André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) a beaucoup plus de chance au disque qu’à la scène où il n’est pas assez représenté… et l’Amant Jaloux, particulièrement, bénéficie de plusieurs enregistrements, sans compter un nombre imposant de versions (plus ou moins heureuses) de la « Sérénade » de l’acte II qui fit à juste titre beaucoup pour la renommée de cet opéra-comique.
La première version de ce petit bijou à voir le jour – sauf erreur de notre part – a été enregistrée en 1978 avec Mady Mesplé, Bruce Brewer, Charles Burles et Jules Bastin, dirigée par Edgar Doneux à la tête de l’Orchestre de chambre de la RTB.
EMI et Edgard Doneux avaient entrepris, très courageusement dans ces années 1975-1980, un ensemble d’enregistrements de quelques-uns des chefs-d’œuvre de Grétry, avec la production de Zémire & Azor, Richard Coeur de Lion, et l’Amant Jaloux.
Si l’entreprise était plus que louable, et les casts engagés remarquables (Mady Mesplé, Jules Bastin, Charles Burles, Michel Trempont…), la musicologie de l’interprétation orchestrale en était encore à ses balbutiements pour la musique de cette période, et le style était quelque peu malmené avec des lourdeurs musicales qui n’avaient rien à faire dans ce genre de partition.
Pour l’Amant Jaloux, il faudra ensuite attendre plusieurs dizaines d’années pour que paraisse une version idiomatique musicalement « informée », avec Jérémie Rohrer à la tête de son bel orchestre « Le Cercle de l’Harmonie », dans une délicieuse production filmée à l’Opéra de Versailles, mise en scène par Pierre-Emmanuel Rousseau, avec pour interprètes : Magali Léger, Claire Debono, Maryline Fallot, Frédéric Antoun, Brad Cooper, et Vincent Bilier.
Cette version enregistrée en 2009 sous l’égide de l’Opéra-Comique et la maison de production Wahoo (qui deviendra FraMusique), nous permettait de retrouver avec bonheur ce qui fit le charme de Grétry, avec son élégance mêlée d’espièglerie et ses mélodies si séduisantes.
Nous passerons sous un silence pudique l’entreprise – certes louable encore – d’un enregistrement américain paru en CD de 2017 par le Pinchgut Opera, dirigée efficacement par Ed Lyon à la tête d’un bon orchestre sur instruments d’époque dans un style plutôt bien construit, mais à la distribution vocale désastreuse et à la prononciation française non moins effrayante !
Et nous en arrivons à ce qui nous intéresse aujourd’hui : la parution chez ATMA Classique – maison d’édition discographique canadienne – avec une nouvelle intégrale audio-CD de l’Amant Jaloux.
Et quel bel enregistrement nous tenons là !
Co-produit sous le sceau prestigieux du Centre de Musique Baroque de Versailles, nous avons là probablement le meilleur enregistrement à ce jour pour cette partition de Grétry.
Les 24 musiciens qui composent l’Arion Orchestre Baroque sont remarquables de précision, de musicalité, d’écoute mutuelle et du plateau de chanteurs. Cet ensemble orchestral né à Montréal, propose depuis plus de quarante ans maintenant de très belles interprétations musicales de la période Baroque, sur instruments d’époque.
Pour nombre de mélomanes, l’affiche parlera ; Tous sont des interprètes reconnus, souvent d’ailleurs plusieurs d’entre eux sont régulièrement associés aux enregistrements du label Bru Zane.
Dès l’ouverture, nous sommes happés par la belle autorité dégagée par l’Arion Orchestre Baroque et la direction de Mathieu Lussier.
La belle plasticité de l’ensemble orchestral tiendra ses promesses tout au long de l’ouvrage. Les cordes sonnent avec précision et de belles couleurs, l’harmonie offre des bois fruités, le tout dans une très belle osmose.
Le joli timbre doux de la soprano québécoise Magali Simard-Galdès, convient parfaitement aux airs chantés par la jeune veuve (pas si éplorée que ça ! ) Léonore, alors que l’autre soprano québécoise Hélène Guilmette offre une charmante interprétation d’ Isabelle (on s’en serait douté).
L’espiègle servante Jacinte, trouve dans la troisième soprano requise par la partition, la Canadienne Guylaine Girard, une excellente interprète.
Chez les hommes, si le jaloux Don Alonze trouve dans le jeune ténor Belge Pierre Derhet un remarquable artiste, on ne présente plus le baryton Français Matthieu Lécroart qui incarne avec une délectation évidente le méfiant – mais néanmoins dupé – père de Léonore, Lopez.
Il chante évidemment très bien son air « plus de sœur ! Plus de frère ! ».
C’est à Artavazd Sargsyan incarnant l’amoureux Florival, que revient l’interprétation de la fameuse Sérénade ; et comme nous nous y attendions, il chante cette délicieuse page de manière exemplaire : prononciation élégante, beauté du timbre, et beauté du chant, dans une pièce qui est beaucoup plus délicate à chanter, que ce que l’on peut imaginer en l’écoutant.
Tout au long de l’opéra, Artavazd Sargsyan est de toute manière parfaitement idiomatique que ce soit musicalement ou dans les dialogues parlés.
D’ailleurs sur ce dernier point, TOUS les artistes de cette distribution jouent et disent à merveille le texte parlé.
En résumé, nous tenons probablement ici LA version discographique pour cet opéra de Grétry ! Pour tout amoureux de la musique de ce compositeur, comme pour le patrimoine de la musique française, ce nouveau coffret est incontournable !
Une excellente prise de son et une très jolie présentation complètent favorablement cette nouvelle intégrale.
À quand, pour rester avec Gretry, avec les mêmes remarquables artistes et musiciens, une nouvelle intégrale digne de ce nom de Zémire & Azor, qui en aurait bien besoin !
Paru au Canada en Juin 2026, il devrait sortir en France mi-août.
L’Amant Jaloux ou les fausses apparences (1778), comédie mêlée d’ariettes,
Texte de Thomas d’Hèle, musique d’ André-Modeste Grétry.
Magali Simard-Galdès: Léonore
Hélène Guilmette: Isabelle
Guylaine Girard : Jacinte
Pierre Derhet : Don Alonze
Artavazd Sargsyan : Florival
Matthieu Lécroart : Lopez
Mathieu Lussier : direction musicale
Arion Orchestre Baroque
Enregistrement en l’Église de Saint Augustin Mirabel Québec Canada, du 20 au 22 Mai 2025,
ATMA Classique
ACD2 2830
