Qui ne connaît Le Cercle des Poètes Disparus (Dead Poets Society), le film culte de l’américain Peter Weir (scénario de Tom Schulman) qui remporta un énorme succès lors de sa sortie en 1989 ? La mémoire collective conserve l’interprétation marquante de Robin Williams dans le rôle principal, celui du professeur de littérature John Keating.
En janvier 2024 Gérard Sibleyras en propose au Théâtre Antoine à Paris une adaptation théâtrale dans une mise en scène de Olivier Solivérès avec Stéphane Freiss dans le rôle principal. Cette production reçoit six nominations aux Molières 2024, et Olivier Solivérès remporte le Molière du metteur en scène d’un spectacle de théâtre privé.
Un prélude inattendu et réjouissant pour célébrer en musique les années 60
Lorsqu’on pénètre dans le théâtre on découvre une scène entièrement drapée de rideaux noirs avec une boule à facettes au plafond. Après quelques mesures de standards musicaux américains des années 60, des comédiens apparaissent sur scène dans les tenues de cette époque, chantant des tubes mythiques notamment ceux d’Elvis Presley. L’un des interprètes s’accompagne à la guitare et imite celui que l’on surnomma le « King » poussant le mimétisme jusqu’à passer par dessus les sièges des spectateurs puis à se rouler par terre sur le plateau. On chante même « La Bamba ». Une ambiance chaleureuse s’installe. Les spectateurs tapent des mains en cadence comme dans un concert rock. Les comédiens vont chercher pour danser des partenaires dans la salle. Moment langoureux de slow avec l’incontournable « Love Me Tender » tandis que des élèves – sans doute d’un collège ou d’un conservatoire – montent aussi sur la scène pour danser. Mais voici qu’un étudiant, venant de la salle, valise à la main, traverse la scène avec une stricte tenue d’universitaire. La pièce va pouvoir débuter.
De la fête débridée à l’austérité d’un collège enfermé dans un strict conformisme
Contraste saisissant et changement total d’ambiance avec un cérémonial austère de salut aux couleurs dans un alignement parfait des étudiants vêtus d’un uniforme, à l’écoute du discours d’accueil de Monsieur Nolan, directeur de l’établissement, rappelant les critères de celui-ci : « tradition, honneur, discipline et excellence » afin de porter haut les préceptes intangibles de la prestigieuse académie de Welton.
La devise du nouveau professeur de littérature : « Carpe Diem »
Nouveau contraste en pénétrant dans une grande salle de classe claire meublée de tables et chaises munies de roulettes qui vont permettre au fil de l’action de l’appréhender sous des angles différents : de face ou de profil, droite et gauche. Le nouveau professeur de littérature John Keating arrive en sifflotant. Attitude apparemment désinvolte en pareil lieu et d’autant plus surprenante pour les étudiants qu’il leur enjoint de l’appeler « Ô capitaine, mon capitaine ». Lui-même, antérieurement élève de cet établissement, va prendre le contre-pied de l’esprit qui y règne le qualifiant de « Welton d’emmerdes » et instituant immédiatement la règle qui sera la ligne de conduite de sa philosophie : « Carpe Diem » qu’il écrit en grosses lettres au tableau. Il faut « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie » (emprunt évident à Ronsard). Les anciens élèves de l’institut dont il montre la photo « étaient convaincus de faire de grandes choses. Aujourd’hui, ils participent à la fertilisation de la terre via les vers du cimetière. Il faut donc saisir les opportunités qui se présentent à nous et faire de notre vie un chef-d’œuvre ».
Sortir du conformisme pour changer le monde
John Keating s’insurge contre ceux qui veulent enfermer la poésie dans d’étroits graphiques incitant corrélativement les étudiants à détruire les pages de leurs livres qui s’attachent à l’absurdité de pareille thèse. « L’amour et la beauté sont les véritables raisons de vivre … Face au conformisme – le plus grand des dangers – pensons par nous même pour être un homme heureux »
La redécouverte du Cercle des Poètes Disparus
La découverte d’un recueil évoquant le Cercle des Poètes Disparus de l’époque où John Keating était étudiant va précipiter les événements. Dans la grotte lieu de retrouvaille du Cercle les pensionnaires échangent, le soir venu, à la lueur des torches des propos poétiques en recherchant le sens caché de la vie afin de dégager la substantifique moelle de l’existence. Tout cela est parfaitement mis en valeur par une scénographie extrêmement cinématographique en forme de travelling assorti de fumées de brouillard.
Au travers des poètes on peut trouver le bonheur et l’audace pour s’épanouir avec pour moteur l’amour. Shakespeare en est l’un des chantres. Démonstration à l’appui avec Roméo et Juliette dans une scène improvisée – non dénuée d’humour – au sein même de la classe. Complètement subjugués par ce maître qui a changé la vision de leur existence, les étudiants le portent en triomphe. Néanmoins les choses prennent une autre tournure lorsque Nolan découvre le journal du Cercle, et notamment la prétention des étudiants d’insérer dans l’établissement des filles !… Cela va peut-être trop loin : « il y a un temps pour l’audace et un temps pour la prudence ».
Le drame et le dénouement
L’un des étudiants, Neil, bien qu’épris du théâtre inspiré par son professeur se trouve sous la coupe d’un père particulièrement autoritaire qui le terrorise le contraignant à renoncer à ce projet fou arguant que Neil doit se consacrer exclusivement à ses études de médecine. Néanmoins, après s’être confié à son professeur qui lui laisse le choix entre les deux chemins, Neil passe outre et monte sur scène. Terrorisé par les violentes réprimandes paternelles le jeune étudiant finira par se suicider, entraînant ipso facto l’expulsion de son professeur. Scène culte quand celui-ci viendra dans la classe rechercher ses affaires chacun des étudiants, par solidarité, montera sur son bureau en signe de reconnaissance et d’adieux : « Ô Capitaine, mon capitaine ».
Mise en scène et interprétation éblouissantes.
Fort, drôle,émouvant, impressionnant : on sort de ce spectacle absolument ébloui ! Et ce n’est pas sans raison que la salle entière se lève en un mouvement immédiat et spontané dès les derniers mots prononcés pour faire un interminable triomphe aux interprètes.
La pièce suit fidèlement le film tout en ayant sa propre originalité notamment dans le découpage lequel met en valeur les éléments essentiels de l’œuvre qui en font tout le prix : la liberté de penser, les aspirations profondes de la jeunesse, l’attractivité de la poésie et du théâtre, puissants leviers de l’émancipation et de la liberté
L’adaptation de Gérard Sibleyras décrit avec minutie l’atmosphère stricte et rigoureuse de l’Académie de Welton, en évoquant avec acuité les moments de complicité et de rébellion des élèves. Elle délivre le message universel du besoin d’émancipation face aux carcans de la tradition.
La mise en scène dynamique d’Olivier Solivérès fait alterner, dans une scénographie brillante et cinématographique, les séquences entre les cours du professeur Keating et les réunions secrètes du Cercle dans la mystérieuse grotte embrumée où se croisent les faisceaux des lampes-torches des étudiants (efficace usage des lumières et de la musique particulièrement évocateur)
Stéphane Freiss se garde avec pertinence d’imiter Robin Williams tout en insufflant tout ce que l’on attend du personnage du professeur John Keating : cette décontraction et cet humour qui tranchent significativement avec l’austérité imposée au sein de l’institution
Tous les jeunes comédiens sont stupéfiants de vérité, d’enthousiasme et d’émotion. Quels merveilleux artistes !… Prodigieux le timide et bégayant Tod d’Hélie Thonnat introverti jusqu’au bout des ongles et qui parvient pourtant à trouver le difficile chemin pour s’affirmer. Bouleversant le Neil d’Ethan Oliel déchiré entre la terreur que lui impose un père autoritairement abusif et sa passion dévorante pour le théâtre. Mais tous leurs jeunes partenaires méritent de similaires éloges pour leur sensibilité, leur talent. (On aurait garde d’oublier les excellents Yvan Garouel en rigide directeur Nolan et Olivier Bouana en inflexible père de Neil)
Le spectacle poursuit sa tournée triomphale en province, tandis que le Théâtre Antoine à Paris affiche toujours la pièce avec une distribution différente et Xavier Gallais dans le rôle du professeur John Keating.
Christian Jarniat
12 mars 2025
D’après le film produit par Touchstone Picture
Texte : Tom Schulman
Production originale : Classic Stage Company en accord avec Adam Zotovich
Directeur artistique : John Doyle
Directeur général : Jeff Griffin
Adaptation : Gérard Sibleyras
Mise en scène : Olivier Solivérès
Décors : Jean-Michel Adam
Lumières : Denis Koransky
Costumes : Chouchane Abello-Tcherpachclan
Vidéos : Sébastien Mizermont
Musiques : Cyril Giroux
Assistant mise en scène : Pierre Marazin
Costumes : Isabelle Sitbon
Production : Jean-Marc Dumontet Production
Distribution :
Stéphane Freiss
Ethan Oliel
Hélie Thonnat
Audran Cattin
Maxence Seva
Pierre Delage
Maxime Huriguen
Yvan Garouel
Olivier Bouana
Joseph Hartmann
Arthur Toullet