Comment êtes-vous venu à la musique ?
Paradoxalement, mes parents n’étaient pas musiciens. C’est en réalité mon grand-père qui a joué un rôle déterminant dans ma vocation. Sous son impulsion et ses encouragements, j’ai commencé l’étude du piano dès l’âge de quatre ans. J’avais également deux frères qui pratiquaient la musique, ce qui a naturellement contribué à créer autour de moi un environnement favorable à cet apprentissage.
J’ai ensuite poursuivi mes études musicales de manière approfondie, notamment en piano et en composition au Conservatoire de Gênes, ainsi que la direction d’orchestre à l’Université de Musique de Vienne. Mon parcours s’est poursuivi au Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan où j’ai obtenu, à l’âge de 23 ans, mon diplôme de direction d’orchestre.
Etiez vous attiré par l’accompagnement des chanteurs lyriques ?
En 2001, j’ai eu la chance d’être immédiatement engagé à l’Opéra National du Rhin comme pianiste, chef de chant et répétiteur. Ce fut une étape essentielle de ma formation, car j’ai pu y nourrir l’une de mes plus grandes passions : le travail avec les chanteurs. Accompagner les artistes, comprendre leurs besoins, respirer avec eux, les aider à construire un rôle ou à préparer une production a constitué pour moi une école incomparable. Cette proximité avec la voix et avec le théâtre lyrique continue aujourd’hui encore d’influencer profondément ma manière de diriger l’opéra.
Quelle a été la suite de votre parcours ?
J’ai été premier chef d’orchestre et directeur musical adjoint du Mainfranken Theater Würzburg puis j’ai occupé le poste de directeur musical du Theater Görlitz pendant cinq ans jusqu’à la fin de la saison 2017/18. Depuis 2023 je suis directeur musical de l’Aalto-Musiktheater Essen et du Theater und Philharmonie Essen.

Pouvez-vous nous parler de cette institution et de votre expérience dans le système lyrique allemand ?
Avant de prendre mes fonctions à Essen, j’avais déjà effectué une partie importante de mon parcours en Allemagne, notamment à Hanovre où j’ai débuté comme chef de chant. Cette expérience m’a permis de découvrir de l’intérieur le fonctionnement très particulier des maisons d’opéra allemandes.
Essen est une ville qui possède une tradition musicale particulièrement riche et des infrastructures importantes. Le complexe culturel dans lequel nous travaillons comprend notamment une salle consacrée à l’Orchestre Philharmonique d’Essen, d’une capacité d’environ 1900 places, ainsi qu’un théâtre d’opéra (l’Aalto-Musiktheater Essen) pouvant accueillir 1125 spectateurs.
Comme vous le savez, l’Allemagne repose largement sur le système des troupes permanentes. Les chanteurs, les chefs et les artistes travaillent souvent sur le long terme au sein d’une même institution. Ce modèle permet notamment d’assurer un nombre très important de représentations et d’entretenir un répertoire extrêmement vaste. Ce système comporte néanmoins certaines contraintes. Les artistes sont généralement soumis à des règles administratives et contractuelles assez strictes, parfois comparables à celles que l’on rencontre dans d’autres secteurs de l’administration publique.
En chef éclectique vous avez un ample répertoire lyrique et symphonique
Pour l’opéra et sans que la liste soit limitative : Purcell, Mozart, Rossini, Bellini, Donizetti, Meyerbeer, Verdi, Wagner, Bizet, Janacek, Puccini etc.
Pour le répertoire symphonique une soixantaine de compositeurs de Bach à Bernstein en passant par Dvorak, Debussy, Grieg, Liszt, Rimski-Korsakov Schumann, Tchaïkovski, Weber, Mahler, Messiaen etc.
Outre Verdi vous avez aussi dirigé Wagner
C’est un répertoire qui me passionne ! Après Le Vaisseau Fantôme à Erfurt (2018) Tannhäuser à Görlitz (2018) Tristan et Isolde à Essen (dans la mise en scène de Barrie Kosky) (2024), Parsifal à Essen en 2025 j’aspire désormais à diriger Le Ring

Lorsque vous travaillez avec les chanteurs, quelles sont les qualités que vous recherchez en priorité ?
Je suis avant tout très attentif à la compréhension du texte. Un chanteur ne doit jamais se contenter de produire de beaux sons ; il doit savoir transmettre le sens des mots et faire vivre le personnage à travers eux. Je recherche également une grande clarté dans la ligne vocale, une émission qui respecte l’écriture du compositeur. Enfin, je demeure très attaché à la tradition belcantiste, qui exige à la fois élégance du phrasé, maîtrise du souffle et sens de la nuance. Cette tradition constitue selon moi l’un des fondements essentiels de l’art lyrique italien.
Vous avez dirigé La Traviata à de nombreuses reprises. Quel a été votre parcours avec cet ouvrage ?
Ma première Traviata remonte à 2013 à Dresden. Depuis lors, j’ai eu l’occasion de la diriger dans plusieurs maisons et plusieurs pays, notamment à Graz, en Autriche, à Gorliz et Leipzig et à Ancona en Italie, ainsi qu’à Essen. C’est une œuvre que je retrouve toujours avec un immense plaisir car elle révèle sans cesse de nouvelles richesses musicales et dramatiques.
Que représente pour vous La Traviata aujourd’hui ?
C’est une œuvre qui demeure profondément actuelle. Il ne faut pas oublier que Verdi souhaitait écrire un opéra de son temps. Derrière le destin de Violetta se trouvent des questions universelles : le regard de la société, l’hypocrisie sociale, la liberté individuelle, le sacrifice et l’amour. Cette dimension contemporaine est toujours présente et explique sans doute pourquoi l’ouvrage continue de toucher aussi profondément les publics du monde entier.
Existe-t-il pour vous une référence particulière parmi les chefs qui ont dirigé La Traviata ?
Sans hésitation, je citerai Carlos Kleiber. Sa direction possède un équilibre extraordinaire entre énergie dramatique, raffinement orchestral et respiration théâtrale. Son enregistrement demeure pour moi une référence absolue.
Y a-t-il une voix historique qui vous a particulièrement marqué dans La Traviata ?
Je pense immédiatement à Renata Tebaldi. Sa voix, son élégance de chant et son intensité émotionnelle demeurent pour moi profondément marquantes.
Parmi les opéras de Verdi, quels sont ceux qui vous sont les plus chers ?
J’ai une affection particulière pour Simon Boccanegra et Falstaff. Ce sont deux œuvres très différentes, mais elles témoignent toutes deux de la maturité extraordinaire de Verdi. Simon Boccanegra possède une profondeur humaine et politique fascinante, tandis que Falstaff révèle un compositeur parvenu à une liberté créatrice exceptionnelle.
Quels sont vos prochains projets ?
Parmi les productions qui m’attendent prochainement figurent notamment Simon Boccanegra de Verdi à l’Opéra d’Amsterdam et Les Noces de Figaro de Mozart au Festival de Savonlinna. Ce sont deux ouvrages que j’apprécie énormément et que je suis très heureux de retrouver. A Essen je dirigerai le Requiem de Verdi et de nouvelles productions de La Fanciulla del West, de Cavalleria Rusticana et Pagliacci ou encore de Das Wunder der Heliane de Korngold ainsi que de nombreux concerts symphoniques et opéras.
Après avoir dirigé tant d’ouvrages et accompagné tant d’artistes au cours de votre carrière, qu’est-ce qui continue aujourd’hui à vous émouvoir lorsque vous levez la baguette dans une salle d’opéra ?
L’opéra demeure un art du vivant, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant. Chaque représentation comporte sa part d’imprévu. Rien n’est jamais totalement identique d’un soir à l’autre. Lorsque je dirige, j’ai souvent l’impression d’être au volant d’une voiture de Formule 1 lancée à grande vitesse. Il faut une vigilance permanente, une concentration absolue et une capacité constante à négocier au millimètre chaque virage comme maintenir l’équilibre de l’ensemble. À chaque instant, il faut accompagner les chanteurs, écouter l’orchestre, anticiper les situations et réagir immédiatement à ce qui se produit sur scène. Cette tension créatrice, cette part de risque et cette aventure humaine renouvelée chaque soir continuent d’être pour moi une source d’émotions incomparable.
Propos recueillis par Christian JARNIAT le 27 mai 2026 à l’Opéra de Nice
Retrouvez l’article de Christian Jarniat pour La Traviata à l’Opéra de Nice ici
et les prochaines dates du Maestro en pièce jointe


