Créé en 1826 pour l’Académie Royale de Musique à Paris, Le Siège de Corinthe avait été monté en 2017 par le Rossini Opera Festival (ROF) à Pesaro, dans une mise en scène de Carlus Padrissa, du collectif catalan La Fura dels Baus. Pour marquer cette fois les deux cents ans de sa création, le ROF a confié une nouvelle production aux soins de Davide Livermore, qui met en scène in loco son sixième titre depuis sa première apparition en 2010. Si les récents spectacles de Livermore, comme par exemple Elisabetta regina d’Inghilterra au ROF en 2021, s’appuyaient énormément sur les animations mises au point pour un énorme mur vidéo en fond de plateau, ce moyen prend moins d’importance à présent. Les belles vidéos conçues par la société D-Wok sont à nouveau présentes, mais proposées cette fois sur un écran de taille plus raisonnable, rééquilibrant ainsi une mise en scène plus classique dans ses moyens scénographiques.

On peut d’abord penser que nous sommes aux temps de la création de l’œuvre, un 19ème siècle où pendant ou après la guerre d’indépendance grecque, les Ottomans dominateurs viennent se servir en œuvres d’art locales. Sont présentes sur scène de très grandes caisses pour transport d’œuvres d’art et certaines sculptures comme la Vénus de Milo. Des échafaudages entourent aussi d’autres éléments, par exemple un mur antique qu’on imagine avoir besoin de soutènement. Cette appétence montrée pour ces biens culturels trouve certainement sa source dans le livret et les premiers mots de Mahomet II à son entrée en scène « Sans les arts, frères de la gloire, il n’est point d’immortalité ». Et c’est en ouvrant l’une de ces caisses qu’on découvre l’écran au fond, au contour de cadre doré d’un tableau, qui montre des images changeant régulièrement, entre paysages de bord de mer et jolis intérieurs de temples. Mais la vue de sacs poubelle en plastique au pied du mur, puis l’utilisation parfois frénétique de téléphones portables, prise de selfies incluse, nous fait d’un coup avancer de deux siècles. On voit plus tard à l’écran la surface d’une mer particulièrement polluée où flottent sacs et bouteilles en plastique. Les déchets ont envahi tout l’arrière du plateau en fin de représentation, tandis qu’à l’image, nous avons un Parthénon juché au sommet d’une décharge, une mare de sang en contrebas.

La distribution vocale est dominée, à notre sens, par la Pamyra de Vasilisa Berzhanskaya, ex mezzosoprano qui aborde de plus en plus de rôles de soprano ces dernières années, comme par exemple Semiramide qu’elle incarnait sur la scène du Teatro Massimo de Palerme en mars dernier. La chanteuse possède une tessiture d’une rare étendue, d’un grave superbement exprimé jusqu’aux notes de pure soprano. L’intonation est précise et les nuances variées, comme dans sa scène à l’entame du II « Que vais-je devenir ? (…) Du séjour de la lumière », montrant une forte présence dans les récitatifs, puis développant une somptueuse ligne vocale. Celle-ci est encore plus aérienne, voire angélique au cours de sa prière du III « Juste ciel, ah ! ta clémence ». Seul petit bémol, des vocalises par moments difficilement audibles dans les passages les plus rapides, élément qui peut être frustrant pour l’auditeur car il perçoit les notes, mais dans un son bien amoindri.

Dans une bonne qualité de français, tout comme sa consœur, Adrian Sâmpetrean défend le rôle-titre de Mahomet II avec détermination et beau chant. Il fait preuve d’une certaine autorité dans son air d’entrée « La gloire et la fortune » et dispose ensuite d’une bonne souplesse pour passer l’agilité de la cabalette « Chef d’un peuple indomptable », où il reprend d’ailleurs la seconde strophe en variant pour se rapprocher de la version italienne, Maometto secondo, de l’air. Lui manquent toute de même un peu de profondeur de grave et un supplément de puissance pour totalement convaincre et passer au-dessus des ensembles, à la manière d’un Samuel Ramey des années d’or ou d’un Giorgi Manoshvili actuellement, qu’on rêverait d’entendre dans ce rôle.

Maxim Mironov interprète un remarquable Néoclès, dans un excellent français, incontestablement la meilleure diction de la soirée. La conduite de la ligne vocale est soignée et il affronte avec panache son long air du III « Grand Dieu, faut-il qu’un peuple », l’instrument étant agile dans les passages les plus virtuoses et plus à l’aise dans le registre aigu que pour émettre les notes les plus graves.

Dans un français moins idiomatique mais un son bien concentré et projeté, le plus jeune Matteo Roma assure de belles interventions dans le rôle de Cléomène, le père de Pamyra. La voix porte et on sent que le ténor pousse par instants, avec certains aigus en limite de tension, mais il a l’intelligence de gérer ses moyens avec prudence. Voix de grande ampleur et aux accents péremptoires, Simón Orfila est marquant dans ses interventions en Hiéros, comme au III « Répondons à ce cri de victoire », où l’ensemble du plateau se fige d’ailleurs par séquences. Dans les rôles plus secondaires, on apprécie la voix assurée d’Anna-Doris Capitelli en Ismène.
Présent régulièrement au ROF depuis 1992, Carlo Rizzi est de retour au pupitre pour une prestation de très haut niveau. Dès l’Ouverture, les tempi retenus dégagent une solennité, une grandeur musicale, le drame à venir étant également confirmé par les pupitres de cuivres. Par la suite, le chef fait aussi le choix de tempi souvent originaux, inhabituellement lents ou rapides, mais qui fonctionnent fort bien avec les situations ou actions du moment. Un exemple de lenteur est le début du troisième acte, qui enchaîne sur le chœur « Ô toi que je révère » d’une exquise douceur, par les chœurs et harpes en coulisses. Sur la même édition critique de Damien Colas Gallet, établie pour la série précédente de 2017, la partition offre le « divertissement » et ses musiques de danse au deuxième acte, passages obligés pour une création parisienne des années 1820.

Les chorégraphies d’Erika Rombaldoni sont inventives, plutôt modernes et très variées au fur et à mesure des numéros qui se succèdent, soit environ quinze minutes de musique, où les sept danseuses et deux danseurs se produisent en solo, duos, ensembles. Ces danseurs participent d’ailleurs à la mise en scène dès une Ouverture où on les voit courir d’un côté à l’autre du plateau, participant à une agitation parfois un peu débordante. On savoure alors d’autant plus le chœur « Divin prophète » à l’acte II, immobile en avant-scène, chaque choriste s’éclairant le visage au moyen du téléphone portable à la fin de cet hymne.
Irma FOLETTI
11 août 2026
Le Siège de Corinthe, opéra de Gioachino Rossini
Pesaro, Auditorium Scavolini
Direction musicale : Carlo Rizzi
Mise en scène : Davide Livermore
Assistant à la mise en scène : Sax Nicosia
Décors : Eleonora Peronetti, Paolo Gep Cucco, Davide Livermore
Vidéo : D-Wok
Costumes : Gianluca Falaschi
Chorégraphie : Erika Rombaldoni
Lumières : Nicolas Bovey
Mahomet II : Adrian Sâmpetrean
Cléomène : Matteo Roma
Pamyra : Vasilisa Berzhanskaya
Néoclès : Maxim Mironov
Hiéros : Simón Orfila
Adraste : Tianxuefei Sun
Omar : Giuseppe de Luca
Ismène : Anna-Doris Capitelli
Orchestra del Teatro Comunale di Bologna
Coro del Teatro Ventidio Basso






