Où nous mène l’avenir si l’homme s’érige en Dieu et manipule impitoyablement les autres ? Dans leur interprétation poignante et d’une lucidité douloureuse du « Ring », Alexandra Szeméredy et Magdolna Parditka explorent les abus perpétrés par Wotan, le père des dieux, dans son laboratoire sur ses enfants, aboutissant à des conclusions amères et à des solutions scéniques puissantes.
Brünnhilde et Siegfried sont plongés dans un univers marqué par les abus de pouvoir et le parjure. Ils se retrouvent au centre d’intrigues impitoyables, où les limites du pouvoir, de la volonté et du savoir sont mises à l’épreuve. Hagen, manipulateur hors pair, tire les ficelles de ses amis et ennemis comme un marionnettiste dans un thriller politique, où le mensonge devient une nouvelle norme sociale. Pourtant, Hagen n’est lui-même qu’une créature de son père, le forgeron Alberich, agissant selon la malédiction que ce dernier a jetée sur l’anneau. Des mélodies enivrantes et infinies, du grand art vocal et un Orchestre National jouant avec puissance et délicatesse sous la direction de Sébastien Rouland pénètrent profondément dans l’émotion du cosmos de Richard Wagner et de son message d’amour universel.
Le Ring de Wagner à Saarbruecken s’achève avec le Crépuscule des Dieu. Cette production de Magdolna Parditka et Alexandra Szemerédy offre matière à de nombreuses discussions. Quiconque n’a pas suivi la production depuis le début avec L’Or du Rhin aura beaucoup de mal à suivre.

Pendant l’ouverture, toujours le même rideau marqué « WAR…IST…WIRD », en noir et blanc.
Dans les Laboratoires « Nibelheim », on voit des cœurs battants dans des bocaux, des transfusions de sang, une sculpture d’ADN, des hommes s’entraînant sur des vélos elliptiques, tandis qu’Alberich avec Hagen, Gunther et Gutrune créent des humains à leurs images. Hagen mi-homme, mi robot, combine ainsi deux technologies d’avenir majeures : le génie génétique et l’Intelligence Artificielle. Les données de chacun sont collectées sur des tablettes intelligentes en plexiglas. Les filles du Rhin travaillent pour Wotan dans le laboratoire « WLHLL ». Brünnhilde et Siegfried sont ses créations, mais parviennent cependant à se libérer de toute emprise extérieure. Siegfried, héros blond, traverse et élimine une horde d’individus étranges dans leurs combinaisons aux éléments d’armure en plastique ressemblant plus à une scène de Star Wars « La Force est en lui »..

Ce qui est dérangeant dans cette production, ce sont ces personnages qui font l’objet d’optimisations permanentes et qui apparaissent sous forme de mises à jour : Hagen 1.2, 1.4, 1.6..Que de confusions, au final, une science-fiction sombre, glaçante et oppressante.
En fait,la scène tournante à plusieurs sections, rappelle les précédents cycles du Ring. Les activités dans le laboratoire au sous-sol font écho au monde réel. A l’étage, le public est plongé dans les pensées des personnages : lorsque Hagen active le programme de chasse, que Siegfried totalement déconcerté s’observe lui-même avec l’oiseau de la forêt (sensé le réveiller) dans le bosquet enneigé ou encore lorsque Brünnhilde voit sa sœur Waltraute qui tente d’empêcher la fin tragique.
C’est dramatique surtout lorsqu’on assiste au viol de Brünnhilde, à sa vengeance, à la mort de Siegfried (la marche funèbre est totalement occultée par la violence) et finalement à la mort de l’humanité.
En somme, ce Crépuscule des Dieux, dernier du Ring est l’ultime épisode d’une série Netflix. Heureusement que la musique si riche de Wagner était sublimée par les musiciens de l’Orchestre du Staatstheater de Saarebrucken dirigé magnifiquement par le chef français Sébastien Rouland. Ils ont fait revivre les thèmes forts du cycle, les leitmotivs variés et brillants de la magie sonore de Richard Wagner. D’ailleurs le public leur a réservé une ovation particulièrement enthousiaste.

Vocalement, l’ensemble est empreint de virtuosité, surtout Aile Asszonyi qui campe une Brünnhilde d’une intensité dramatique saisissante, dotée d’un médium magnifique, d’aigus impeccables, le tout dans une diction parfaite. On reste un peu sur sa faim concernant Tilmann Unger dans le rôle du héros Siegfried. Il a quelques beaux moments, mais sa voix fatigue, on est loin du « HeldenTenor ». Il est vrai que la mise en scène ne l’avantage guère.
Markus Jaursch est un Hagen calculateur, à l’intelligence artificielle. Il est d’une noirceur extrême. Benedict Nelson paraissait un peu pâle dans le rôle de Gunther, sa voix ne possédant pas de grande amplitude. Par contre, Werner Van Mechelen est un Alberich rusé, offrant des prestations vocales et dramatiques exceptionnelles. Judith Braun interprète une Waltraute un peu trop réservée. Les seconds rôles tenus par Clara Sophie Bertram, Carmen Seibel, Margot Genet et Jessica Muirhaed, dont certaines chantaient des rôles doubles de Nornes et des Filles du Rhin, ont fort impressionné, par leur assurance et précision.
Au final, on aimerait revenir à un Ring plus proche de la musique de Wagner, avec surtout moins de violence. Il faut souligner le courage d’interpréter ce Ring – Science-fiction…..Mais la musique géniale a tout de même opéré ce soir encore.
Marie-Thérèse Werling
26 avril 2026
Direction musicale : Sébastien Rouland
Assistant : Justus Thorau, Stefan Neubert
Mise en scène : Alexandra Szemerédy Magdolna Parditka
Décors et costumes :Magdolna Parditka Alexandra Szemerédy
Chorégraphie : Gaetano Franzese
Video : Leonard Koch
Lumières : Björn Schöck
Dramaturgie : Patrick Strasser
Chef des chœurs : Mauro Barbierato
Assistant du régisseur : Paul Veritas Pillong
Distribution :
Siegfried : Tilmann Unger
Gunther : Benedict Nelson
Alberich : Werner Van Mechelen
Hagen : Markus Jaursch
Brünnhilde : Aile Asszonyi
Waltraute: Judith Braun
Gutrune : Susanne Serfling
1Norn :Clara-Sophie Bertram
2 Norn : Carmen Seibel
3 Norn : Jessica Muirhead
Woglinde : Margot Genet
Wellgunde : Carmen Seibel
Floßhilde : Clara-Sophie Bertram
Saarländisches Staatsorchester
Opernchor des Saarländischen Staatstheater





