des manifestations du week-end d’ouverture de la Musikfest, fondée voici soixante-quinze ans.[1] La même manifestation était entièrement consacrée à Felix Mendelssohn-Bartholdy et était donnée avec le Concert des Nations, l’une des formations contrôlées par l’impressionnant musicien catalan, venant de fêter son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Savall aura donc transgressé un tabou germanique : ne pas accorder de place à un ou des bis après l’exécution d’une symphonie.
Le concert aura été voué à l’un des mal-aimés du romantisme allemand : Felix Mendelssohn-Bartholdy. Vénéré comme celui qui ressuscita les Passions de Bach, directeur musical de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, petit-fils du grand philosophe Moses Mendelssohn, il aura vu souvent ses « Romances sans paroles » pour piano préférées à ses œuvres pour orchestre seul. Si ses oratorios « Elias » et « Paulus » sont incontournables, on s’intéresse moins à ses cinq symphonies. En fonction du silence prudent de Kurt Sanderling et de l’action militante de Kurt Masur en faveur de celles-ci. En vérité, l’appartenance des Mendelssohn au judaïsme allemand éclairé aura porté préjudice à Felix. Ses œuvres furent interdites d’exécution et d’enregistrement entre 1933 et 1945, tant en Allemagne nazie que parmi les pays qu’elle occupait.
À la tête du Concert des Nations, fondé en 1989 et constitué de quarante-six instrumentistes pour la soirée berlinoises, Savall tourne le dos aux exécutions avec des formations pléthoriques d’antan, celles de Furtwängler, de Klemperer ou de Toscanini, réunissant à tout le moins quatre-vingt musiciens. En outre, la petite harmonie joue sur des instruments issus du matériel baroque, les trompettes et les cors sont dépourvus de pistons ; les timbales de petite taille sont frappées avec des boules au format modeste. Les cordes des violons, altos, violoncelles et contrebasses sont en boyau. Résultent de ces dispositions un son feutré, une image acoustique associées aux peintures romantiques britanniques. D’ailleurs, le programme du 29 août 2026 réunit l’ouverture de concert « Les Hébrides », la Troisième Symphonie dite « Écossaise » et la Quatrième Symphonie dite « Italienne » de Mendelssohn-Bartholdy. Elles constituent comme un journal de ses voyages européens des années 1830. Sa célébrité internationale se déploya vite en Grande-Bretagne, où il dirigea en présence de la Reine Victoria. Son séjour à Rome en 1833 lui permit d’y rencontrer une communauté d’artistes à laquelle appartenaient des Allemands, dont les peintres du courant des Nazaréens.
De telles informations sont fournies par les livres du Dr. Thomas Lackmann, l’un des descendants de Felix Mendelssohn-Bartholdy. Issu d’une branche fondée par la sœur aînée du compositeur, ce septuagénaire berlinois a publié trois livres dont la lecture est très profitable.[2] Elle présente une famille s’étant illustrée dans nombre de domaines, dont les finances, les sciences ou la diplomatie. Président de la Mendelssohn-Gesellschaft, l’infatigable Thomas Lackmann anime les concerts estivaux de la Remise Mendelssohn.[3] Il organise aussi, à intervalles régulières, les rassemblements des descendants de Moses Mendelssohn et de sa femme Fromet. Ils sont dispersés dans le monde entier. La réunion de ceux-ci, à Berlin à 2023, aura conduit deux cents d’entre eux sur le chemin de leurs ancêtres. D’ailleurs, le sujet de la filiation n’est pas étranger à Jordi Savall.
Ressemblant à l’un des personnages peints par El Greco, le héros de la musique ancienne étant passé au romantisme, comme avant lui Harnoncourt ou Herreweghe, adresse des signes protocolaires de la tête aux membres du Concert des Nations avant de commencer à conduire chaque œuvre. Le premier violon de l’orchestre Lina Tur Bonet, native de Carthagène, fait la révérence plusieurs fois à Savall. On a l’impression d’assister à une audience chez les Bourbon d’Espagne. On se délecte surtout devant un travail de détail d’une finesse exceptionnelle parmi les cordes. Fidèle à sa réputation, la Musikfest donne dans l’excellence. Ces prochains jours, elle sera encore au rendez-vous. Songeons en particulier aux concerts à venir de Sir Simon Rattle et de Tugan Sokhiev. Celui-ci conduira l’Orchestre philharmonique de Vienne et sera alors le partenaire de la violoniste américaine Hilray Hahn.
Dr. Philippe Olivier
[1] En français : Fête de la musique. Elle se terminera le 23 septembre prochain. www.berlinerfestspiele.de.
[2] Le dernier d’entre eux s’intitule « Mendelssohns Gärten », soit « Les jardins de Mendelssohn ». Il est paru chez Suhrkamp en 2023. L’ouvrage n’est pas traduit en français.
