STAATSOPER WIEN : « Les Pêcheurs de perles » où Leila s’habille en Prada…

STAATSOPER WIEN : « Les Pêcheurs de perles » où Leila s’habille en Prada…

lundi 18 mai 2026

© Wiener Staatsoper / Michael Poehn

Créé en 1886, l’opéra de Georges Bizet Les Pêcheurs de perles fait son grand retour à l’Opéra d’État de Vienne 140 ans plus tard avec une distribution prestigieuse, mais dans une mise en scène de considérations de politique économique, hors du temps et du lieu d’Ersan Mondtag, qui signe également tous les décors et les costumes.

Le thème des Pêcheurs de perles se situe sur les rivages exotiques de l’ancienne Ceylan.Il mêle un lyrisme luxuriant aux thèmes de l’amitié, du désir et de la trahison L’opéra met en scène deux pêcheurs de perles du Sri Lanka, Nadir et Zurga, dont l’amitié est mise à l’épreuve lorsqu’ils tombent tous deux amoureux de la prêtresse hindoue Leïla.

Ayant juré de renoncer à leur rivalité pour préserver leur amitié, les deux hommes se retrouvent des années plus tard dans un village de pêcheurs où Leïla est venue prier. Nadir et Leïla renouent bientôt leur amour en secret, mais leur relation interdite est révélée, provoquant la jalousie de Zurga et donnant à l’opéra une tournure tragique.

Déchiré entre vengeance et loyauté, Zurga est finalement confronté à un dilemme moral qui constitue le point culminant émotionnel de l’œuvre : il incendie le village pour distraire les habitants et permettre à Nadir et Leïla de s’échapper.

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© Wiener Staatsoper / Michael Poehn

Bien que faisant partie du répertoire lyrique depuis de nombreuses années, Les Pêcheurs de perles est présenté pour la première fois au Wiener Staatsoper dans une mise en scène d’Ersan Mondtag qui transpose l’action à l’époque contemporaine. Le thème de la « mode et de l’industrie textile » s’avère être un échec. Le problème ne réside pas dans le thème lui-même mais plutôt dans le manque de cohérence entre ce concept de mise en scène et l’intrigue, et plus encore, dans une direction d’acteurs peu inspirée.

Aujourd’hui, le cadre original pourrait paraître problématique, car il témoigne d’un orientalisme du XIXe siècle ; on comprend donc que Mondtag ait choisi de ne pas nous montrer un village primitif avec des pêcheurs en jupes de paille. Cependant, comme c’est souvent le cas, cette modernisation prive le récit de toute sa force dramatique.

Au lieu d’un village de pêcheurs, on découvre une usine textile, sans doute toujours au Sri Lanka, où des ouvriers tissent et teignent des étoffes sous la supervision de Zurga. Ils portent des tenues quelconques, tandis que Zurga et Nadir (désormais acheteur pour des marques de luxe) arborent des costumes à l’occidentale. Un immense mannequin nu et décharné domine la scène tel une idole et se pare progressivement de ses vêtements au cours du premier acte. Le rôle de Leïla demeure flou : elle semble être un top-modèle ou peut-être une influenceuse de mode. L’idée que la mode est devenue la religion de notre époque, les marques de luxe faisant office de dieux, n’est pas dénuée de fondement. Pourtant, l’exploitation des travailleurs pauvres des pays du Sud par le capitalisme occidental, aussi réelle et grave soit-elle, ne s’accorde pas avec les thèmes de l’opéra..

Le véritable coup de théâtre qui a déclenché les huées (lors de la première) mais aussi celle du 18 mai (à laquelle nous avons assisté) fut le changement de décor conçu par Lorenz Stöger. On se trouve dans un centre commercial moderne (judicieusement nommé « Carmen », avec ses boutiques de luxe (Prada, Versace Gucci… mais dont l’orthographe a été changé en Versasse, Guggi) avec un impressionnant escalator en marbre. Là, l’intrigue disparaît complètement. La musique de Carmen de Bizet retentit dans les haut-parleurs avant même que l’orchestre ne commence à jouer. Des agents de sécurité de nuit, vêtus de tenues excentriques et armés de fusils automatiques, arrêtent Nadir et Leïla sans raison apparente. Les « pêcheurs » sont devenus des agents de sécurité ; je n’avais jamais vu un centre commercial avec autant de gardes. Rien n’avait de sens. Et ce n’est pas fini…A la fin de l’opéra, lorsque le village est censé brûler pour permettre aux amoureux de s’échapper, un écran géant est abaissé pour montrer l’incendie commenté par une speakerine en anglais. Zurga n’est pas poignardé dans le dos, mais tué par balle….

Pourtant cette œuvre de Bizet regorge de mélodies d’une beauté somptueuse, surtout l’un des plus beaux duos ténor/baryton si souvent chanté en récital et l’aria de Nadir « je crois entendre encore »… d’une tessiture aiguë et d’une difficulté technique diabolique est un morceau de bravoure pour les ténors, sans parler des magnifiques passages des chœurs. Heureusement, Ersan Mondtag n’a pas touché à la musique….

Sur le plan musical et vocal l’interprétation était somptueuse et sensible. Le chef Daniele Rustioni a dirigé l’Orchestre du Wiener Staatsoper dans une interprétation sensible et nuancée de la partition. Il a enveloppé les voix de velours et de soie, avec des nuances subtilement mêlées, qu’il s’agisse des sons gracieux des bois, des murmures poétiques de la harpe ou le bruissement délicats des cordes. Il a mis en valeur la sensualité de la musique par un son transparent et doux, reconnaissant ses accents orientalistes sans jamais tomber dans l’excès. Dans l’acte final, lorsque Zurga découvre la liaison entre Nadir et Leïla, une terrible tempête fait rage sur l’océan – et dans le cœur de Zurga. La tempête évoquée par Rustioni et l’orchestre était merveilleuse : vagues déferlantes, vent hurlant, un véritable tour de force.

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© Wiener Staatsoper / Lukas Städler

Le véritable triomphateur de la soirée fut de toute évidence, notre baryton français (alsacien d’adoption !!) Ludovic Tézier, dans le rôle de Zurga. Avec sa voix de baryton mature, ample et d’une maîtrise impeccable, il campe un Zurga imposant : lors du célèbre et magnifique duo avec Nadir « Au fond du temple saint » (même si c’était un vulgaire centre commercial), il sait se retenir avant de transmettre avec conviction sa colère face à la trahison de son ami, son conflit intérieur et finalement sa résignation. Sa scène en solitaire au début du 3e acte qui se transforme en une confrontation émouvante avec Leila et culmine avec « Je suis jaloux », alternant avec la rage jalouse et la compassion valait à elle seule le déplacement !!! Que c’était beau et émouvant.

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© Wiener Staatsoper / Michael Poehn

Le ténor péruvien Juan Diego Florez a interprété le rôle de Nadir. Loin d’être un ténor à la voix puissante (il excelle dans L’Élixir d’amore), il incarne cependant un amant mélancolique et se révèle un musicien d’une grande finesse. Il a abordé ce rôle avec son élégance et sa musicalité habituelles. Ses aigus étaient brillants, son phrasé excellent. Dans son air «  Je crois entendre encore », il a su transmettre une mélancolie contenue, d’une grande intensité émotionnelle.

La basse Ivo Stanchev était un excellent choix pour le rôle de Nourabad.

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© Wiener Staatsoper / Michael Poehn

Quant à la soprano Kristin Mkhitaryan (déjà entendue dans les rôles de Violetta et Manon à Vienne), elle ne nous a pas convaincus. Au-delà de ses aigus, sa prestation laissait à désirer. La ligne vocale manquait de fluidité et la richesse mélodique faisait défaut. Ersan Mondtag semble également avoir négligé la cohérence dans les costumes de Leila (de la poupée orientale du début à la Dame en noir de la fin).

Une mention particulière pour les chœurs qui étaient impressionnants dans leur prestation.

Cette belle soirée musicale et vocale de grande qualité fut chaleureusement applaudie par les spectateurs plus qu’enthousiastes.

Marie-Thérèse Werling
18 mai 2026

Direction musicale : Daniele Rustioni
Mise en scène et costumes : Ersan Mondtag
Video : Till Briegleb
Lumières : Luis-August Krawen et Henning Streck

Distribution :

Leila : Kristina Mkhitaryan
Nadir : Juan Diego Florez
Zurga : Ludovic Tézier
Nourabad : Ivo Stanchev

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