Umberto Giordano (1867-1948) : Fedora / Nouvelle parution Blu-ray EuroArts

Umberto Giordano (1867-1948) : Fedora / Nouvelle parution Blu-ray EuroArts

Par bien des aspects, Fedora est un étrange opéra.

Contrairement à son grand frère Andrea Chénier, (Teatro alla Scala 1896), la partition ne se livre pas aussi facilement dès la première approche, un peu à l’image de son héroïne éponyme, dont la personnalité se découvre peu à peu.

Bien sûr, les grandes envolées lyriques sont là, l’orchestre chatoyant aussi, et les beaux thèmes et autres duos enflammés également, mais la complexité est ailleurs, dans un esprit de cohésion que seul un grand chef d’orchestre peut traduire, pour en donner une vision fluide; et sur ce point nous saluerons pour le présent enregistrement, la belle lecture sensible, lyrique et inspirée du chef italo-américain John Fiore à la tête des forces berlinoises, grâce à qui l’œuvre gagne sa belle vision d’ensemble.

Car cette partition peut donner parfois une impression « kaléidoscopique » semblant se perdre dans des scènes un peu inutiles (comme celles de la Comtesse Olga Sukarev, ou encore la grande scène de l’acte I avec l’interrogatoire policier, qui n’apporte franchement pas grand-chose à l’action, sauf à la parasiter au détriment de l’urgence dramaturgique).

Ceci posé, cet opéra possède bien des atouts, par son lyrisme à fleur de peau bien entendu, mais aussi par la personnalité complexe de son personnage principal, femme aussi fragile que passionnée (comme une autre célèbre consœur: Tosca !).

La genèse de Fedora :

Fedora est un opéra inspiré d’une pièce écrite en 1882 par Victorien Sardou pour Sarah Bernhardt, où se mêlent histoire d’amour passionnée entre Fedora et Loris, politique et intrigue policière.

Giordano – tout comme Puccini pour Tosca – avait assisté à une représentation parisienne de la pièce, et souhaita immédiatement la mettre en musique.

L’opéra fut créé au Teatro Lirico de Milan en 1898, soit deux ans après Andrea Chénier; l’accueil fut triomphal, et permit la découverte d’un jeune ténor… Enrico Caruso !

Cette princesse russe, passionnée jusqu’à la mort est un personnage en or pour bien des cantatrices, mais là encore, trouver le juste milieu pour l’interpréter n’est pas aussi simple qu’on peut le penser.

On se prend à rêver de ce que Maria Callas dut en faire en 1956 à la Scala, car la Diva en avait tout le charisme nécessaire et le profil vocal absolument; malheureusement aucun document sonore ne nous est parvenu de ces représentations évidemment exceptionnelles !

Le synopsis :

Divisée en trois actes par le librettiste de Giordano, Arturo Colautti, l’action se déroule d’abord à Saint-Pétersbourg (acte I), puis à Paris (acte II) et enfin dans une villégiature suisse (acte III). Elle raconte l’histoire d’une princesse russe, Fedora, follement éprise de son fiancé Vladimir, rêvant à leur bonheur futur sur de belles envolées lyriques… Sauf que Vladimir est ramené inanimé et mortellement blessé.

Durant l’interrogatoire policier, on comprend que cette élégante et raffinée princesse est aussi une femme passionnée.

On apprend rapidement que ce serait le Comte Loris Ipanov qui aurait tué Vladimir; la piste politique est immédiatement évoquée.

À l’annonce du décès de son fiancé, Fedora jure de se venger de ce Loris en le séduisant pour l’accrocher dans ses filets.

Un an plus tard, à Paris, dans de fastueux salons, on attend le récital d’un pianiste polonais.

Nous découvrons une Fedora bien plus amoureuse de Loris qu’elle ne le voudrait.

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©DR

Lors de la scène des aveux (une des pages les plus passionnantes de cet opéra, puisque le dialogue entre Fedora et Loris se déroule uniquement sur la pièce pianistique du récitaliste), Fedora persuadée de « tenir » enfin Loris, surmonte son dégoût, et lui donne rendez-vous le soir même.

Ici se situe une autre très belle page, symphonique celle-ci, qui sert d’interlude avec le tableau suivant, comme c’était courant dans les opéras véristes de cette période.

Après avoir fait préparer l’arrestation de Loris par le chef de la police, Fedora accueille le jeune homme.

Dans le grand duo enflammé qui suit, nous apprenons que si Loris a tué Vladimir ce n’est pas par motif politique mais par déception amoureuse: Loris avait surpris sa jeune épouse dans les bras de Vladimir, qui se moquait bien d’être fiancé à Fedora !

Les deux âmes esseulées et blessées de Loris et Fedora tombent dans les bras l’un de l’autre; et il n’est plus question de livrer le beau jeune homme à la police.

Dans leur villégiature suisse, le couple semble filer le parfait amour… jusqu’à ce que Fedora apprenne que sa dénonciation a eu des conséquences dramatiques : le frère de Loris a été emprisonné et a péri noyé dans sa cellule lors d’une inondation ! La mère des deux garçons, sous le coup de l’annonce de cette affreuse nouvelle, est morte également.

Loris ignore tout de ce drame, et apprend par courrier qu’il est gracié pour le meurtre de Vladimir.

Mais un nouveau télégramme lui annonce la destruction de sa famille. Il jure de retrouver cette mystérieuse femme qui le suivait depuis le meurtre de Vladimir.

Effondrée, incapable de se taire plus longtemps, Fedora lui avoue tout son machiavélisme, piège auquel elle s’est prise elle-même.

Fou de douleur et de chagrin, Loris se jette sur elle, mais elle avale le poison qu’elle portait toujours autour de son cou dans une somptueuse croix orthodoxe.

Elle meurt en réclamant l’indulgence de cet homme qu’elle pensait haïr mais qu’elle a adoré.

Loris reste anéanti, tandis que dans le lointain résonne le chant d’un petit berger des montagnes.

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© Bettina Stöß

L’interprétation :

L’autre extrême difficulté de la partition réside dans le subtil dosage demandé aux voix;

Comme pour Andrea Chénier, chanter les deux rôles principaux exige des voix immenses, à la technique éprouvée, mais également un extrême raffinement et une grande sensibilité dans l’interprétation.

Si la tessiture vocale de Fedora est proche – comme la Minnie de la Fanciulla Del West ou encore Tosca – des grands sopranos, confier ce rôle à une wagnérienne est une grave erreur.

D’où certains enregistrements discographiques qui furent de cuisants échecs.

L’ enregistrement DECCA (1969), avec Mario Del Monaco et Magda Olivero restant à ce jour indétrônable pour les versions discographiques.

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©DR

La production vidéo Blu-ray :

Il existe plusieurs versions vidéos de la Fedora de Giordano, avec Placido Domingo (en cd audio avec Angela Ghiorghiu d’ailleurs, et en video avec Mirella Freni (TDK), ou encore chez DYNAMIC, avec Daniella Dessi et Fabio Armiliato.

Celle qui nous intéresse aujourd’hui a été enregistrée au Deutsche Oper de Berlin en 2025.

Cette toute nouvelle parution blu-ray / dvd qui sort en ce moment, se révèle également proche d’une version musicale idéale, tant les splendeurs vocales, aussi vaillantes que raffinées que nous réserve Jonathan Tetelman et Vida Miknevičiūtė, nous émerveillent.

Et la fine direction d’acteur imaginée par Christof Loy est un très grand atout.

Dans un très beau décor de tapisserie bleue aux moulures d’or, avec d’élégants costumes conçus par Herbert Murauer, l’action – bien que transposée dans les années 50 (?) file avec fluidité et se regarde avec plaisir.

Loy reprend ici un concept qu’il avait déjà utilisé dans sa remarquable Fanciulla del West à Stockholm en 2013 (Blu-ray/dvd UNITEL), offrant au regard du public des actions parallèles seulement racontées dans la partition, par des prises vidéos diffusées en sépia et noir et blanc. Ici, dans un grand cadre doré situé au centre de la scène, nous assistons ainsi à plusieurs scènes en didascalies.

Cela clarifie avec bonheur le discours parfois alambiqué de l’histoire imaginée par Victorien Sardou.

Il y a du souffle, de la grandeur aussi dans cette mise en scène, comme par exemple dans ce grand cadre doré, toujours présent sur scène, qui nous permet de découvrir tels des tableaux, superbement éclairés et animés, les actions qui se passent dans les salons parisiens de l’acte II, comme le récital de piano.

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© Bettina Stöß

Et puis, et puis… durant le superbe interlude orchestral, l’entrée en scène mystérieuse de ce garçonnet (excellent petit interprète François Bader), vêtu de culottes courtes et d’un blazer noir, qui traverse silencieusement la scène sous le regard fasciné de Fedora… et qui, assis sur le lit défait (toujours dans le cadre doré) à l’acte III, chantera la triste mélopée du petit berger…

Est-il la mort prémonitoire de Fedora, est-il le rêve d’être mère de Fedora ?…

C’est superbe et clôt l’opéra de belle manière poignante, même si le décor de l’acte III, n’est pas heureux esthétiquement avec ses affreux meubles années 50 posés dans le fameux cadre (la toile de fond aurait amplement suffi, avec le lit défait !). Mais cela reste de la très belle mise en scène, perspicace, intelligente, sensible et fine donc, comme Christof Loy a coutume de nous offrir régulièrement.

Parmi les … 15 (!) rôles que demande la partition, bien sûr certains sont plus importants que d’autres.

La Comtesse Olga Sukarev (pétulante soprano de Julia Muzychenko), et son courtisan l’informateur-diplomate français De Siriex, le baryton de Navasard Hakobyan forment un couple pétillant qui semble là pour « détendre » l’atmosphère, avec légèreté et humour (un peu à la manière du couple Prunier et Lisette, dans La Rondine de Puccini).

De Siriex a cependant également un autre rôle: notamment celui de précipiter le drame, puisque dans un aparté (autre moment superbe de la partition au motif mélodico-rythmique sinueux et inquiétant), il informera à l’acte III Fedora de la tragédie de la famille de Loris.

Excellente basse du chef de la police Gretch, de Tobias Kehrer, dont Christof Loy brosse un portrait plus humain qu’impitoyable.

Quelques fautes dans les sous-titres français et une curieuse prise de son n’entachent toutefois pas l’excellence de cette production qu’il faut vraiment découvrir, ne serait-ce que pour les incarnations stupéfiantes de Tetelman et Miknevičiūtė, et la belle vision inspirée de Christof Loy.

Marc Jénoc

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Umberto Giordano (1867-1948) : Fedora

Direction musicale : John Fiore
Mise en scène : Christof Loy

Distribution :

Princesse Fedora Romazov : Vida Miknevičiūtė
Comte Loris Ipanov : Jonathan Tetelman
Comtesse Olga Sukarev : Julia Muzychenko
De Siriex : Navasard Hakobyan
Gretch, chef de la police : Tobias Kehrer
Un petit berger : François Bader

Chœurs et orchestre du Deutsche Oper Berlin

1 Blu-ray EuroArts (disponible également en DVD).

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