DANIEL BARENBOÏM, MESSAGER D’UNE PAIX IMPROBABLE

DANIEL BARENBOÏM, MESSAGER D’UNE PAIX IMPROBABLE

dimanche 16 août 2026

Les membres du Western-Easter Divan Orchestra, après leur concert de plein air du 13 août 2026 à Berlin. (c) Manuel Vaca.

22. 000 auditeurs, rassemblés à Berlin le 13 août pour un concert en plein air, y ont applaudi des œuvres de Dvořák et de Schumann. Elles étaient données par le violoncelliste Yo Yo Ma, le chef Daniel Barenboïm et le Western-Easter Divan Orchestra (WEDO). Fondée en 1999 par Barenboïm et Edward W. Said, cette phalange itinérante réunit notamment des jeunes musiciens israéliens et palestiniens de haut niveau. Elle a pour but de susciter le dialogue et la paix entre des nations belligérantes …

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Le 13 août 1961 fut le jour de sinistre mémoire où la RDA – sur ordre du Kremlin – mit en construction le Mur de Berlin. Le 13 août 2026 aura permis – grâce à Daniel Barenboïm et à son Western-Easter Divan Orchestra  (WEDO) – aux mélomanes accourus à la Waldbühne[1] de la capitale allemande de soutenir leur action commune pour que disparaisse certain mur et que cessent les haines sanglantes, comme les crimes se déroulant tant en Israël qu’en Palestine depuis bien avant 1948. En vérité, ces opérations assassines avaient déjà lieu au temps de la Palestine mandataire. Les travaux de nombre d’’historiens, dont ceux de Tom Negev, en attestent. Au cours des années 1930, les autorités britanniques avaient fait ériger des forts de surveillance et une palissade de sécurité au nord d’une zone des plus problématiques.[2]

Constitué à Weimar en 1999 grâce à Barenboïm et au penseur palestinien protestant Edward W. Saïd (1935-2003), le WEDO rassemble des instrumentistes des deux sexes appartenant à des pays du Levant où perdurent des conflits de diverses sortes : Israël, Palestine, Égypte, Jordanie, Iran, Turquie et Syrie. Sa tournée européenne de 2026, présentant plusieurs programmes, a passé ou passera notamment par Wiesbaden, Berlin, l’Escurial, Paris, Lucerne ou Vienne. Chaque année, les sessions de travail du WEDO se déroulent à Séville. En raison du contexte que l’on sait, un certain nombre de ses membres disposent de passeports diplomatiques à durée limitée, délivrés depuis que la Reine émérite Sophie d’Espagne (*1938) – une mélomane passionnée – a décidé de se rendre utile pour une œuvre ayant comme but de susciter le dialogue entre les ressortissants de pays ayant des rapports conflictuels. Plusieurs d’entre eux étudient aussi à l’Académie Barenboïm-Saïd de Berlin, une institution magnifique. Son écrin ouvert à tous en est la Salle Pierre Boulez. Elle s’inscrit, dès lors, dans un contexte attestant des liens très forts entre l’Allemagne et Israël. Comme l’aura affirmé souvent Angela Merkel (*1954), ils relèvent de la raison d’État.

Il n’en demeure pas moins que les 22. 000 auditeurs rassemblés au concert de plein air de la Waldbühne appartiennent aux milieux éclairés souhaitant une cohabitation pacifique entre Israéliens et Palestiniens. Tel est le credo de Daniel Barenboïm, surtout après les pogromes du 7 octobre 2023 et la destruction infâme de Gaza. En Allemagne, le chef argentino-israélo-palestino-espagnol est un dieu. Sa figure permet aux Germains d’imaginer pouvoir expier le crime imprescriptible et impardonnable de la Shoah. Elle exonère un rien leur culpabilité collective dans la mesure où le Dr. Wilhelm Furtwängler (1886-1954) a béni jadis le petit Daniel. Enfin, l’aisance stupéfiante dans laquelle baigne Barenboïm face au répertoire de l’Europe centrale constitue une heureuse alternative à la pratique nettement moins subtile de son confrère Christian Thielemann (*1959), en qui des « observateurs » égarés ont cru voir une réincarnation de l’illustre Dr. Furtwängler. D’ailleurs, la soirée Dvořák-Schumann présentée à la Waldbühne était d’une inspiration sans commune mesure avec celle régnant lors de certaines autres séances musicales. Les représentants des 25. 000 Israéliens vivant aujourd’hui à Berlin et présents à la Waldbühne ne sont  pas dupes.

Voici donc le violoncelliste américain Yo Yo Ma (*1955) aux côtés de Barenboïm dans le célébrissime Concerto en si mineur opus 104 de Dvořák. Sa lecture très personnelle  – la finesse d’une porcelaine rare – le distingue des solidités slaves de Mstislav Rostropovitch (1927-2007) et du son imposant de Natalia Gutman (*1942) dans la même œuvre. Le violoncelle Matteo Gofridder de 1722 joué par Yo Yo Ma fait corps avec les pupitres alors les plus sollicités du WEDO : une petite harmonie magnifique et trois cors dont le chef de file a une aisance stupéfiante. Une fois passé l’entracte, la Troisième Symphonie dite « Rhénane » opus 97 de Schumann déploie des cordes somptueuses. Leur Konzertmeister est  Michael Barenboïm (*1985), le fils du maestro adulé. Tous participent à des contrepoints d’une richesse fascinante et d’une élasticité dont des interprètes de la même partition – Marek Janowski (*1936) ou Gustavo Dudamel (*1981) – ne sont pas toujours les adeptes.[3]

Eu égard à la présence de la maladie de Parkinson dont il souffre depuis quelques années, le courage de Daniel Barenboïm est impressionnant. Il suscite l’admiration. Le chef traverse lentement la scène, prend place sur un siège et dirige avec une économie de gestes rappelant celle d’Otto Klemperer (1885-1973) à la fin d’une existence perturbée par de graves ennuis de santé. En raison de l’immensité de l’amphithéâtre où se trouve rassemblé le public, l’orchestre est sonorisé d’une matière très professionnelle. Deux écrans géants diffusent des images des exécutants, tandis qu’une partie non négligeable du public se désaltère et mange en écoutant le WEDO. On se croirait au Hollywood Bowl. Pour ma part, je trouve cet aspect de l’américanisation régnant en Allemagne tout à fait déplacé. Des chefs-d’œuvre n’ont pas à être joués devant des quantités de bière ou de soda, de pop-corn et de frites. L’art n’est pas un bien de consommation.

En outre, un concert comme celui-ci est un acte de protestation contre les actions sanguinaires du gouvernement  israélien et les sicaires barbares du Hamas. Cette résistance prend – à Berlin – des formes complémentaires. Elles intègrent, entre autres, les parutions de la maison d’éditions Altneuland, récemment fondée par les écrivains Moshe Sakal (*1976) et Dory Manor (*1971).[4] Elle se trouve être la première entreprise de publications hébraïques ouverte hors d’Israël depuis 1948. En retrouvant maintenant Daniel Barenboïm, le protestataire des protestataires, on indiquera ici qu’il fit jadis l’objet d’une tentative d’intimidation à Strasbourg. Le consul honoraire d’Israël dans cette ville menaça Catherine Trautmann, la mairesse socialiste, de faire voter contre elle si le maestro venait y recevoir un prix. Mais Mme Trautmann n’a jamais été femme à se laisser impressionner. Daniel Barenboim s’est déplacé dans la capitale alsacienne.

Aujourd’hui, certains Strasbourgeois continuent à soutenir les faucons au lieu d’aider les colombes. Ils sont notamment indisposés par les activités du Barenboim-Said Center for Music, implanté à Ramallah. Mais quel est leur poids réel, face à une entreprise de paix comme le WEDO ? On vient d’ailleurs d’annoncer qu’il réalisera un festival de dix concerts à Berlin, entre le 11 et le 18 novembre 2026. L’un d’eux se déroulera au Berghain, temple légendaire de la vie nocturne internationale.

Dr. Philippe Olivier

[1] En allemand : « Scène de la forêt ». Elle se trouve à l’Ouest de Berlin, non loin du Stade olympique où se déroulèrent les jeux de 1936. Inaugurée la même année, la Waldbühne accueillit des rencontres sportives, des représentations de l’oratorio « Hercule » de Haendel et des rassemblements fanatiques des nazis.

[2] Tom Segev : One Palestine – Jews and Arabs under the British Mandate, Siedler, Munich, 2005, p. 469.

[3] Platoon vient de publier une intégrale des symphonies de Robert Schumann dans la lecture de Gustavo Dudamel et de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles.

[4] www.altneuland-press.com. En ce qui  concerne Dory Manor, il est connu du public français depuis la récente parution de son roman « Le Gorille » chez Grasset.

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