C’est le rarissime Mazeppa (1892) de la compositrice Clémence de Grandval (1828-1907) que le label Bru Zane a récemment mis à son catalogue « Opéra français ». L’ouvrage y a doublement sa place par son caractère de redécouverte majeure, mais surtout par le fait qu’il émane d’une femme compositrice, catégorie d’artistes bien malmenée dans l’histoire de la musique et des arts en général. Clémence de Grandval qui évolue dans un milieu favorisé et qui est bien insérée dans le monde musical de son époque n’en éprouve pas moins la condition de la femme compositrice à laquelle sont posées bien des barrières (pas d’accès à l’Académie des Beaux Arts, ni au Prix de Rome) et sont dictées des normes non opposables à ses collègues masculins ; écrit-elle une musique puissante qu’on lui reprochera « de donner volontairement le pas à la force aux dépens de la grâce » (La Gironde, livre disque, p. 21).
Dans la seconde moitié du XIXe siècle connaît-on à peine mieux le nom d’Augusta Holmès (1847-1903), musicienne elle aussi d’exception. Une remarque événementielle nous permet de rapprocher les deux compositrices : Mazeppa a été crée en 1892 au Grand Théâtre de Bordeaux, et c’est dans la capitale girondine que sera reprise dans les mêmes lieux en mai 2026 après plus d’un siècle la Montagne noire (1895), l’ultime opéra d’Augusta Holmès.
Une œuvre à redécouvrir
Le nom de Mazeppa éveille quelques souvenirs historiques, mais surtout fait penser à Mazeppa (1884), l’opéra de Tchaïkovski. Le personnage a inspiré une dizaine d’opéras, tirés pour la plupart des pièces de Pouchkine ou de Slowacki, quand les noms de Byron ou Hugo planent sur un vaste répertoire instrumental et symphonique.
Les musiciens ont puisé dans le riche contenu des épisodes historiques ou dans des éclairages (souvent partisans) dans lesquels a été appréhendée la figure controversée de Mazeppa. Il est au cœur de la question toujours actuelle de l’Ukraine, Mazeppa ayant pu imaginer l’indépendance du pays avec le soutien de la Suède face à la mainmise de la Russie sur le pays en guerre par ailleurs avec la Pologne, même si c’est plutôt sur sa traîtrise du cosaque qu’insiste l’œuvre lyrique. Quant au héros ligoté à l’encolure d’un cheval lancé à travers le pays, il sera un sujet récurrent de la peinture, mais aussi de la musique. Dans l’opéra de Clémence de Grandval il est un des thèmes du prélude, puis récurrent de l’ouvrage par la suite. Les librettistes, Charles Grandmougin et Georges Hartmann, sans trop se focaliser sur la géopolitique, évoquent les données historiques rappelées pour leur impact sur le drame sentimental.
Vers la fin du XVIIe siècle, exfiltré de Pologne dans des conditions cruelles, Mazeppa arrive en Ukraine où il se met au service de l’armée pour aller combattre contre son propre peuple. Kotchoubey, un gradé reconnu en Ukraine, et sa fille Matréna lui accordent leur confiance et lui demandent de prendre la tête de l’armée. Matréna et Mazeppa s’éprennent l’un de l’autre, au grand dam d’Iskra, un jeune guerrier ukrainien. Ce dernier aimerait faire revivre un amour de jeunesse avec Matréna, mais il voit aussi en Mazeppa un espion à la solde du Roi de Suède. Aussi ne participe-t-il pas à l’allégresse générale lorsque les armées ukrainiennes fêtent leur victoire sur la Pologne et acclament Mazeppa. Une première fois Iskra retourne la population contre l’étranger, mais c’est sans succès une seconde fois. Alors que Mazeppa fait arrêter Kotchoubey et des résistants ukrainiens, Matréna prend en vain le parti de son père. Iskra obtient du Tsar de destituer et de faire exiler Mazeppa. Matréna le retrouvera au dernier acte dans la steppe où elle l’avait rencontré pour le maudire et s’effondrer à ses pieds. Le militaire finit dans « l’irrémissible détresse ».
Une superbe distribution
Nicole Car dans Matréna met une voix rayonnante, puissante et souple au service d’un rôle qui mobilise toutes sortes d’états contrastés, voire violents : le sentiment amoureux qui émerge dans le premier contact avec Mazeppa, le refoulé face à Iskra, la fébrilité, le lyrisme et les thèmes plus exacerbés de la récrimination. Les cris de stupeur sont harmonisés et la voix prend des couleurs éclatantes ou sombres en fonction des situations. C’est à la fois une superbe leçon de chant à laquelle on assiste (dont témoignent aussi bien les deux airs détachés que les duos enflammés) et un personnage incarné qui s’impose, même en concert, avec une surface évidente.
Tassis Christoyannis dans Mazeppa se caractérise par le chant déclamatoire, signature de l’interprète, qui sait aussi exprimer l’intériorité. À côté des accents triomphants du soldat s’expriment la rêverie amoureuse renforcée par le legato dans le monologue qui ouvre l’acte III (« Quelle paisible nuit ! »), puis dans les accents plus passionnés du duo avec Matréna ; le chant devient plus dramatique lorsque la vengeance prend le dessus ayant à surmonter les anathèmes ; enfin le tragique plus épuré de l’acte cinq face à la malédiction trouve des raffinements vocaux d’une réelle virtuosité.
Julien Dran met son timbre clair et percutant dans les différents registres du rôle d’Iskra ; l’amoureux éconduit chante l’air « Il triomphe au milieu d’un peuple » (un quasi tube !) avec des couleurs propres à traduire le dramatisme de la situation ; la carrure vocale s’amplifiera encore dans le duo avec Matréna, comme dans les interventions qu’appelle le sentiment douloureux de trahison de la patrie. L’insolence des aigus, l’articulation du chant, le slancio forment un profil vocal idéal dans le rôle.
Dans Kotchoubey Ante Jerkunica fait vivre un personnage solidement campé, à l’ample vocalité et aux quintes qui impressionnent. Le même art souverain caractérise l’Archimandrite éloquent de Pawel Trojak.
Les chœurs jouent un rôle important dans l’ouvrage ; le Chor des Bayerischen Rundfunks, placé sous la direction de Stellario Fagone, s’acquitte à la perfection de nombreuses pages qui lui sont consacrées.
Mihhail Gerts, à la tête de l’excellent Müncher Rundfunkorchester, met en évidence avec pertinence et élégance le tissu des motifs orchestraux qui structure la partition et participe à la construction d’un opéra qui empoigne l’auditeur ; il fait renaître un ouvrage utilement redécouvert qu’il ne reste qu’à programmer sur scène.
Un livre disque à se procurer d’urgence !
Didier Roumilhac
avril 2026
Direction musicale : Mihhail Gerts
Mazeppa : Tassis Christoyannis
Maltréna : Nicole Car
Iskra : Julien Dran
Kotchoubey : Ante Jerkunica
L’Archimandrite : Pawel Trojak
Münchner Rundfunkorchester
Chor des Bayerischen Rundfunks (chef des chœurs : Stellario Fagone)
Mazeppa, Clémence de Grandval, Bru Zane, collection « Opéra français », livre disques, 2 CD, enregistré les 17 et 19 janvier 2025 au Prinzregententheater de Munich, environ 30 €


