Théâtre National de Nice : L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt

Théâtre National de Nice : L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt

vendredi 30 janvier 2026

©Fabienne-Rappeneau

Avec L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt, Géraldine Martineau ne se contente pas de retracer la trajectoire d’un monument du théâtre : elle propose une véritable traversée sensible de ce que signifie « vivre pour la scène ». À travers la figure mythique de Sarah Bernhardt, l’autrice construit un portrait incandescent, à la fois intime et légendaire.

LExtraordinaire destinee de Sarah Bernhardt 2 ©Fabienne Rappeneau 1 scaled
©Fabienne Rappeneau

Une pièce virtuose sur un rythme effréné

Créé et longuement affiché, avec un succès public indéniable au Théâtre du Palais-Royal, on aurait pu attendre de ce spectacle un biopic de facture classique, déroulant chronologiquement les grandes étapes d’un destin hors norme. Or, le parti pris de Géraldine Martineau, qui signe à la fois le texte et la mise en scène, s’en écarte résolument. Pour embrasser une existence à la fois extraordinairement dense et parfois profonde, la metteuse en scène adopte une forme volontairement décalée, presque burlesque, qui n’est pas sans évoquer l’esprit de la commedia dell’arte. La narration se construit dans une dynamique de farce élégante, où l’excès, la caricature et la stylisation deviennent des outils dramaturgiques à part entière pour mieux saisir la démesure du personnage.

Tout va très vite, extrêmement vite : éclats de souvenirs, surgissements de rôles, moments de gloire et de solitude s’enchaînent rapidement portés par des dialogues nerveux. Les comédiens imposent à la pièce un rythme d’exécution peu commun, sans le moindre temps mort, sans la moindre respiration superflue.

La vie et la carrière d’une icône du théâtre où se confondent passion, gloire et souffrance

Tout commence par l’évocation de son passage chez les sœurs, au couvent. Très tôt cependant, Sarah va fréquenter les salons parisiens. Après avoir frôlé la mort, elle nourrit un temps le désir de devenir religieuse. Sa famille s’y oppose et la pousse à tenter les concours d’institutions réputées. Recommandée par le duc de Morny, elle est finalement retenue pour entrer à la Comédie-Française.

Très jeune, elle suscite l’intérêt et la cour de plusieurs hommes. Un épisode marquant survient lors d’une cérémonie donnée en l’honneur de Molière : Sarah, alors âgée de dix-huit ans, gifle l’une de ses pensionnaires. Bien qu’elle soit distribuée dans le rôle d’Iphigénie, l’incident provoque son renvoi brutal de la Comédie-Française. Peu après, la jeune femme se découvre enceinte. Sa trajectoire la conduit ensuite vers le Théâtre de l’Odéon, où elle fait une rencontre décisive : George Sand.

La guerre éclate. Les comédiennes, au premier rang desquelles Sarah Bernhardt, sont montrées soignant les blessés : la scène insiste sur l’engagement humanitaire et la solidarité féminine dans un contexte de catastrophe nationale.

Vient ensuite la rencontre avec Victor Hugo, qui lui confie le rôle de la reine dans Ruy Blas. Le triomphe éclatant marque l’un des tournants majeurs de sa carrière.

Mais le destin la frappe à nouveau. La pièce enchaîne alors les deuils : la mort de sa mère, puis celle de sa sœur. C’est à cette période que Sarah Bernhardt décide de vivre au plus près de la mort, allant jusqu’à dormir dans un cercueil en bois de rose, geste à la fois provocateur, mystique et profondément théâtral.

S’ouvre ensuite la période américaine : voyage aux États-Unis, apparition de symboles : drapeau américain, atmosphère nouvelle, influence du piano et de rythmes associés au jazz naissant. Le retour à Paris est placé sous le signe d’un monde du spectacle transformé, devenu fastueux et populaire. La mise en scène évoque alors l’imaginaire des grandes revues de cabaret, dans une filiation esthétique qui rappelle l’univers de Catulle Mendès.

Tout au long la pièce insiste enfin sur le lien intime et constant de Sarah Bernhardt avec son fils, Maurice, fil affectif discret mais structurant, qui accompagne l’ensemble de ces épisodes de gloire, de chutes et de résurrections.

C’est également dans ce contexte qu’est évoquée sa rencontre avec Émile Zola, au temps de l’Affaire Dreyfus, période durant laquelle l’artiste s’affirme aussi comme une figure engagée.

LExtraordinaire destinee de Sarah Bernhardt 4 ©Fabienne Rappeneau 1 scaled
©Fabienne Rappeneau

Plus tard, elle abordera l’un de ses rôles les plus emblématiques : L’Aiglon d’Edmond Rostand où elle incarne le fils de Napoléon, Napoléon II, rôle auquel son nom demeure, aujourd’hui encore, indissociablement associé.

Sarah Bernhardt subit l’amputation d’une jambe. Loin de renoncer au théâtre, elle continue pourtant à jouer, équipée d’une prothèse une jambe de bois   Après l’armistice, la pièce évoque également les tournées au front et auprès des soldats, puis la rencontre avec Sacha Guitry, figure majeure du théâtre français.

La fin du spectacle prend la forme d’un véritable épilogue, rappelant la portée historique de la disparition de Sarah Bernhardt : ses obsèques nationales sont évoquées par une séquence filmique où l’on voit la foule massée pour un dernier adieu, le cortège funèbre et les chevaux, comme dans un tableau solennel de clôture.

La pièce souligne avec justesse combien Sarah Bernhardt fut une femme en avance sur son époque : libre, indépendante, insoumise, adulée célébrée dans le monde entier et capable d’imposer ses choix artistiques, ses tournées, ses rôles, son image et jusqu’à sa propre légende mais aussi avec ses doutes et ses fêlures qui contribuent à ne pas dissimuler la femme sous l’image du mythe.

Par ailleurs L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt résonne fortement avec notre regard contemporain sur la place des femmes dans la création, dans la reconnaissance artistique et plus largement dans la société..

LExtraordinaire destinee de Sarah Bernhardt 1 ©Fabienne Rappeneau scaled
©Fabienne Rappeneau

Un spectacle hybride entre théâtre et musique

L’importance de la musique

L’extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt se présente ainsi comme une véritable pièce de théâtre musical. On y joue, bien sûr, mais on y chante et on y danse également,

La présence de musiciens sur scène (violoncelle, piano et clarinette) constitue un élément essentiel. Loin d’être de simples intermèdes, les séquences chantées (arrangements assurés avec finesse par Simon Dalmais) ajoutent une dimension lyrique et sensorielle à la narration au service de l’émotion et de l’ironie du spectacle.

Les chansons portées par Estelle Meyer sont intégrées non comme « numéros » décoratifs mais comme prolongement du jeu. Par exemple la chanson « Il y a dans mon cœur des orages » accompagne cette dimension intérieure, intime et blessée du personnage. Elle ne commente pas la vie de Sarah Bernhardt : elle en devient l’un des organes vitaux, prolongeant sa voix, son souffle et son obstination à « jouer jusqu’au dernier instant ».

La comédienne interrogée (à l’issue du « bord de scène » après le spectacle) sur la qualité et la couleur de sa voix, explique avoir grandi dans un environnement où la musique vocale occupait une place centrale : sa mère, artiste lyrique, lui ayant transmis très tôt le goût du chant (Elle avait notamment interprété la Première Prieure dans Dialogues des Carmélites de Poulenc)

LExtraordinaire destinee de Sarah Bernhardt 5 ©Fabienne Rappeneau scaled
©Fabienne Rappeneau

Estelle Meyer : une exceptionnelle interprète de Sarah Bernhardt

Estelle Meyer, donne vie à Sarah Bernhardt : Sa présence scénique intense et son jeu vocal très expressif permettent de traverser les épisodes clés de la vie de l’icône de l’adolescente rebelle à « La Divine » au sommet de sa gloire internationale en passant par la femme, l’amoureuse, la combattante, l’artiste épuisée et l’actrice insatiablesans jamais tomber dans la simple imitation de cette figure à la fois complexe et charismatique.

Par une forme vive, ludique et rythmée, la mise en scène de Géraldine Martineau ne cherche pas à figer Sarah Bernhardt dans une image patrimoniale, mais à restituer l’énergie indomptable d’une artiste qui n’a jamais cessé de brûler la scène et celle d’une une femme en mouvement, traversée par ses excès, ses élans, ses colères, ses fragilités et surtout par une foi absolue dans l’art dramatique.

Ce rôle a valu une nomination à Estelle Meyer aux Molières 2025 pour la meilleure comédienne.

Une troupe talentueuse et remarquablement soudée, au service du propos

Dix artistes interprètent 35 personnages différents : un enjeu aussi exigeant qu’audacieux pour une pièce qui mêle narration, invention dramatique et incarnations multiples.

Le travail d’ensemble de la troupe se révèle un élément décisif de l’efficacité de la pièce. Les comédiens et comédiennes tous excellents – souvent appelés à changer de rôle en un clin d’œil, traversent plusieurs figures, parfois historiques, parfois symboliques, parfois purement dramaturgiques, dans un mouvement permanent de métamorphose donnant au spectacle sa force rythmique et sa capacité à surprendre, même dans des scènes qui pourraient, en soi, paraître purement informatives.

En outre les deux musiciens n’assurent pas un simple accompagnement, mais constituent de véritables partenaires de jeu, intégrés à l’action et visibles comme tels.

Longs applaudissements amplement mérités aux saluts. 

Christian JARNIAT
30 Janvier 2026

Texte et mise en scène : Géraldine Martineau
Scénographie : Salma Bordes
Lumières et vidéo : Bertrand Couderc
Costumes : Cindy Lombardi
Composition musicale : Simon Dalmais
Chorégraphie : Caroline Marcade
Perruques et maquillages : Judith Scotto
Collaboration artistique : Sylvain Dieuaide
Assistante : Elisabeth Calleo
Son : Antoine Reibre
Chansons – musique et paroles : Estelle Meyer
Arrangements : Simon Dalmais
Arrangement de la chanson « Il y a » : Grégoire Letouvet

Production : Théâtre du Palais Royal , Acmé Production

Distribution :

Sarah Bernhardt : Estelle Meyer
Rôles variés (comédiennes) : Marie-Christine Letort, Martine Schambacher, Blanche Leleu, Priscilla Bescond
Rôles variés (comédiens) : Adrien Melin, Sylvain Dieuaide, Antoine Cholet
Musiciens : Florence Hennequin (violoncelle), Bastien Dollinger (piano, clarinette)

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.