POMPEI- ANFITEATRO DEGLI SCAVI / Riccardo Muti et l’orchestre des jeunes Luigi Cherubini : entre souffle lyrique et discours de politique culturelle…

POMPEI- ANFITEATRO DEGLI SCAVI / Riccardo Muti et l’orchestre des jeunes Luigi Cherubini : entre souffle lyrique et discours de politique culturelle…

samedi 18 juillet 2026

Dans le battement rythmé des éventails les plus exotiques, le maestrone Muti fait escale sur ses terres du Mezzogiorno avec un orchestre des jeunes Luigi Cherubini fougueux et rempli d’admiration à son égard. Retour sur un moment magique !

Dès l’entrée dans Pompéi, alors que nous nous dirigeons vers l’amphithéâtre des Scavi – fouilles – d’où plusieurs dizaines de siècles nous contemplent, il y a un je ne sais quoi d’ambiance cinématographique, façon Age d’or du cinéma italien, qui plane dans l’atmosphère estivale.

Après une entrée quelque peu anarchique, entre grands pins antiques – presque identiques à ceux de Respighi ! – et dédales obscurs, les spectateurs s’installent, enfin, dans l’un des lieux du monde romain les plus vastes et les mieux conservés d’Italie. Même si nous ne sommes pas versés en la matière, nous comprenons rapidement, à voir les salutations s’enchaîner aux retrouvailles et les smartphones s’activer, que de nombreuses personnalités du monde de la culture, de la politique régionale et du Clergé ont décidé de se retrouver à l’occasion de cet événement : la venue du maestro dei maestri, Riccardo Muti, dans les terres de ce Mezzogiorno dont il n’a jamais cessé de se réclamer !

Même s’il est toujours excitant d’entendre un orchestre s’installer et s’accorder, on s’étonne soudain de l’heure qui tourne et d’un maestro qui n’arrive pas : dix minutes, vingt minutes… presque trente ! Les jeunes musiciens de l’orchestre des jeunes Luigi Cherubini – tous âgés de 18 à 30 ans – échangent des regards complices mais pas inquiets… Nous non plus, à vrai dire, nous ne sommes pas inquiets car le temps, ce soir, n’a plus vraiment d’importance ! Autour de nous, c’est un ballet d’éventails de dames et de messieurs qui rythme, presque en cadence, un air qui a décidé de demeurer caniculaire.

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©HC

Enfin, c’est l’apparition : Riccardo Muti salue les musiciens, monte sur le podium puis… se retourne vers l’auditoire et se met à parler : de l’origine de l’orchestre et de son sens « éthique », de la mission qu’a ce dernier et de l’enrichissement spirituel qu’il peut permettre… .

Ce soir, d’ailleurs, les choses seront quelque peu inhabituelles puisque les titulaires actuels du Cherubini seront, tout au long de la soirée, associés à de jeunes musiciens des conservatoires de région (Nicola Sala de Benevento, Giuseppe Martucci de Salerno, San Pietro a Majella de Naples, Domenico Cimarosa d’Avellino, orchestre national universitaire de Milan, « Musica libera tutti » du quartier napolitain de Scampia) qui se succéderont aux différents pupitres.

Plus tard, dans la soirée, Riccardo Muti aura l’occasion d’insister sur les beaux orchestres que l’ensemble de ces jeunes gens pourraient former, un jour, en Italie et, tout en voulant se garder d’une quelconque rhétorique ou polémique, souligne que dans certaines villes de Corée ou du Japon, on peut, parfois, trouver jusqu’à une vingtaine d’orchestres qui, sans être du niveau des Philharmoniques de Vienne ou de Berlin, sont porteurs de Culture ! A l’heure où le chant lyrique italien a été inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, il serait grand temps, selon Muti, d’y inscrire toute l’histoire grandiose de la musique italienne ! Enfin, le chef ne peut s’empêcher de dire au public qu’un théâtre ne devient vraiment de grande qualité que lorsqu’il dispose d’un orchestre, d’un chœur, d’un ballet, d’une équipe scénographique, tous aussi excellents, et pas seulement parce qu’il programme dans sa saison tel grand ténor ou telle illustre soprano ! À bon entendeur…

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©DR

Et puis le concert commence…Sans doute, dans l’étouffement estival, la trop longue attente empêche quelque peu les attaques des cuivres qui ouvrent la sinfonia de Nabucco d’être au meilleur de leurs possibilités, mais ce sera le seul bref instant d’inquiétude ressenti dans un concert qui va faire fonctionner à plein l’ascenseur émotionnel, entre ouvertures de Guillaume Tell et de La Forza del destino, Contemplazione d’Alfredo Catalani, intermezzi de Manon Lescaut, Cavalleria Rusticana et I Pagliacci. Ces pièces, pour la plupart, nous les avons déjà entendues sous la direction du maestro dans d’illustres salles, et pourtant, malgré une sonorisation parfois trop métallique de la scène, jamais le solo du violoncelle de l’intermezzo de Manon Lescaut ne nous a semblé plus « concertant » ni plus fiévreux, sans aucun pathos intempestif ! C’est que le patriarche Muti veille constamment à l’équilibre des effets produits par sa phalange et sait ce que fraseggio et morbidezza des cordes signifient !

On n’avait plus entendu l’ouverture de Guillaume Tell depuis les années milanaises de Muti et on ne peut que demeurer admiratif devant le travail fouillé que le chef continue à accomplir, en particulier dans une « tempête » et un « galop » aux belles rondeurs et à l’homogénéité de son parfaite, tout comme dans un « ranz des vaches » mettant en valeur une petite harmonie de belle facture, cor anglais en tête ! Comme souvent, le chef d’orchestre napolitain donne quelques pistes d’écoute à son auditoire – et à ses musiciens ! – lorsqu’il évoque l’émouvante personnalité d’Alfredo Catalani, lucquois comme Puccini mais n’ayant pu laisser la même trace que son illustre contemporain du fait, en particulier, d’une mort précoce à l’âge de trente-neuf ans. Avec la riche mélodie continue qui s’élève des cordes dans Contemplazione, puis avec la puissance mélodramatique que l’orchestre parvient à saisir dès les premiers accords des pages de Mascagni et de Leoncavallo – un autre compositeur du Sud, lui aussi ! – au programme, on ressent tout l’impact de ce que veut dire Muti lorsqu’il nous parle de l’identité propre de cette musique. Le sens inné du mélodrame, qui est celui de cette battue, c’est bien sûr dans la sinfonia de La Forza del destino qu’il se cristallise le mieux, ce soir : avec pour objectif d’en dégager toute l’urgence dramatique, sans jamais traîner tout en faisant entendre chaque pupitre, Muti et son orchestre ne font plus qu’un dans cette illustre pièce, dont les fulgurances électrisantes, soudain redécouvertes, transportent un public en pâmoison.

Mais nous n’avions encore rien entendu : avec la suite d’orchestre du Guépard, colonne sonore signée Nino Rota pour le film éponyme de Luchino Visconti (1961), nous nous doutions que Riccardo Muti reprendrait la parole pour évoquer, avec une émotion non feinte, la personnalité d’un maître dont, jeune pianiste, il suivit les enseignements au conservatoire de Bari. On le sait : Muti a dirigé fréquemment la musique de film de Rota et en a laissé pour la postérité quelques gravures mémorables, en particulier à la tête du Philharmonique de la Scala. Le maestro rappelle alors que Rota a réussi à trouver l’inspiration de thèmes musicaux à jamais gravés, à travers le monde, comme consubstantiellement liés à l’imaginaire italien, mais qu’il serait injuste de le confiner à ces illustres partitions pour le grand écran, tant sa production est également importante en matière de musique concertante, symphonique, chambriste, opératique et sacrée.

La fameuse partition du Gattopardo, donnée dans sa quasi-intégralité ce soir, avec ses leitmotivs sublimes évoquant le domaine de Donnafugata et les personnalités émouvantes du Prince Salina, de Tancredi et d’Angelica, nous transporte dans un univers baroque de beauté et fait, soudain, souffler – certes bien symboliquement ! – les vents du Sud de l’Italie en direction d’une identité musicale italienne retrouvée.

Hervé Casini
18 juillet 2026

Les artistes 

Orchestre des jeunes Luigi Cherubini, direction : Riccardo Muti

Le programme 

Ouvertures, intermezzi, pièces musicales et musique de film de Giuseppe Verdi, Giacomo Puccini, Alfredo Catalani, Pietro Mascagni, Ruggero Leoncavallo et Nino Rota

Claudia Nappi BOP Beats of Pompeii
©Claudia Nappi

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