Quarante et unième festival de Radio France Occitanie Montpellier – Opéra Berlioz, Le Corum – TRISTAN UND ISOLDE : Un roman médiéval épique selon Jaap Van Zweden

Quarante et unième festival de Radio France Occitanie Montpellier – Opéra Berlioz, Le Corum – TRISTAN UND ISOLDE : Un roman médiéval épique selon Jaap Van Zweden

samedi 11 juillet 2026

© Alyssa Leroy

Bien éloignée de toute vision cérébrale et philosophique du chef d’œuvre de Richard Wagner, la lecture du chef néerlandais, à la tête d’un Philhar des grands soirs, choisit délibérément la geste de Gottfried Von Strasbourg au pessimisme de Schopenhauer. On adore !

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©Christophe Abramovitz

Entre Jaap Van Zweden et l’orchestre philharmonique de Radio-France, déjà le coup de foudre !

Avant même sa prise de fonction officielle, en septembre prochain, nous avons assisté, avec cette version concertante de Tristan und Isolde, à d’exceptionnels préliminaires entre le chef néerlandais, son futur directeur, et la phalange de la Maison ronde.

Dès le prélude, le chef ne traîne pas et nous plonge dans une forme de grandeur épique qui donne au choix de ses tempi, rapides, un souffle peu commun. Pendant près de quatre heures de musique, cette direction ira de l’avant, sans s’appesantir plus qu’il ne le faudrait vers un Infini éthéré qui, certes, fait partie de la geste de la direction d’orchestre tristanienne mais ne résume pas, définitivement, tout Tristan und Isolde !

Que l’on ne s’y trompe pas cependant : Jaap Van Zweden ne passe pas à côté des moments suspendus d’une partition dont il maîtrise chaque instant. On revient bien ainsi « d’entre les morts » dans un Vorspiel de l’acte III qui, sans être lugubre, laisse passer la lumière au milieu des ténèbres, comme si Lohengrin voulait aborder sur les rochers de Karéol ! De même, à l’acte II, la direction du chef sait parfaitement créer ces équilibres, au-delà du réel, entre moments de tension et instants élégiaques, mais y fait peut-être un peu plus encore transparaître – quasi charnellement – ces si fréquents bruissements qui parcellent, ici, la partition et contribuent à faire de cet acte quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique occidentale.

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© Alyssa Leroy

On l’a compris : c’est à un Philhar en cinémascope, aux couleurs souvent vif-argent, auquel nous avons affaire ce soir, et c’est tout particulièrement important, à notre goût, pour une version de concert ! Les pages les plus longues de l’ouvrage – récit et imprécations d’Isolde au I, hallucinations de Tristan au III – en ressortent soudain plus ramassées, comme une « force qui va ! » emportant tout sur son passage, sans que l’architecture du temps, si consubstantielle à la partition – surtout à l’acte III bien évidemment ! – n’en soit, pour autant, jamais perdue de vue.

Mais, Tristan und Isolde n’est pas qu’un opéra d’orchestre ! Et, ce soir, nous assistons à une véritable histoire d’amour entre un chef et sa distribution : le regard régulièrement tourné vers ses solistes, donnant toutes les attaques, dans une liberté de rythme fascinante, Jaap Van Zweden sait ralentir son tempo pour mieux accompagner une inflexion – au moment, par exemple, où Isolde raconte comment le regard de Tristan croisa le sien et comment sa détresse lui fit pitié ou, encore, à l’acte II, pendant la veille de Brangäne, – ou pour impulser au chœur d’hommes de Radio France – somptueux – la puissance du vent marin dans les cordages ! Plus tard, délaissant le côté diurne de l’acte I pour pénétrer dans le « Nacht der liebe », nocturne, de l’acte II, le chef néerlandais n’en oublie pas pour autant la vigueur dramatique propre à l’exaltation amoureuse, ici à son acmé. Enfin, c’est tout le travail d’association entre le chef et son interprète qu’il conviendrait de détailler pour rendre compte de la force de frappe qui émane de la longue scène de la mort de Tristan, à l’acte III. Tout ici y est animé par le désir lancinant, incandescent, jubilatoire et désespéré d’une battue qui, tout en étant puissante, ne couvre pas l’expression d’un chant dont nous allons reparler.

Enfin, avec la Liebestod, c’est bien l’image cinématographique des mouvements d’une mer prenant d’assaut une falaise qui vient à l’esprit à l’écoute des sonorités du Philharmonique de Radio France jusqu’à la tonalité solaire qui vient clore le chant d’Isolde, et que l’on entend comme jamais. Décidément, un Tristan und Isolde sur grand écran !

Des chanteurs wagnériens en taille XXL !

Malgré la brièveté de leurs interventions, le Melot sonore du ténor Alex Marev, le timonier de Clemens Frank et le berger, et jeune marin, à la voix parfaitement projetée de Bergsvein Toverud s’inscrivent parfaitement dans la vision théâtrale de la direction d’orchestre.

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© Alyssa Leroy

Si le Kurwenal de Iain Paterson sonne fier et glorieux, au premier acte, la voix semble obligée de se réfugier dans la messa voce, à l’acte III, et le baryton termine la représentation dans un état de fatigue manifeste. Dommage.

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© Alyssa Leroy

Familière du répertoire wagnérien qu’elle a souvent eu l’occasion de chanter en troupe à l’Opéra de Francfort, la mezzo allemande Tanja Ariane Baumgartner fait entendre en Brangäne une voix longue et égale sur tout l’ambitus. Comme nous aurons l’occasion de l’évoquer avec elle, après le concert, cette servante-là a en elle des sonorités de grand Falcon berliozien, ce qui ne nous étonne guère quand on connaît les influences qu’eurent sur le musicien saxon le compositeur des Troyens… . Aigus dardants lancés à Isolde au premier acte, médium à la ligne mélodique de toute beauté, cette Brangäne restera gravée longtemps dans notre souvenir.

Quel bonheur d’entendre à nouveau Kwangchul Youn, inoubliable Gurnemanz du Parsifal mis en scène par Stefan Herheim à Bayreuth ! Certes, la concurrence actuelle est rude dans le rôle de Marke mais la basse sud-coréenne dispose de ce type de voix longue et noble, sachant varier les couleurs, avec force et retenue, dans ses dialogues avec la clarinette basse, le hautbois et le cor anglais, ici particulièrement bien servis !

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© Alyssa Leroy

On savait Stuart Skelton familier de Tristan, rôle où nous l’avions déjà entendu à Aix en Provence, il y a quelques années, dans une production malheureusement inepte. On ne se souvenait pas, par contre, de l’impact que cet interprète pouvait avoir sur son public, au troisième acte en particulier.

Disons-le immédiatement : ce que nous avons entendu à Montpellier, dans une version certes de concert, se hisse aux plus beaux souvenirs qui nous viennent à l’esprit dans ce rôle. Après un premier acte où l’on retrouve les couleurs authentiquement héroïques de ce timbre d’airain, nous permettant d’entendre non seulement un affrontement face à Isolde qui défrise mais aussi un chant nuancé, au moment de la prise du philtre, c’est dans l’exaltation de son fameux « Isolde ! Geliebte ! », et de toute la première partie de l’acte II, que l’on demeure admiratif devant la capacité qu’à cette voix « énorme » de nuancer jusqu’au pianissimo et de faire de son « O sink hernieder, Nacht der liebe » (« Oh descends sur nous, nuit de l’amour ») un pur moment de sérénité. En dépit d’un petit accident de parcours où, dans la dernière partie du duo, la voix se brise à trois brèves occasions, la fin de l’acte II, où Tristan, après avoir répondu à Marke qu’il ne peut satisfaire à ses questionnements, invite Isolde à le suivre dans son nouveau royaume, est d’une émouvante beauté. Mais, c’est dans son monologue du dernier acte que le ténor australien nous a le plus stupéfié : non seulement, la voix ne trahit plus aucun signe de fatigue mais le texte est ciselé à la perfection – « J’étais où j’ai été depuis toujours » est à pleurer ! – et l’on sent que l’on va assister à un moment d’art dramatique de grande envergure ! De fait, en association parfaite avec la direction d’orchestre, Stuart Skelton, chemise quasiment dégrafée, donne à entendre un chant expressionniste à la générosité sans faille, mais jamais outrancier, où le regard de l’interprète se fait transcendant et profondément humain.

Tristan repousse souvent les limites de ses interprètes… et celles également de ses auditeurs : cette soirée nous en aura donné, à nouveau, quelques émouvants exemples !

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© Alyssa Leroy

Toujours aussi miraculeuse ! C’est l’adjectif qui nous vient immédiatement à l’esprit en écrivant ces dernières lignes sur l’époustouflante Isolde d’Anja Kampe. Trouvant, sans doute, dans la direction de Jaap Van Zweden matière à donner libre cours à la lave vocale qui coule en elle, et que l’on a déjà eu, souvent, l’occasion de mesurer chez Wagner, la soprano italo-allemande apparaît, dès le premier acte, en grande forme vocale : les couleurs mordorées de cette grande voix se mettent d’emblée au service de la poétique wagnérienne et cisèlent chaque mot, culminant dans des imprécations absolument irrésistibles ! Que l’on ne s’y trompe pas : Anja Kampe sait chanter avec une intelligence peu commune et n’est pas là pour faire un numéro de décibels. Ainsi, les graves sont abyssaux mais jamais caverneux et le chant messa voce qui accompagne ses phrases « er sah mir in die Augen/Seines Elendes jammerte mich » (« Il posa ses yeux sur les miens/Sa détresse me fit pitié ») fait comprendre tout le romantisme à la fois surdimensionné et épuré de cette musique. On pourrait encore insister sur la vision ironique que sait dégager l’interprète dans son évocation du mariage arrangé avec Marke, à la fin de l’acte I, puis sur la force de frappe vocale qui est encore la sienne lorsqu’elle éteint la torche et appelle la nuit à se faire, au début de l’acte II.

Comme son principal collègue masculin, Anja Kampe sait varier des contrastes étonnants – « Barg im Busen uns sich die Sonne »/«  Le soleil en notre cœur s’étant dissimulé » magnifique ! – et se faire souveraine jusqu’à une liebestod, moins remarquable par sa puissance vocale que par l’infinie poésie qui s’en dégage. Une grande Isolde, toujours, que l’on pourra retrouver en mai 2027 au Teatro Comunale de Florence.

Est-il nécessaire d’écrire que l’on ressort bouleversé d’une telle écoute, à laquelle le public festivalier aura fait un triomphe debout, rappelant plusieurs fois des artistes visiblement épanouis après une telle performance artistique !

Hervé Casini,
11 juillet 2026

Les artistes 

Tristan : Stuart Skelton
Isolde : Anja Kampe
Le roi Marke : Kwangchul Youn
Brangäne :Tanja Ariane Baumgartner
Kurwenal :Iain Paterson
Melot : Alex Marev
Un berger/un marin : Bergsvein Toverud
Un timonier : Clemens Frank

Chœur d’hommes de Radio France, direction : Edward Ananian-Cooper
Orchestre philharmonique de Radio France, direction : Jaap Van Zweden

Le programme : 

Richard Wagner (1813-1883)

Tristan und Isolde, drame musical en trois actes, créé le 10 juin1865 à l’Opéra royal de Munich.

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