Fidèle à sa vocation de programmation de raretés, le Festival della Valle d’Itria à Martina Franca met à son affiche Il schiavo di sua moglie du compositeur Francesco Provenzale, en première représentation à notre époque moderne. Dramma per musica en un prologue et trois actes, sur un livret de Francesco Antonio Paolella, l’opéra avait été créé en 1672 pour la scène napolitaine, au Palazzo Reale. Les personnages sont assez nombreux et l’intrigue passablement compliquée.

Pour éprouver les sentiments de sa femme Menalippa, Leucippo se fait passer pour mort mais réapparaît sous les traits de son frère jumeau Timante (… et sa femme ne le reconnaît pas !), avant de simuler un nouveau décès et se faire passer pour Selim, esclave d’Ercole. Une histoire parallèle déroule les amours de Teseo et Ippolita, reine des Amazones et sœur de Menalippa. Mais Teseo est également aimé de Menalippa, alors qu’Ercole en pince pour cette dernière. Trois figures comiques interviennent aussi régulièrement, en commentant généralement l’action sur les thèmes de l’amour et de la séduction, soit le page Lucillo, la vieille nourrice Melinta et le jardinier napolitain Sciarra, celui-ci s’exprimant en napolitain et nécessitant souvent la lecture des surtitres… en anglais. Les jalousies sont exacerbées, parfois pour de mauvaises raisons, par exemple lorsqu’Ippolita surprend Menalippa dans les bras de Teseo, alors qu’il ne s’agissait que de porter secours à la jeune femme évanouie. La conclusion est heureuse, sans nuage entre Ippolita et Teseo, mais on peut l’imaginer un peu plus aigre-douce concernant le couple Menalippa – Leucippo / Timante / Selim, ce dernier déguisement du mari donnant le titre à l’opéra « L’esclave de son épouse ».

Spécialiste entre autres de la musique napolitaine des 15ème et 16ème siècles et ayant remis sur le métier plusieurs ouvrages de Francesco Provenzale, le chef Antonio Florio fait à cette occasion ses débuts au festival de la région des Pouilles. Les douze musiciens de l’Orchestra Cappella Neapolitana produisent un son baroque de toute beauté, dans l’acoustique non moins idéale de la cour intérieure du Chiostro del Carmine. La musique, très équilibrée avec le plateau, dégage un grand charme, dans la lignée des Monteverdi et Cavalli. La partition est ici une succession de nombreux airs généralement courts, parfois très courts, quelques récitatifs accompagnés venant s’intercaler. On admire en particulier le jeu sûr et expressif du premier violon Marco Piantoni, très sollicité pendant toute la représentation.

La distribution vocale, d’un haut niveau d’ensemble, est composée des élèves dell’Accademia del Belcanto Rodolfo Celletti, soit l’académie de chant du festival, du nom du musicologue disparu et ancien directeur de la manifestation de 1980 à 1993.
D’emblée, on tombe sous le charme des soprani Francesca Palitti en Ippolita et Liliana Zolotoukhina en Menalippa, deux voix très musicales, bien projetées et souples pour les courts passages d’agilité. La deuxième dispose d’ailleurs de deux airs de plus grande importance aux premier et troisième actes, le premier très doloriste Lasciatemi morire mettant bien en valeur sa jolie pulpe vocale.
Du côté des prétendants, c’est le rôle de Teseo qui nous paraît le plus développé, bien plus en tout cas que celui du rôle-titre l’esclave Selim, alias Timante, alias Leucippo. En Teseo, Angelo Testori émet un son bien concentré et volumineux, mais d’une couleur pas toujours séduisante, émise dans le masque. L’autre ténor Michele Galbiati (Timante) développe une qualité de timbre plus claire. A l’opposé, la basse Mauro Pedrero se montre autoritaire en Ercole, creusant toutefois un peu dans le grave pour les notes les plus profondes. Dans le rôle du guerrier Atreste, confident de Timante et le seul à connaître son secret, l’alto Chiara Scannapieco est très engagée scéniquement, mais le chant pas toujours d’une parfaite intonation.

Concernant les trois figures comiques, les visages de Sciarra et Lucillo sont maquillés de blanc, aux pommettes rouges. C’est le premier, défendu par le ténor Valerio Ilardo qui a le plus à chanter, des airs dédiés, en napolitain donc et l’interprète plusieurs fois s’exprime dans la travée centrale de la cour, au plus près des rangées de spectateurs. On reste avec lui dans le répertoire bouffe, quand il fait mine par exemple de jouer de la guitare à l’aide de sa pelle. La soprano Francesca Lo Verso chante avec entrain le rôle travesti de Lucillo. Le troisième personnage de la vieille nourrice Melinta est souvent moqué, l’alto Candida Guida possédant une couleur très sombre, aux sonorités par instants caricaturales qui collent au rôle.

La mise en scène de Rita Cosentino est vivante et animée, avec de nombreuses entrée et sorties latérales ou par les deux ouvertures sur scène. Entouré de quelques feuillages, le fond de plateau a l’aspect de peintures, en fait un papier collé et délavé par les orages des jours précédents, ce qui donne une forme de patine à ces supposées toiles. Les éléments de décors sont réduits à l’extrême, une table et quelques chaises par séquences, le jeu théâtral des protagonistes maintenant l’intérêt.
La fin heureuse est renforcée par le message NO ALLA GUERRA, formé par les lettres inscrites sur les T-shirts des personnages.
Irma FOLETTI
27 juillet 2026
Il schiavo di sua moglie, opéra de Francesco Provenzale
Martina Franca, Chiostro del Carmine
Direction musicale : Antonio Florio
Mise en scène et décors : Rita Cosentino
Costumes : Carla Galleri
Ippolita : Francesca Palitti
Menalippa : Liliana Zolotoukhina
Lucillo : Francesca Lo Verso
Atreste : Chiara Scannapieco
Teseo : Angelo Testori
Timante : Michele Galbiati
Sciarra : Valerio Ilardo
Melinta : Candida Guida
Ercole : Mauro Pedrero
Orchestra Cappella Neapolitana
Décors réalisés en collaboration avec l’Accademia delle Belle Arti di Bari





