Souvenirs d’une soirée américaine donnée par l’Orchestre radio-symphonique de Berlin à la Philharmonie de la même ville. Le vétéran Leonard Slatkin, très en forme, était au pupitre. Il s’associait à l’organiste vedette Cameron Carpenter pour une œuvre de Samuel Barber. Le même programme faisait aussi la place belle à Leonard Bernstein, Cindy McTee et Aaron Copland, dont la « Troisième Symphonie » fut portée de manière incandescente.
*********
Le goût manifeste des Allemands d’aujourd’hui pour la musique américaine leur a été inculqué par l’une des puissances d’occupation installées sur leur sol après la défaite du nazisme : les États-Unis. Il les aura aidés à se libérer en partie de leur culpabilité collective, tout comme à déguster le jazz – interdit sous Hitler – afin de se purifier des oukases artistiques édictées par le dictateur. Ce 12 mai 2026, à la Philharmonie de Berlin, des dames d’un âge respectable se trémoussaient joyeusement en écoutant Leonard Slatkin conduire l’Orchestre radio-symphonique (RSO) de la même ville dans trois pages symphoniques, tirées de la comédie musicale « On the Town », le premier grand succès de Leonard Bernstein crée à Broadway en 1944. La même année naissait à Los Angeles le futur chef d’orchestre Leonard Slatkin, enfant d’immigrés juifs aux origines russes.
En dépit d’une différence d’âge de près de quatre décennies avec Slatkin, l’organiste Cameron Carpenter s’est parfaitement entendu avec lui en donnant la « Toccata festiva » pour orgue et grand orchestre opus 36 de Samuel Barber (1910-1981), dont la création mondiale eut lieu à Philadelphie en 1960. Elle atteste – entre autres exemples – que l’orgue n’est pas exclusivement un instrument liturgique. N’était-il pas aussi perçu jadis en URSS comme un outil sonore laïque ? Cette pièce particulièrement virtuose et représentative – comme d’autres – du melting pot américain atteste d’une conception de la musique influencée par les bandes sonores du cinéma, autant que par une impatience ne permettant pas des développements thématiques à la Beethoven, à la Brahms ou à la Bruckner. Malgré quelques problèmes d’équilibre entre l’orchestre et l’Orgue Schuke installé en 1965 à la Philharmonie, on a été – une fois de plus – subjugué par l’étonnante virtuosité de Carpenter et par sa créativité. Sa maîtrise des quatre claviers et du pédalier est – en particulier – impressionnante. Ses choix de registration attestent d’un goût prononcé de la couleur. Il est un artiste se démarquant des traditions incarnées antan, en France, par Marcel Dupré ou Marie-Claire Alain. Ce concert a également permis de constater que Carpenter avait forci, et ce en raison de séances fréquentes de body building utiles pour la pratique de l’orgue. Mais l’artiste ne plaît pas partout. Voici ce qui expliquerait, en plus de son allure de pop star, la parcimonie de ses apparitions en France. Il y est vu comme trop moderne, même si l’Américain s’est produit en récital à la Philharmonie de Paris en janvier 2025. On l’aura aussi entendu dans la principauté de Monte-Carlo à l’automne de la même année.
La prestation monégasque de Carpenter, ayant notamment comporté sa propre transcription des « Tableaux d’une exposition » de Moussorgski, s’est déroulée à l’invitation d’Olivier Vernet, organiste titulaire de la cathédrale de Monte-Carlo. Pour sa part, Vernet aime les propositions inhabituelles et contribue à celles-ci. On le constate notamment grâce à sa discographie d’œuvres pour orgue ou d’arrangements réalisés avec Cédric Meckler.[1] Ils jouent ainsi tous deux à quatre mains et à … quatre pieds. Dès lors, les explorateurs curieux ne peuvent que s’intéresser à Carpenter ayant aussi gratifié le public de la Philharmonie de Berlin d’un bis dont il est l’auteur. Il aura fait contraste avec un « Adagio » pour orchestre à cordes, signé Cindy McTee (*1953). Formée par l’illustre Krzysztof Penderecki (1933-2020), la compositrice américaine – présente dans la salle – a écrit cette œuvre complexe en mémoire des victimes des attaques terroristes du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center de New-York. Mêlant des éléments tonaux et atonaux, elle y joue un exercice d’équilibre entre la référence mahlérienne des mouvements lents et les graines semées par Arnold Schönberg (1874-1951) durant ses années outre Atlantique.
Si ces graines fructifièrent, elles ne purent s’opposer au main stream ni s’affirmer fortement auprès d’un public dérangé par Charles Ives (1874-1954) ou John Cage (1912-1992) lorsque Pierre Boulez (1925-2016) les programmait en sa qualité de directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New-York. La majorité des Américains se plaît fortement à l’écoute des pages d’Aaron Copland (1900-1990), surtout quand retentit sa « Troisième Symphonie », écrite entre 1944 et 1946. Le fameux Serge Koussevitzky (1874-1951) déclara à son sujet qu’elle était la plus grande des symphonies signées par un citoyen des États-Unis. Elle fut d’ailleurs donnée au Festival de Salzbourg. En tout cas, l’œuvre glorifie le chemin de l’US Army vers la victoire alors que la Seconde Guerre mondiale va vers sa fin. Elle est – d’une certaine manière – le pendant de la « Septième Symphonie » dite « Leningrad » opus 60 de Chostakovitch. Les trois-quarts d’heure requis pour son exécution ne suscitent pas de lassitude. On note rapidement que Copland apprit un vrai métier auprès de Nadia Boulanger (1887-1979), son professeur de composition. Il se distingue par une orchestration brillante et prouve qu’il domine bien les formes de la fugue ou du choral pour les bois. Voilà qui crée un contraste manifeste avec les œuvres de certains de ses compatriotes qui – par mansuétude – ne seront pas cités ici.
Ce programme entièrement américain aura eu l’avantage de rappeler que le RSO est – après l’Orchestre philharmonique – la seconde phalange majeure de Berlin. La qualité de ses pupitres enchante. Quant au lien de la formation avec le monde de l’outre Atlantique, il est connu. Le RSO descend de l’Orchestre symphonique du RIAS, la radio du secteur américain d’occupation de Berlin, fondé en 1946. Si sa tradition appartient à la culture de l’Europe centrale, sa mission fut longtemps orientée par des instructions venues pour partie de Washington.
Dr. Philippe Olivier
[1] Ces enregistrements sont diffusés par le label Ligia.
