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« UN HABIT DE CLARTÉ » POUR OLIVIER MESSIAEN ET JOHN ZORN

« UN HABIT DE CLARTÉ » POUR OLIVIER MESSIAEN ET JOHN ZORN

© Pierre Boulez Saal-Peter Adamik.

Barbara Hannigan et Bertrand Chamayou triomphent à Berlin au cours d’un concert exemplaire à plus d’un titre. L’enrichissement du répertoire, mécanisme indispensable, passe par l’apparition d’œuvres inédites.

9 mai 2024. Étape à la Pierre-Boulez-Saal de la capitale allemande, royaume enchanté de la modernité contrôlé par Daniel Barenboïm, pour la soprano canadienne Barbara Hannigan et le pianiste français Bertrand Chamayou. Les artistes se sont produits le 6 mai lors d’un concert privé dans une chapelle du Finistère. Ils se feront entendre au Teatro San Carlo de Naples demain 11 mai. Ces trois moments de grâce auront été consacrés à des œuvres d’Olivier Messiaen, d’Alexandre Scriabine et de John Zorn (*1953), touche-à-tout new-yorkais aux copieuses références. Barbara Hannigan est une femme de spectacle. Même durant un récital. Elle s’est présentée devant le public de la capitale allemande dans deux toilettes différentes, l’une sage pour Messiaen et l’autre blanche et bleue pour Zorn. Sa personnalité typiquement anglo-saxonne intègre un sens consommé de l’excentricité – bien contrôlée – et de la performance la plus brillante.

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© Pierre Boulez Saal-Peter Adamik.

Comme on le sait, Barbara Hannigan est aussi cheffe d’orchestre. Il lui arrive de chanter tout en dirigeant. Elle est, à ce jour, la créatrice de près d’une centaine d’œuvres contemporaines. L’artiste s’inscrit donc dans une tradition dont d’autres figures sont Maria Freund, Cathy Berberian ou la Strasbourgeoise Françoise Kubler. La Canadienne se produit également dans diverses productions lyriques. Elle adore la scène, même au cours d’un récital avec piano. Elle pallie au dénuement du genre. Elle obtient – à Berlin – des éclairages élaborés, histoire d’en finir avec l’ambiance de bloc opératoire à laquelle sont confrontés nombre de chanteurs s’ils interprètent Le Voyage d’hiver ou les Chants et Danses de la mort. Le concert allemand de Barbara Hannigan a donc été une forme de spectacle. Bertrand Chamayou s’y est associé au cours de Jumalattaret, un cycle de six pièces pour chant et piano écrit par John Zorn à l’intention de Barbara Hannigan.

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© Pierre Boulez Saal-Peter Adamik.

Chamayou s’est, à plusieurs reprises, levé de son tabouret pour attaquer les cordes de l’instrument, pour les pincer afin de lui donner un timbre de clavecin, pour susciter des effets orchestraux sombres dans son registre le plus grave. Ces gestes contrastaient avec le substrat des deux partitions de Scriabine, retenues par le Toulousain de naissance pour constituer un pont à l’intérieur du programme. Il s’agissait du Poème-Nocturne opus 61 et de Vers la flamme opus 72. Interprétées de manière transcendante, ces pages sont à la fois virtuosité et recherche musicale. Scriabine déploie, dans la seconde d’entre elles, une complexe pédale harmonique sur un lit de tierces et de quartes, anticipant sur les recherches à venir d’Olivier Messiaen. Ainsi, Bertrand Chamayou opère une articulation avec les Chants de Terre et de Ciel, le premier grand cycle vocal du même Messiaen remontant à 1938. Il est savoureux, dans le monde presque totalement déchristianisé d’aujourd’hui, d’entendre les proclamations ardentes du compositeur, auteur du texte chanté au long de ces six pages d’une difficulté d’exécution redoutable : « Il est le premier, le Seigneur Jésus. Des morts, il est le premier né. Sept étoiles d’amour au transpercé, revêtez votre habit de clarté. » Crée par la soprano wagnérienne Marcelle Bunlet (1900-1991), longtemps rivale de Germaine Lubin, le cycle a été enregistré jadis pour Erato par la cantatrice canariote María Orán (1943-2018) qu’accompagnait Yvonne Loriod, l’épouse de Messiaen.

N’ayant pas le timbre affirmé de Bunlet et d’ Orán, Barbara Hannigan a une souplesse vocale très rare. Comme elle est une musicienne exceptionnelle, elle se rit des difficultés placées par Messiaen et n’esquive pas le sol grave de l’une des pièces. Ensuite, elle donne l’impression de maîtriser à la perfection le finnois utilisé par John Zorn dans Jumalattaret et tiré du célèbre  Kalevala. On assiste alors au sommet absolu du concert, un Himalaya de voltige et d’acrobaties, dont des effets de colorature, effectuant des clins d’œil à plusieurs œuvres de Berio ou de Ligeti. Résultat d’un long travail d’élaboration effectué en commun par Barbara Hannigan et John Zorn, la panoplie Jumalattaret rappelle qu’une vie musicale de haut niveau passe forcément par l’enrichissement du répertoire grâce à des œuvres inédites.

Dr. Philippe Olivier

9 mai 2024

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