Semiramide au Teatro Massimo de Palerme : une meurtrière peut en cacher une autre…

Semiramide au Teatro Massimo de Palerme : une meurtrière peut en cacher une autre…

samedi 14 mars 2026

©rosellina garbo

Le Teatro Massimo de Palerme, présente le chef d’œuvre de Rossini, après une absence de presque 150 ans, et reprend la production de Pierre-Emmanuel Rousseau, créée à l’Opéra de Rouen – Normandie en fin de saison dernière. Nous n’avions pas vu le spectacle en juin à Rouen, mais assisté à l’unique concert au Théâtre des Champs-Élysées, programmé dans la foulée des représentations1 :

Il est à noter que le théâtre palermitain remonte la réalisation avec une équipe artistique complètement renouvelée, dont une alternance pour les quatre rôles principaux.

Une société en déclin régie par la dépravation, où l’usage de cocaïne et tabac côtoie les sacrifices humains, voilà l’image que le metteur en scène nous donne de cette Assyrie dominée par une reine sanguinaire, bien loin d’un traitement simplement historique.

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L’animation visuelle commence dès l’Ouverture, lorsqu’on voit Semiramide en deuil près du cercueil de son fils Ninia. Baisser de rideau, puis nouveau bref lever sur une autre saynète en flash-back, pour nous montrer Semiramide qui tranche la gorge de son mari Nino et Assur terminant la besogne par un coup de couteau dans l’abdomen.

Le décor noir et sombre, juste éclairé par des lampadaires à néons, contribue ensuite à maintenir cette ambiance menaçante, qui sent le sang à plus d’une reprise. Ceci ne serait-ce que dans la première scène où une femme échappe de peu au sacrifice par le couteau de la reine de Babylone, sauvée par le feu sacré qui s’éteint et les éclairs… ici de la fumée et les néons qui passent du blanc au rouge.

Arsace débarque en costume et attaché-case, puis affronte Assur occupé à tamponner de la paperasse sur son bureau. Ce dernier propose à Arsace une mallette de billets pour renoncer à Azema, mais sans succès. Assur est apparemment un sérieux consommateur de cocaïne, son dernier sniff précédant le mot « Respiro » au cours de son grand air du second acte, lorsqu’il reprend ses esprits après ses hallucinations.

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C’est tout de même le crime qui jalonne la proposition du metteur en scène, d’abord la femme-sacrifice précitée qui finit par y passer en fin de premier acte, par la main de Semiramide. Mis à part l’habituel coup de poignard d’Arsace qui tue sa mère en croyant frapper Assur, c’est la gentille princesse Azema qui est méconnaissable ce soir, en maniant plus d’une fois le couteau. Juste avant le deuxième air d’Idreno « La speranza più soave », elle donne un tendre bisou à son prétendant, avant un coup de couteau dans le ventre, obligeant l’interprète à chanter la main sur sa blessure dégoulinante, la princesse revenant lui trancher la gorge une fois l’air terminé. Autre grand écart avec le livret, après qu’Arsace a également tué Assur, Azema conclut l’opéra par un nouveau coup de couteau, dans l’abdomen d’Arsace cette fois, avant de se mettre la couronne sur la tête.

Si Azema prend la lumière en scène, il n’en va pas de même pour la partie vocale puisque son unique air est supprimé ce soir, ceci dans une version d’ailleurs sans grandes autres coupures et où il subsiste trois heures et demie de musique. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la voix large et aux accents très volontaires de Francesca Cucuzza colle au plus près du caractère habituellement délicat d’Azema.

Adriano Gramigni cumule les deux rôles d’Oroe et de L’ombra di Nino, d’une voix bien timbrée et autoritaire, Samuele Di Leo complétant dans le rôle plus épisodique de Mitrane.

Concernant les protagonistes principaux, nous avons vu, pour notre part, la seconde distribution le premier soir, puis le premier cast le lendemain.

Dans le rôle-titre, Maria Grazia Schiavo fait valoir une voix musicale pour ses plus doux passages et qui sait aussi gagner en ampleur dans les ensembles exigeant plus d’autorité. La voix perd tout de même en charme lorsqu’elle force, les moments d’agilité la mettant par ailleurs en difficulté, malgré l’attention du chef qui ralentit le tempo.

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Vasilisa Berzhanskaya impressionne encore davantage en reine de Babylone, dotée d’une rare longueur vocale, entre graves profonds dignes d’une Rosina – rôle qu’elle a interprété – et des notes aiguës de soprano, parfois émises avec grande ampleur. La vocalisation, même imparfaite, est bien meilleure que celle de sa consœur, tandis qu’elle varie à loisir et avec goût les nuances piano – forte.

En Arsace, Ginger Costa-Jackson entendue le premier soir dispose d’une confortable étendue vocale, entre graves bien exprimés et aigus vaillants, même si parfois en limite de cri. Sa souplesse vocale lui permet aussi de négocier avec bravoure les séquences les plus fleuries de la partition. Certains accents un peu disgracieux, aux voyelles très, voire trop, ouvertes viennent amoindrir légèrement la qualité de sa prestation, qui reste excellente dans son ensemble.

Chiara Amarù le lendemain est sans doute moins puissante, mais encore plus fine technicienne. Des huit interprètes pour les quatre rôles entendus ces deux jours, c’est d’ailleurs sans doute celle qui détache le plus idéalement les notes dans les cabalettes les plus rapides, avec un abattage véloce et naturel.

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L’Assur de Nahuel Di Pierro est déjà bien connu, pour l’avoir chanté entre autres au Rossini Opera Festival de Pesaro en 2019. L’instrument manque ce soir d’un peu de puissance, ainsi que l’aigu d’un peu d’émail pour réellement marquer. Mais la technique rossinienne reste aguerrie, en particulier au cours de sa grande scène du II « Il dì già cade…Que’ numi furenti », où il rigole d’ailleurs avec le spectre de Nino à la façon d’un Don Giovanni qui raille le Commandeur dans la scène du Cimetière.

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Point de rire alla Don Giovanni le lendemain chez Mirco Palazzi, timbre royal qui peut évoquer par instants celui de l’illustre Samuel Ramey, d’une puissance moindre toutefois et surtout handicapé par un registre aigu rapidement limité. Il ne dispose pas en effet confortablement des notes les plus aiguës du rôle, ce qui le met régulièrement en difficulté, y compris pour la justesse de l’intonation. Il n’en assure (c’est le cas de le dire pour Assur…) pas moins son chant avec engagement et souplesse.

Même si les années ont émoussé les moyens d’Antonino Siragusa, son Idreno conserve encore une certaine tenue. Le ténor ne tente plus les aigus d’autrefois, en concluant d’ailleurs son premier air « Ah dov’è, dov’è il cimento ? » par une note grave, mais on évite désormais une sorte d’effet « trompette » qui n’était pas toujours très agréable à l’oreille il y a quelques années. A noter aussi que les passages d’agilité sont négociés parfois à la limite.

L’Idreno de Maxim Mironov est meilleur le lendemain, voix agile et plutôt légère typiquement rossinienne ou mozartienne, aux sonorités émises dans le masque. La voix sonne plus sainement que celle de son confrère la veille, instrument qui paraît plus fiable.

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Chef rossinien reconnu et fréquentant régulièrement le ROF de Pesaro, Christopher Franklin assure une direction équilibrée, variée et vivante, adaptant quelquefois les tempi aux possibilités des interprètes en présence. Dès l’Ouverture, on entend un orchestre du Teatro Massimo en très bonne forme, aux attaques précises, et d’une bonne virtuosité aux pupitres de cordes et de bois, comme l’attestent les soli de clarinette, flûte, piccolo… ce dernier très légèrement criard dans la dernière reprise de l’Ouverture. On est un peu moins enthousiaste pour ce qui concerne les chœurs maison, dont vraisemblablement la position sur le plateau diminue l’impact. Le spectacle se déroule en effet sur un praticable, celui-ci éloigné de plusieurs mètres du bord de scène. Sans s’expliquer facilement cette configuration, les choristes et solistes se trouvent malheureusement toujours relégués à bonne distance du public, et significativement en hauteur, ce qui ne favorise pas leur acoustique, sans compter les nombreux petits et brefs décalages de rythme avec l’orchestre. Ces chœurs nous donnent alors globalement l’impression d’un manque de présence vocale, mis à part les hommes pendant la grande scène d’Assur au second acte, qui y mettent un supplément de puissance.

Succès plutôt mitigé au rideau final, dans une salle pas spécialement pleine le premier soir… ni le deuxième !

Irma FOLETTI
14 et 15 mars 2026

1https://resonances-lyriques.org/au-theatre-des-champs-elysees-semiramide-de-rossini-en-concert/

Semiramide, opéra de Gioachino Rossini
Teatro Massimo de Palerme, 

Direction musicale : Christopher Franklin
Mise en scène, décors et costumes : Pierre-Emmanuel Rousseau
Lumières : Gilles Gentner
Assistant à la mise en scène : Achille Jourdain

Semiramide : Vasilisa Berzhanskaya (15) / Maria Grazia Schiavo (14)
Arsace : Chiara Amarù (15) / Ginger Costa-Jackson (14)
Assur : Mirco Palazzi (15) / Nahuel Di Pierro (14)
Idreno : Maxim Mironov (15) / Antonino Siragusa (14)
Azema : Francesca Cucuzza
Oroe / L’ombra di Nino : Adriano Gramigni
Mitrane : Samuele Di Leo

Orchestra e Coro del Teatro Massimo
Maestro del Coro : Salvatore Punturo
Production de l’Opéra de Rouen – Normandie

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