Théâtre de la Monnaie Bruxelles – Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz : Carnaval, Amour et Fantaisie

Théâtre de la Monnaie Bruxelles – Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz : Carnaval, Amour et Fantaisie

mardi 17 février 2026

@SimonVanRompay

Trop rarement donné sur les scènes françaises, jamais donné en Belgique, le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles a décidé de réparer cette injustice en créant, en première nationale donc, Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz, sous la direction musicale d’Alain Altinoglu, dans une mise en scène exubérante de Thaddeus Strassberger dont c’est la première collaboration avec la Monnaie.

Huit représentations au programme dont la dernière se déroulera mardi 17 février 2026, le jour de Mardi gras… comme un clin d’œil à l’œuvre.

193 BENVENUTOCELLINI GEN@SimonVanRompay 2
@SimonVanRompay

Une œuvre rare à la création tourmentée

Sa création à elle-seule pourrait être un sujet d’opéra. Sur le conseil d’Alfred de Vigny, Berlioz découvre La Vita, autobiographie de Benvenuto Cellini en 1834. Hector Berlioz passe immédiatement commande d’un livret à Léon de Wailly et Auguste Barbier. Conçu au départ comme un opéra-comique avec textes parlés, le livret est refusé. Il est finalement accepté par le Directeur de l’Opéra Le Peletier ou Académie royale de Paris à condition de ramener l’ouvrage de quatre à deux actes, sans dialogues parlés. Après quelques remaniements, tous les artistes trouvant cette musique compliquée, la première est enfin donnée à Paris le 10 septembre 1838 à l’Opéra Le Peletier sous la direction de François-Antoine Habeneck. Le public trouvant, à son tour, cette musique trop compliquée, elle est retirée de l’affiche dès l’année suivante. Malgré le sauvetage de l’œuvre par Franz Liszt qui dirigera en 1852 à Weimar une version en trois actes, remaniée par Berlioz lui-même, l’œuvre à peine recréée entre dans sa phase crépusculaire pour n’être jouée qu’épisodiquement à partir de la deuxième moitié du XXème siècle

Pourquoi un tel insuccès ? Rien dans le livret de compliqué si l’on en croit l’argument proposé par le Théâtre : « Le pape Clément VII a chargé le sculpteur Benvenuto Cellini de créer une statue de Persée, en bronze, avant la fin du Carnaval. En quête de gloire et de fortune, ce dernier accepte, bien que son atelier manque de temps et de métal. Il est aussi éperdument amoureux de Teresa, la fille du trésorier du pape Balducci qui, lui, espère voir sa fille épouser Fieramosca, le rival en amour et en art de Cellini ». De Pape, il sera effectivement question mais dans le dernier quart d’heure ; quant à la création plastique, elle sera régulièrement évoquée avant de devenir centrale à la toute fin de l’œuvre. Bref, l’argument d’une banalité affligeante : le talentueux mais peu recommandable ténor (l’artiste) est amoureux du beau soprano (la fille) mais la basse rabat-joie (le père) lui préfère un baryton pas à la hauteur (le rival). Le propos est donc ailleurs car le mélodrame se déroule un jour de mardi gras ce que n’ont pas manqué de relever le metteur en scène Thaddeus Strassberger et le dramaturge Sébastien Herbecq. Or le mardi gras est le jour du charivari, jour de toutes les transgressions, veille du mercredi des cendres qui marque l’entrée dans le carême et le retour à l’ordre établi : quia pulvis es et in pulverem reverteris. Ce calendrier de l’action permet à la mise en scène de jouer avec les transgressions, les disgressions et les mises en abyme.

193 BENVENUTOCELLINI GEN@SimonVanRompay 3
@SimonVanRompay

Mardi-Gras : tout est permis

Les images médiatiques actuelles du carnaval oscillent toujours entre le charivari de Dunkerque où le peuple envahit la rue et les poissons volent et le trop sage carnaval de Nice où des milliers de touristes, généralement en voyage organisé, regardent défiler grosse têtes et chars avec jets de fleurs et serpentins. Ici c’est un carnaval de tradition belge qui est choisi dans un décor haut en couleurs avec une participation active du chœur symbolisant le peuple et devenant un élément essentiel de la scénographie ; participation active mais pas désordonnée car la direction d’acteur d’une grande intelligence gère les déplacements et les gestes de main de maître. L’intervention de jongleurs mêlés à la foule, la présence d’un coordonnateur des cascades transforme ce charivari en un désordre parfaitement organisé. La transgression sur scène est visible à plusieurs signes : le peuple renverse l’ordre établi et sacré en revêtant des costumes de religieux jusqu’à son plus haut représentant qui apparaît en martyr céphalophore et ithyphallique. Du reste, les costumes créés par Giuseppe Palella, tous plus délirants les uns que les autres, renforcent l’exubérance de ce jour de Carnaval. Certes, les amours de Cellini sont dans le livret parfaitement hétérosexuelles mais les penchants transgressifs de l’artiste, plus conformes à la réalité, se devinent au nombre de fois où un jeune homme (toujours le même mais tout à tour footballeur en short, cuisinier, ou homme de la rue) se fait déshabiller sur scène pour servir de modèle à la grande œuvre en gestation Persée tuant Méduse. La transgression n’est-elle pas faite pour cesser le jour même avant le mercredi des cendres ? Que nenni : même le lendemain, la fille persiste à ne pas vouloir obéir à son père, les ouvriers de la fonderie se révoltent contre leur patron signant à la scène une des premières grèves lyriques et paroxysme final c’est par une épiphanie (au sens étymologique du terme) d’un héros (la célèbre statue de Persée) que le paganisme se retrouve au même niveau que le Pape.

Une mise en abyme permanente

Ironie de l’histoire ou mise en abyme volontaire, la dernière de la production de Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles aura donc eu lieu dans la catholique Belgique le jour du Mardi gras. Rien d’étonnant donc que la direction de l’opéra ait communiqué en ces termes : « Le 17 février, le carnaval romain de Benvenuto Cellini prendra possession de toute la Monnaie ! N’hésitez pas à venir assister à la représentation dans votre tenue la plus extravagante. Nous vous demandons simplement de veiller à ce que celle-ci ne gêne pas la vue des personnes assises derrière vous. ». La salle est donc partagée entre ceux qui ont endossé leurs plus beaux atours, ceux qui se sont contentés du symbolique et la majorité qui s’est déguisée… en elle-même. Mais sur scène aussi le mise en abyme est permanente. Il y a celles contenues dans le livret : les chanteurs jouent sur scène un personnage qui en devient un autre au gré des circonstances ; John Osborne et Jean-Sébastien Bou d’artistes deviennent moines. L’incursion de la pantomime vient pour renforcer cet effet. Trois versions de « Benvenuto Cellini » existent : la Paris 1 avec Pantomime, la version Paris 2 plus fluide mais sans pantomime et la version de Leipzig, retravaillée à la demande de Franz Liszt mais plus allemande et moins conforme à l’esprit français de l’œuvre. La version travaillée à Bruxelles est la Paris 2 mais avec Pantomime. Dernière mise en abyme transgressive, la pantomime est un concours de chant entre Pierrot et Arlequin arbitré par Colombine, concours de chant où rien ne sort de la bouche des artistes, le spectateur n’entendant tout à tour qu’un solo de cor anglais puis un solo d’ophicléide. En soi, la pantomime poursuit effectivement la volonté de la dramaturgie dans ses effets de miroir ou d’autosimilarité et marque, avec le retour du dialogue parlé, une volonté de clin d’œil au premier projet d’Hector Berlioz. Son traitement, avec des personnages masculins aux attributs féminins ultra-caricaturés et un ersatz de Mylène Farmer faisant son show, le tout au son de calembours douteux, dignes d’un spectacle de fin de soirée en boîte de nuit, apporte-t-elle quelque chose de neuf ? Loin de mettre en avant la pantomime elle l’invisibilise, loin de servir l’œuvre elle l’alourdit. C’est peut-être la seule note dissonante de cette production.

193 BENVENUTOCELLINI GEN@SimonVanRompay 4
@SimonVanRompay

Une distribution d’exception

Benvenuto Cellini requiert des moyens vocaux et orchestraux considérables et le modernisme, pour l’époque, de la musique de Berlioz saute aux oreilles. Il s’agit là de sa première œuvre lyrique et il est aisé de comprendre qu’elle ait pu faire peur aux interprètes et… au public. Le chœur de la Monnaie est excellent avec une mention spéciale pour le pupitre de premiers ténors confrontés à de fréquentes notes dans l’aigu.

Le rôle-titre est réputé inchantable, long et d’une tessiture meurtrière (jusqu’au contre ré bémol) ; certains ténors hésitent donc à se lancer dans cette entreprise compte tenu de la faible diffusion de l’œuvre à travers le monde. Au cours des décennies passées Nicolai Gedda, Alain Vanzo, Chris Merritt, Gregory Kunde ont excellé… dans le rôle du célèbre orfèvre.

La Monnaie en a heureusement confié le rôle à John Osborn l’interprète idéal depuis quelques années. Grand spécialiste du bel canto et de l’opéra français romantique, sa merveilleuse technique lui permet de surmonter sans difficultés les pièges de la partition parsemée de notes aiguës qui ne lui posent pas de problèmes après trente ans de carrière. Pour l’avoir entendu en France à plusieurs reprises (le Prophète de Meyerbeer à Toulouse et Aix en Provence, les Contes d’Hoffman à Lyon…) sa diction française fait toujours merveille.

193 BENVENUTOCELLINI GEN@SimonVanRompay 6
@SimonVanRompay

Le rôle de Teresa est tenu par la soprano espagnole Ruth Iniesta, excellente comédienne et dotée d’une voix souple parfaitement adaptée à l’écriture du rôle. Habituée aux rôles belcantistes tels Lucia di Lammermoor possédant une grande virtuosité, elle est l’interprète idéale du rôle.

193 BENVENUTOCELLINI GEN@SimonVanRompay 5
@SimonVanRompay

Le rôle de Fieramosca, autrefois tenu par le légendaire baryton Robert Massard (qui vient de nous quitter à l’âge de cent ans) a été confié à l’excellent Jean-Sébastien Bou dont la voix longue et puissante correspond parfaitement à l’interprétation du second orfèvre rival de Cellini.

Excellentes également les deux basses, Tijl Faveyts dans le rôle de Balducci, le père de Teresa et Ante Jerkunica dans celui du Pape Clément VII.
Ascanio, rôle travesti est chanté par la mezzo-soprano Florence Losseau avec une incarnation du personnage plus vraie que nature.
Tous les seconds rôles sont remarquables aussi bien vocalement que scéniquement.

La direction d’orchestre a été confiée au maître des lieux, le chef français Alain Altinoglu, directeur musical du Théâtre de la Monnaie depuis 2016. Il dirige régulièrement les orchestres les plus prestigieux en Europe et à travers le monde et sa direction de l’œuvre de Berlioz est enthousiasmante.

Après huit représentations à guichets fermés, le Théâtre de la Monnaie ne peut que se féliciter d’avoir osé programmer cette œuvre rare, difficile et pleine de fantaisie.

Que cette production continue à vivre à travers l’Europe et plus particulièrement en France où l’œuvre est trop peu jouée… en attendant Les Troyens ?

Théodore Charles
17 février 2026

Opéra en deux actes et quatre tableaux
Livret de Léon de Wailly & Auguste Barbier
Musique de Hector Berlioz
Création Académie Royale de Musique (Salle Le Peletier), Paris, 10.9.1838
Version Paris 2 (1838)

Chef d’orchestre : Alain Altinoglu
Metteur en scène : Thaddeus Strassberger

Distribution : 

Teresa : Ruth Iniesta
Ascanio : Florence Losseau
Benvenuto Cellini : John Osborn
Pape Clement VII : Ante Jerkunica
Balducci : Tijl Faveyts
Francesco : Luis Aguilar
Pompeo : Leander Carlier
Bernardino : Gabriele Nani
Fieramosca : Jean-Sébastien Bou
Cabaretier : Yves Saelens

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie
Académie des chœurs de la Monnaie

Coproduction : LA MONNAIE, CANADIAN OPERA COMPANY (TORONTO)
En coproduction avec Shelter Prod et Prospero MM Productions, avec le soutien de Taxshelter.be et ING
Avec le soutien du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.