Il n’est pas donné à toutes les troupes vocales et chorales amateurs (éclairées), d’offrir à leur public une soirée musicale et lyrique d’une si belle originalité.
C’est pourtant ce qui se produit en ce moment avec la troupe lyrique « Les Zagardiens » – référence malicieuse et bien imaginée à leur professeur de chant Patrick Agard – qui nous propose une opérette rarissime d’André Messager : Le Mari de la Reine.

Les « Zagardiens » est une compagnie lyrique composée d’excellents chanteurs solistes et d’une soixantaine de choristes fusionnés avec la classe d’art lyrique de la ville de Vitrolles.
Autant dire, une troupe talentueuse pour le pourtour de l’Etang de Berre.
Sous la direction vocale et scénique de Patrick Agard, deux excellents pianistes se partagent le travail de répétiteurs et d’accompagnateurs tout au long de l’année et des représentations: Christophe Druminy, et Vladimir Polionov.
Samedi 20 Juin, c’est Christophe Druminy qui était au clavier à Fos-sur-Mer et son talent d’accompagnateur, comme sa grande et sensible musicalité ont fait des merveilles.
Vladik Polionov, lui, sera l’accompagnateur du samedi 27 Juin à Vitrolles.
André Messager (1853-1929) est l’un de nos plus grands musiciens français, beaucoup trop ignoré de nos jours.
Auteur incontesté de l’opérette romantique Véronique (souvent absente des affiches depuis quelques décennies), mais aussi compositeur d’un nombre impressionnant d’autres ouvrages lyriques de grande qualité, tels que Monsieur Beaucaire, Les P’tites Michu, Passionnément, ou bien encore son bel opéra Fortunio.
Il fut aussi un immense chef d’orchestre à qui l’Opéra de Paris confia la direction musicale de la création française de L’Or du Rhin de Richard Wagner, mais aussi et surtout, la mémorable création mondiale à l’Opéra-Comique du chef-d’œuvre de Claude Debussy : Pelléas & Mélisande.
Aujourd’hui donc, à l’affiche du Théâtre de Fos-sur-Mer, ces retrouvailles incroyables avec ce Mari de la Reine ; partition de chant et piano retrouvée au fin fond d’un placard.
Pourquoi ce chant-piano uniquement ? Parce qu’à l’issue de la création de cette opérette totalement oubliée, composée en 1889, puis créée aux Bouffes Parisiens, sans succès car jugée « trop compliquée pour une opérette » (!), seule la partition chant-piano fut éditée en 1890.
Quid du livret d’Ernest Grenet-Dancourt et Octave Pradel ? Apparemment devenu introuvable.
On retrouve toute la clarté et l’élégance raffinée de ce grand musicien qu’était Messager, mais il a fallu reconstruire tout un scénario en étudiant de près les seuls textes restants : ceux des airs, duos, quatuors ou chœurs. Autant dire un travail de reconstruction phénoménal, auquel les Zagardiens se sont attelés durant plus d’une année.
Grâce au talent littéraire de l’un des membres de la compagnie, les dialogues et un nouveau scénario respectant la trame principale ont été réécrits par Stéphan Poitevin, par ailleurs instituteur, qui offre ici un nouveau talent en devenir : auteur de livrets lyriques ?!

Le sujet d’origine est assez drôle et original:
Dans le pays imaginaire du Kokistan, la reine doit chaque année, conformément à la Loi ancestrale, prendre un nouvel époux choisi à l’issue d’une course pédestre, où il faut rattraper un cerf.
Le premier arrivé qui saisira le cerf sera roi aux côtés de la belle reine durant un an… sauf que la reine est follement éprise du dernier en date !

Et lorsque arrive le jour fatidique de la course, le roi – tout aussi épris de la reine – doit concourir à nouveau avec d’autres hommes …Et c’est le parisien façon Indiana-Jones-à la-petite-semaine, Florestan, qui gagne la course… Heureusement tout cela finira bien, vous vous en doutez : le roi d’un an retrouve sa bien aimée reine, Florestan retrouve Justine Patouillard, sa fiancée parisienne venue le chercher contre vents et marées, flanquée de ses parents snobs Eudoxie et Philibert-Octave Patouillard (impayables duo composé de Véronique Halidi et Guy Chevalier), et le peuple est content.

Ajoutez à cela les fomentations du Premier Ministre Tomba-Kopo, pour devenir Calife à la place du Calife (et supplanter la reine), et vous aurez tous les ingrédients de cette pièce surréaliste, qui n’est pas sans rappeler d’ailleurs L’Étoile d’Emmanuel Chabrier, ne serait-ce que pour son décorum oriental.
Donc, voilà notre troupe des Zagardiens devant ce défi remporté hier soir haut la main en affrontant pourtant l’inconnu (aucun enregistrement disponible pour appuyer l’apprentissage d’une partition délicate s’il en est) et la recréation de l’ouvrage.

Patrick Agard a conçu un spectacle littéralement « Bollywoodien » où les somptueux costumes – que chacun se fabrique, soit dit en passant, comme l’attestent les photos – le disputent à une très belle vision surréaliste qui vous saisit dès le lever du rideau : un homme à tête de cerf, vêtu d’un tweed écossais brun, lit le journal, assis sur un banc, alors que brille à cour, une statue-totem inquiétante, aux yeux luminescents. Le ton est donné; aidé par de très belles images projetées en fond de scène, conçues par Patrick Agard (et l’aide de l’I.A.), nous assistons à un vraiment beau spectacle.

« Des bayadères, de sombres amazones » comme nous l’a si bien décrit une des choristes, et c’est vrai !
En faisant appel également à de vraies danseuses orientales, Patrick Agard a tout fait pour que sa production soit grandiose. Et c’est réussi !
Toute en élégance, la musique de Messager se révèle à nous par de bien belles pages inconnues jusqu’alors, comme ce superbe final de l’acte I où la mélodie poignante exprime la déploration de la reine puis du roi : brillante Tatiana Faucounau et lumineux ténor délicat et musical d’Anthony Boniface.
Stephan Poitevin campe de son côté un premier ministre Tomba Kopo excellemment roublard.

L’acte II débute par un remarquable ensemble choral, qui fait irrésistiblement penser au début du second acte de Lakmé, avec une grande scène chorale sur le marché du Kokistan.
Deux numéros musicaux attirent particulièrement l’attention sur ce second acte: le très bel air en rondo et aux vocalises redoutables « Je commande en souveraine » situé au centre de l’acte, et chanté admirablement par Tatiana Faucounau, d’abord avec toute l’élégance requise dans la partie lente de ce grand air, puis affrontant avec brio les grandes vocalises de la seconde partie.
S’ensuit un très joli duo d’amour, construit sur un rythme de valse (tout le charme et l’élégance de Messager), où les époux royaux se redisent leur amour éternel, le tout chanté finement et avec légèreté.
Pour faire pendant à cette scène, succède un autre joli duo « plus de soucis » entre Florestan et la jeune Parisienne Justine, très différent sur le plan musical, on quitte ici le chic et l’élégance, pour un côté plus piquant, plus populaire, mais tout aussi efficace.
Le final de l’acte II, c’est la fameuse course après le cerf. Ici réglée d’une main de maître par Patrick Agard ; avec effets stroboscopiques, donnant lieu à quelques images saisissantes et assez cocasses, pendant que le chœur commente.

L’acte III s’ouvre sur un très joli air triste aux remarquables modulations, de l’ex-Roi Yakoub. Lui fait suite un pétillant quatuor de la conspiration « Nous vous dirons ce qu’il faut faire », composé de Yakub, la Reine, sa conseillère l’amazone Maéva – excellent mezzo de Cécile Morel – et de Justine.
Le long Brindisi que Florestan entame dans la taverne où il s’enivre « buvons la liqueur », est brillant, et requiert de la part du chanteur (Yvan Gabellier), un réel investissement vocal dont l’artiste s’empare à merveille.

S’ensuit une danse orientale ornementée de vocalises par quatre chanteuses solistes, qui allient un joli chant souple à une danse très travaillée.
Un excellent spectacle, vraiment !
Les Zagardiens démontrent un potentiel de départ formidable : la passion de faire partager sa foi artistique et lyrique au public.

Compagnie amateure certes, mais si chaleureuse, elle nous accueille avec tellement de joie, cela se sent, cela se voit, cela se vit.
Et comme disait le grand pianiste Alexis Weissenberg: « Je préfère un musicien qui peut parfois faire une erreur, mais qui vit intensément la musique, et chante, joue avec ses tripes, qu’un musicien parfait où rien ne dépasse, surtout pas son âme ».
Or, de l’âme artistique, et des artistes qui chantent avec tout leur cœur, hier soir nous l’avons eu, c’est certain !
Il reste une représentation samedi prochain 27 Juin, à 20h30 à Vitrolles, si vous êtes dans la région, franchement, courez-y !
Marc Jenoc
20 juin 2026
Piano : Christophe Druminy
Distribution:
Le Cerf : Hermann Luzenski
Le Roi Yakoub : Antony Boniface
La Reine : Tatiana Faucounau
Le premier ministre Tomba-Kopo : Stéphan Poitevin
Florestan l’explorateur : Yvan Gabelier
Justine Patouillard, fiancée de Florestan : Karine Andreo
Eudoxie et Philibert-Octave Patouillard, parents de Justine : Véronique Halidi, Guy Chevalier
Ritouba, Grand Prêtre du Dieu Touba: Marcel Atlan
Zalando, le jeune marchand de chaussures : Cyrille Martinot-Lagarde
Maéva, cheffe des Amazones et conseillère de la Reine: Cécilia Morel
Les Amazones: Jade, Ayaelle Martinot-Lagarde, Cecile Chaleil, Daphné Mayet, Isabelle Maria, Maryline Tralongo, Silke Benezra-Wunderlich, Sylvie Raboin, Rosanns Lo Porto
Une femme ivre: Véronique Pauleau
André Messager : Patrick Agard
La présentatrice: Véronique Halimi
Le peuple du Kokistan : Chœur lyrique des Zagardiens et classe d’art lyrique du conservatoire de musique de Vitrolles












