Les Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild : « Soyons (pas trop) sérieux ! », ou l’art lyrique joyeusement débridé

Les Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild : « Soyons (pas trop) sérieux ! », ou l’art lyrique joyeusement débridé

mardi 21 juillet 2026

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Il est difficile d’imaginer cadre plus séduisant pour une soirée d’été que celui de la Villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Posée entre les deux rades de Beaulieu-sur-Mer et de Villefranche-sur-Mer, entourée de jardins somptueux, cette demeure emblématique de la Côte d’Azur offre à elle seule un spectacle. Sa façade rose et blanche, son architecture inspirée de la Renaissance italienne et ses jardins composent, à la tombée de la nuit, un décor presque irréel.

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C’est devant cette façade, dans les jardins de la Villa, que prennent place chaque été les « Nocturnes », manifestation désormais bien installée dans le paysage culturel estival de la Côte d’Azur. La programmation, placée sous la direction artistique de Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre National de Nice, associe théâtre, musique et spectacles dans un lieu qui se prête idéalement à ces soirées en plein air. À l’issue des représentations, de magnifiques projections lumineuses de type « Luminescence », déployées sur la façade de la Villa, viennent prolonger la soirée et métamorphoser le monument en un vaste écran animé.

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©DR

Une déclaration d’amour à l’opéra

Il est parfois salutaire que l’art lyrique abandonne, le temps d’une soirée, son apparente solennité pour retrouver ce qu’il possède également de plus précieux : l’humour, l’autodérision et le plaisir partagé avec le public.

C’est précisément ce que proposent depuis plusieurs années Florian Laconi, Amélie Robins et Philippe Brocard avec Soyons (pas trop) sérieux, spectacle aussi déjanté qu’intelligemment construit, accueilli cette année dans le cadre enchanteur des Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild. Car derrière les gags, les détournements et les situations volontairement absurdes, c’est avant tout une immense déclaration d’amour au répertoire lyrique.

Les plus grands airs y sont revisités avec une imagination permanente, alternant parodie, virtuosité vocale et humour parfois irrésistible. Le spectacle joue constamment sur le contraste entre les conventions de l’opéra et notre regard contemporain. Car il ne faudrait surtout pas considérer cette proposition comme une simple succession de numéros comiques utilisant accessoirement quelques airs d’opéra. La réussite du spectacle tient précisément au phénomène inverse : ceux qui s’amusent ici avec l’opéra le connaissent parfaitement. Pour pouvoir ainsi détourner ses codes, ses habitudes, ses excès et parfois ses travers, encore faut-il en maîtriser profondément le langage.

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Florian Laconi est avant tout un ténor d’opéra dont la carrière témoigne d’une remarquable diversité. Son répertoire l’a conduit des emplois lyriques aux rôles beaucoup plus héroïques et dramatiques, notamment dans ce grand opéra français qui exige de la voix projection, endurance et vaillance. Meyerbeer (L’Africaine) ou encore Reyer (Sigurd) font entre autres partie d’un parcours qui ne saurait être réduit au seul registre léger de l’opérette dont il a aussi parcouru le l’ample répertoire d’Offenbach à Francis Lopez en passant par Franz Lehár. Cette large expérience de la scène lyrique lui permet précisément de jouer avec les conventions de l’art lyrique sans jamais donner l’impression de les caricaturer de l’extérieur.

Mais cette parodie fonctionne précisément parce que les moyens vocaux sont là. Florian Laconi peut ainsi aborder l’air du Duc de Mantoue de Rigoletto avant de changer totalement de climat avec « Je crois entendre encore », la célèbre romance de Nadir des Pêcheurs de perles de Bizet. À peine le public a-t-il le temps de retrouver les sortilèges de cette page que le ténor la détourne et la transforme en tango !

La machine est lancée et ne s’arrêtera plus…

Florian Laconi se met ensuite à chanter une sérénade en corse, avant d’annoncer qu’il va désormais prendre en charge la partie comique du spectacle !… Arrive alors le fameux « Tango corse », qui conduit à l’un des gags les plus délibérément absurdes de la soirée : guitare en main, le ténor finit par faire mine d’exécuter son pianiste ! L’opéra a définitivement abandonné toute dignité institutionnelle, et c’est précisément ce qui fait le charme de l’entreprise.

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Même polyvalence chez Amélie Robins, soprano rompue aux exigences du répertoire colorature et lyrique, mais dont le parcours ne s’arrête nullement aux frontières de l’opéra. Opérette et comédie musicale (merveilleux souvenir de sa My Fair Lady à l’Opéra de Nice !) font également partie de son univers. Une aisance scénique dont elle fait largement profiter ce spectacle, où le chant est inséparable du jeu théâtral, de la danse et d’un sens particulièrement développé de l’autodérision. Dès lors, inutile pour elle aussi d’attendre une soirée conforme aux usages traditionnels du récital lyrique ! Les changements de robes se succèdent à vive allure, les attitudes de diva sont poussées jusqu’à l’absurde et les conventions du monde de l’opéra deviennent une inépuisable matière à plaisanterie.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Amélie Robins se présente comme une « soprano hystérico-colorature » En témoigneront toutes les acrobaties vertigineuses de  « Glitter and Be Gay » de Candide de Leonard Bernstein. La voix sait aussi démontrer l’étendue des moyens de la soprano capable de passer du répertoire belcaniste dans le récitatif de Lucia di Lammermoor  à celui où l’opéra de Gershwin emprunte au jazz avec « Summertime » de Porgy and Bess avec l’alternance des graves chaleureux et des mezza voce adroitement filées.

Le duo de La Traviata permet quant à lui à Amélie Robins et Florian Laconi de se livrer à une véritable compétition : chacun tente de passer devant l’autre, physiquement comme vocalement, pour attirer sur lui l’attention du public. Ce duo amoureux devient bataille d’egos et la noblesse verdienne se transforme en irrésistible numéro de théâtre comique . Un Alléluia tout aussi déjanté confirme bientôt que rien, ou presque, ne sera épargné… pour le plus grand plaisir des spectateurs !

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Philippe Brocard, enfin, n’est pas seulement un remarquable pianiste et le complice musical de la soirée. Partenaire de jeu, accompagnateur, et victime occasionnelle des facéties de ses camarades Baryton lui-même, il quitte son clavier lorsque les circonstances l’exigent et vient rappeler, notamment avec la Sérénade de Don Giovanni, qu’il appartient pleinement au monde du chant. Le pianiste se révèle alors baryton et interprète la Sérénade de Don Giovanni. Nouveau déplacement des rôles : celui que l’on croyait condamné à demeurer derrière son clavier devient chanteur tandis que les chanteurs se font tour à tour comédiens, danseurs et fantaisistes.

L’un des moments les plus savoureux intervient lorsque les trois artistes se lancent un défi apparemment impossible : chanter le  Boléro  de Ravel. Cette mécanique orchestrale fondée sur l’obstination rythmique et l’accumulation devient le support d’un nouveau jeu de détournements et de citations. Sur le célèbre ostinato viennent se greffer des chansons appartenant à la mémoire collective, de Gilbert Bécaud avec « Et maintenant » à Charles Aznavour avec « Formidable », sans oublier Édith Piaf et son « Non, je ne regrette rien ».

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Les univers que l’on a coutume de séparer se télescopent pour la circonstance joyeusement. Ravel rencontre la chanson française, l’opéra croise le cabaret et le récital devient revue. Il faut une réelle précision musicale pour donner à ce désordre soigneusement organisé son apparente spontanéité.

La dernière partie pousse encore plus loin ce principe d’accumulation. Tout semble alors pouvoir entrer dans cette centrifugeuse musicale : opéra, jazz, chanson, comédie musicale et jusqu’aux grands classiques des films de Walt Disney. « Hakuna Matata » du  Roi Lion côtoie ainsi l’inévitable et irrésistible «Supercalifragilisticexpialidocious» de « Mary Poppins ».

Cette polyvalence des trois interprètes mérite d’être soulignée. Elle remet totalement  en cause une tendance encore trop fréquente en France consistant à enfermer les chanteurs dans des catégories étanches : ici l’opéra, là l’opérette, ailleurs la comédie musicale ou la chanson. Comme si passer de l’un à l’autre impliquait nécessairement une perte de légitimité. Soyons (pas trop) sérieux ! démontre exactement le contraire. À condition d’en maîtriser les techniques et les styles, un artiste peut circuler entre les genres avec une parfaite dextérité. La musique et le chant ignorent heureusement les frontières étroites que l’on voudrait parfois leur imposer.

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Le spectacle s’achève dans une sorte de feu d’artifice vocal et scénique où les références s’entrechoquent à un rythme de plus en plus soutenu. On chante, on danse, on se poursuit, on change de personnage ou de registre en quelques secondes. Jeux de mots, clins d’œil, citations musicales et ruptures de ton se succèdent dans un mouvement qui donne parfois l’impression d’une improvisation permanente alors que l’ensemble repose évidemment sur une mécanique parfaitement rodée.

Au-delà du divertissement, « Soyons (pas trop) sérieux ! » défend finalement une conception salutaire de l’art lyrique. Celui-ci souffre encore trop souvent, auprès d’un public qui le connaît mal, d’une image intimidante : univers réservé aux initiés, cérémonial quelque peu compassé, répertoire exigeant auquel il faudrait posséder les codes avant même de franchir la porte d’un théâtre.

Florian Laconi, Amélie Robins et Philippe Brocard prennent exactement le chemin inverse. Ils utilisent l’humour pour désacraliser l’opéra sans jamais le dévaloriser. Ils en exagèrent les conventions, se moquent des chanteurs et donc d’eux-mêmes, détournent les airs les plus célèbres et font entrer en collision Mozart, Verdi, Bizet, Ravel, la chanson française, le jazz et la comédie musicale.

Il n’y a pourtant derrière cette irrévérence aucun mépris pour le répertoire. Bien au contraire : il faut aimer profondément l’opéra pour oser ainsi le malmener. La parodie devient une autre manière de lui rendre hommage.

Et c’est peut-être là que réside la qualité essentielle de ce spectacle : sortir l’art lyrique du milieu parfois trop étroit dans lequel on le confine aux yeux des profanes. Montrer que l’opéra peut aussi rire de lui-même, abandonner pour un soir ses ors et son cérémonial, se mêler à la chanson populaire, à la comédie musicale ou au jazz et retrouver cette dimension de spectacle vivant et immédiatement accessible qui lui appartient depuis toujours.

Sous les étoiles de Saint-Jean-Cap-Ferrat, devant l’élégante façade de la Villa Ephrussi de Rothschild, les trois artistes auront ainsi démontré que l’on peut parfaitement ne pas prendre l’opéra au sérieux tout en prenant la musique, elle, très au sérieux. Et qu’il est parfois bon de parodier l’art lyrique pour mieux donner envie de l’aimer. Le public a adoré et a acclamé, a juste titre, ce trio revigorant .

Christian JARNIAT
21 Juillet 2026

Distribution :
Florian Laconi  ténor
Amélie Robins  soprano
Philippe Brocard  Baryton et pianiste

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