Jerry Herman, l’art du musical à l’américaine
Dans l’histoire de la comédie musicale américaine, peu de compositeurs ont su conjuguer avec autant d’évident sens mélodique, efficacité dramatique et générosité théâtrale que Jerry Herman. Parmi ses nombreuses partitions, deux titres dominent incontestablement son œuvre : Hello, Dolly ! et La Cage aux Folles.
À près de vingt ans de distance, ces deux œuvres témoignent d’une même conception du musical : un théâtre populaire au sens noble du terme, fondé sur la puissance de la mélodie, l’énergie de l’ensemble choral et la création de personnages plus vrais que nature. La récente production triomphale de La Cage aux Folles – autre chef-d’œuvre du compositeur – au Théâtre du Châtelet a rappelé combien la musique de Jerry Herman demeure capable aujourd’hui encore de soulever l’enthousiasme du public.
Hello, Dolly! appartient pleinement à cette esthétique : celle d’une comédie musicale fondée sur le plaisir du spectacle, la générosité orchestrale et l’art du numéro emblématique. Dès sa création à Broadway en 1964, l’œuvre s’imposa comme un triomphe immédiat et durable. Le célèbre air-titre devint rapidement l’un des hymnes les plus populaires du répertoire de Broadway.

Les grandes Dolly et la tradition française
Depuis sa création à Broadway, le rôle de Dolly Levi a été porté par certaines des plus grandes personnalités de la scène musicale. La créatrice du rôle, Carol Channing, imposa une interprétation devenue légendaire. Par la suite, Barbra Streisand contribua à populariser l’œuvre au cinéma dans l’adaptation de 1969 signée Gene Kelly.
Sur les scènes internationales, de nombreuses artistes ont repris ce personnage flamboyant : Ginger Rogers, Betty Grable, ou encore Mary Martin.
En France, le rôle a également connu plusieurs interprètes marquantes, parmi lesquelles Annie Cordy et Nicole Croisille, dont les interprétations demeurent particulièrement associées au succès parisien de l’œuvre.

Dolly Levi : une entremetteuse aussi redoutable qu’attachante,
Inspirée de la pièce The Matchmaker de Thornton Wilder, la comédie musicale raconte les stratagèmes de Dolly Levi, entremetteuse aussi redoutable qu’attachante, qui s’emploie à trouver une épouse au riche marchand Horace Vandergelder veuf depuis plusieurs années et au caractère autoritaire, … tout en veillant à ce que la future élue soit, peut-être, elle-même.
Parallèlement, deux employés de Vandergelder, Cornelius Hackl et Barnaby Tucker, décident de s’échapper de leur petite ville pour découvrir les plaisirs de New York. Ils y rencontrent la modiste Irène Molloy et sa jeune assistante Minnie Fay, donnant naissance à deux idylles charmantes.
À travers une succession de quiproquos, de rencontres imprévues et de situations cocasses, Dolly orchestre habilement les événements afin que chacun trouve finalement le chemin de l’amour, y compris elle-même.

Un spectacle construit dans la fluidité scénique
La production présentée au Théâtre de l’Odéon bénéficie d’une mise en scène signée Carole Clin, qui fait preuve d’un sens très sûr de la mécanique propre à la comédie musicale.
L’un des choix les plus intéressants concerne le traitement des ensembles choraux. Plutôt que de faire appel à un chœur traditionnel, la metteuse en scène a préféré recruter des danseurs capables également de chanter, sélectionnés lors d’auditions préalables. Ce parti-pris particulièrement judicieux, permet de fusionner étroitement chant et mouvement, les interprètes demeurant ainsi presque continuellement présents sur scène.
Le résultat est une continuité scénique particulièrement fluide, conforme à l’esprit même du musical américain où les transitions entre les différents numéros doivent s’effectuer sans rupture.

La scénographie adopte également une solution intelligente de simplification dramaturgique. Plutôt que de multiplier les changements de décor, la production repose sur un dispositif scénique unique à deux niveaux, pouvant évoquer aussi bien une rue, une boutique ou un cabaret . Quelques éléments mobiles, tel un escalier de revue, suffisent à transformer l’espace et à faire évoluer l’action.
Cette économie de moyens contribue paradoxalement à renforcer l’efficacité dramatique, évitant les lourdes transitions techniques susceptibles de ralentir le rythme du spectacle.
La chorégraphie d’Anne-Céline Pic-Savary s’inscrit parfaitement dans cette dynamique, privilégiant la vivacité et la lisibilité des ensembles.

Une distribution parfaitement rodée
Laurence Janot incarne à nouveau Dolly Levi, personnage qu’elle avait déjà interprété en novembre 2016 à l’Opéra de Nice dans le cadre du Festival d’opérette et de la comédie musicale de la ville de Nice dans une mise en scène et chorégraphie de Serge Manguette et sous la baguette de Bruno Membrey.
Dix ans plus tard, l’artiste conserve intact son sens du théâtre et son abattage scénique servant à merveille cette Dolly extravertie et trépidante y apportant l’exacte vocalité que cet emploi exige et la parfaite déclamation en adéquation avec la typologie des rôles de comédie musicale américaine ainsi bien entendu que le tempérament exubérant du personnage

Rémi Cotta dessine le riche et bougon Horace Vandergelder quelque peu similaire d’un point de vue caractérologique au professeur Higgins qui lui avait valu un succès mérité à l’Opéra de Nice en septembre 2018 dans la célèbre comédie musicale My Fair Lady : encore une fois un personnage à la fois ombrageux et de mauvais caractère mais qui finalement se fait mener par le bout du nez par une femme dont il nie, avec une mauvaise foi ,évidente être amoureux.

C’est aussi un grand plaisir – sortant de ses rôles habituels de fantaisiste d’opérette – d’apprécier dans le rôle d’Irène Moloy Julie Morgane qui une fois de plus vient confirmer que les emplois de jeune première lui conviennent à merveille non seulement eu égard à sa sensibilité artistique de comédienne mais en outre à raison du joli timbre qu’elle déploie dans pareil emploi et qui lui avait déjà valu un grand succès dans La Mélodie du bonheur
On admire le métier de Fabrice Todaro qui possède à son actif un nombre de rôles impressionnant et qui campe un Cornélius Hackl au charme évident formant avec l’Irène Moloy de Julie Morgane un couple parfaitement assorti fonctionnant avec une grande spontanéité de même que celui formé par Grégory Jupin et Laura Tardino pour lesquels la comédie musicale n’a plus de secret respectivement en Barnaby Tucker et Minnie Fay
Parmi les rôles secondaires, Sabrina Kilouli compose une Ermengarde particulièrement amusante, tandis que Guillaume Revaud lui donne une réplique convaincante en Ambrose tandis qu’Elisabeth Aubert impose une Miss Dollar truculente. Habitué de la scène marseillaise, Jean-Luc Epitalon campe avec autorité et élégance le maître d’hôtel Rodolphe.

Une direction musicale efficace autant que brillante
À la direction musicale, Didier Benetti, désormais chef attitré du Théâtre de l’Odéon, confirme sa maîtrise du répertoire de la comédie musicale.
Depuis le début de la saison, il dirige l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, dont la présence constitue incontestablement un atout majeur pour ce type de production. L’orchestre restitue avec vitalité la partition brillante de Jerry Herman, faite de rythmes entraînants et de mélodies immédiatement mémorisables.
L’Odéon de Marseille temple du lyrique léger
Avec cette nouvelle production, le Théâtre de l’Odéon confirme une fois encore son savoir-faire dans le domaine de la comédie musicale.
Grâce à une mise en scène intelligente privilégiant la fluidité scénique, une distribution parfaitement adaptée aux exigences du genre et une direction musicale solide, Hello, Dolly! retrouve ici toute son efficacité théâtrale.
Plus de soixante ans après sa création, la partition de Jerry Herman continue de séduire par son énergie communicative, son sens du spectacle et son irrésistible optimisme l’ouvrage rappelant que la comédie musicale peut atteindre, lorsqu’elle est servie avec conviction et professionnalisme, un niveau d’excellence artistique qui dépasse largement le simple divertissement.
Christian Jarniat
7 mars 2026
Direction musicale : Didier Benetti
Mise en scène : Carole Clin
Chorégraphie : Anne-Céline Pic-Savary
Distribution :
Dolly Levi : Laurence Janot
Horace Vandergelder : Rémi Cotta
Cornelius Hackl : Fabrice Todaro
Barnaby Tucker : Gregory Juppin
Irene Molloy : Julie Morgane
Minnie Fay : Laura Tardino
Miss Dollar : Elisabeth Aubert
Ermengarde : Sabrina Kilouli
Ambrose : Guillaume Revaud
Rodolphe : Jean-Luc Épitalon
Orchestre de l’Opéra de Marseille











