Amateurs de transparences, de délicatesses chambristes, de voix aussi fines qu’insipides, fuyez ! Place aux sensations fortes, aux couleurs vives, aux rythmes haletants, aux contrastes saisissants ! Place au théâtre, et pas qu’un peu, les interprètes ayant laissé leur pupitre en coulisse et jouant ce soir comme si les décors et les costumes, les accessoires même étaient devant nos yeux et surtout dans nos oreilles. Car lorsque Yannick Nézet-Séguin dirige, c’est tout un théâtre qui surgit avec la fraîcheur de ses forêts, ses cascades et ses rocs baignés de soleil, son feu, ses marmites bouillonnantes et ses lumières striées de brumes. Le chef repousse ainsi les bords de cadre du TCE qui a semblé tout soudain exposer un grand film en cinémascope et à la Technicolor de l’âge d’or hollywoodien.

Dans une approche qui rappelle celle d’un Levine, avec ses cordes aux attaques mordantes, ses cuivres brillants, son assise dans le grave, sa densité et un ensemble de vents et de bois en charge des coloris plus tendres et satinés, Nézet-Séguin propose une lecture qui avance de ricochet en ricochet, avec un sens de la tension horizontale qui rend inepte cette quête de verticalité tant chérie par les temps numériques qui courent. La musique d’opéra doit bel et bien sonner ainsi comme une avancée dramatique. Et qu’on ne nous allègue pas que les subtilités s’en trouvent exclues ! L’évocation de la mère disparue au I, le moiré forestier du II, les premiers émois amoureux du III trouvent dans cette vision un plein accomplissement. Bravissimo à un Rotterdams Philharmonisch Orkest attentif, investi, rempli à ras bord de musiciens-artistes (quel choc après un orchestre de l’Opéra de Paris caricaturalement « fonctionnaire » dans la dernière Tosca de la Bastille) : magnifique violon solo, et corniste qui bouleverse quand vient le legato piano subito de son grand moment. Deux exemples parmi tant, et tous seraient à citer ! Régalade, en tout cas, que ces couleurs peintes au pinceau, au couteau, ces traits de fusain, et cet art d’emporter le spectateur, notamment dans un acte II qui ne nous a jamais paru si resserré.

Pour servir cette conception musicale, qui de mieux qu’un Clay Hilley en sa majesté ? Voix ample, longue, au punch irrésistible, capable de donner une forge à faire trembler Vulcain lui-même, le ténor américain délivre un premier acte impressionnant, puissant et tonnant comme Wagner n’en aurait même pas rêvé. Mais loin de se contenter de cette démonstration Heldentenorale, Hilley enchaîne sur un deuxième acte où se révèlent des colorations assez magiques – comme dans ces murmures de la forêt parfaitement dosés, ni chichiteux ni forcés. Habile dans tous les contours de cette étape dramatique, le ténor utilise à parfait escient voix mixte, quasi falsetto et nuances dans la chair même du timbre. Arrivé à ce stade, la performance était déjà mémorable.
Mais, quand sonne l’heure de l’affrontement au Wanderer puis la découverte de la peur, Hilley franchit encore un cap : comme si chaque acte le libérait vocalement davantage (un comble pour un rôle aussi éprouvant !), l’artiste, qui ne préserve jamais ses forces, fait étalage d’une absolue maîtrise d’un Siegfried plus héroïque et touchant à la fois qu’on en pût espérer entendre un jour. « Im Schlafe liegt eine Frau » est bien donné « sehr zart » (très délicat) comme voulu par Wagner. Mais, quand sur le sol du deuxième « Erwache ! », Hilley obtient un decrescendo sublime jusqu’à un piano aussi expressif que magique, on se pince pour y croire ! Pourtant, les prouesses continuent, jusqu’au paroxysme final : « sei mein » déverse dans la salle un triple déluge de sonorités cuivrées irrésistibles, la répétition d’innombrables la dans des phrases à la tension suffocante ne semble ici que broutille, et la péroraison « Heil der Welt » n’est que sourire et jubilation, avec un impact dans la salle qui fait frissonner non stop. Oui, car non content de se promener vocalement dans une partition qui en a mis plus d’un en sérieuse difficulté – dont une certaine gloire en W aux écarts de justesse bien connus – Clay Hilley EST Siegfried, par son physique, sa bouille, sa gestuelle, sa présence, son jeu, sa désinvolture aussi et l’absence de tout effort visible : ne reste que la joie de chanter, et, pour le spectateur, d’entendre un vrai grand Siegfried.
À ses côtés au premier acte, un Ya-Chung Huang en Mime qui a bien écouté Stolze et prend la même direction expressive en jouant sur une palette de couleurs vocales étourdissante de variété. Toutes les possibilités de sa voix y passent, et le chanteur virevolte sur scène, s’amuse, amuse beaucoup, sans jamais en faire trop. Mais dans la scène de la forge, là où tant de Mime qui misent tout sur la grimace et le rire sont engloutis par leur partenaire et par l’orchestre (comme un Wolfgang Ablinger-Sperrhacke de triste mémoire à l’ONP), Huang déploie lui aussi, après une scène des énigmes menée avec une grande finesse, un héroïsme jubilatoire, notamment sur « Walter des All’s » quand les deux ténors échangent, fusionnent même leur la aigu. Et au II, quel bonheur d’entendre un Mime chanter l’arc « Siegfried mein Sohn » et son La aigu plein de ce lyrisme et de cette ampleur ! Autre performance de haut vol !
Nous n’en dirons pas autant de Samuel Youn : lui aussi a beaucoup écouté un aïeul (Neidlinger), mais il n’en a retenu que les gesticulations vocales – en accord avec un corps bien trop agité – mais sans le génie dramatique de l’illustre interprète d’Alberich. Correcte, la performance ne se dépare jamais d’une banalité de tout : timbre, émission, approche musicale et incarnation. À Paris, lors de la Tétralogie donnée par les forces du Mariinsky à la Philharmonie en 2018, Roman Burdenko avait donné un Alberich référentiel, absolu de beauté vocale accordée à une caractérisation d’orfèvre. Nous en sommes ici bien loin.
Pendant quelques mesures, Brian Mulligan nous fait espérer qu’il saura effacer son Wotan de triste mémoire ici même en mai 2024, pour une Walkyrie qui aurait pu entrer au Walhalla sans sa présence-absence (voir https://resonances-lyriques.org/richard-wagner-la-walkyrie-theatre-des-champs-elysees-aux-portes-du-walhalla/ ). Certes, son entrée en Wanderer n’a pas d’aura ni de grandeur, de puissance ou de charisme. Mais le chanteur s’efforce de phraser et son grave possède toujours ce beau grain. Hélas, hélas, nous déchantons vite : la voix demeure fracturée en trois blocs : grave grenu, medium de baryton et aigu forcé au-delà du raisonnable et sans projection, tant la pression s’avère mal répartie – ce que le rougissement du faciès affiche comme un panneau d’alerte sitôt le ré aigu franchi. Triple interrogation : comment un chanteur au bagage technique si problématique a-t-il pu sortir de la Julliard School ? Comment a-t-il pu être ensuite engagé ? Comment a-t-il pu enfin construire une carrière ? Question subsidiaire : comment peut-il obtenir du succès alors que toute la partie médiane et haute de sa voix s’engloutit systématiquement dans l’orchestre ? Certes, ici ou là, une jolie phrase émerge quand l’orchestre se tait, mais où est le Wanderer ? Scéniquement, on s’interroge aussi : au I, la scène des énigmes ressemble à un petit débat d’opinions autour d’un goûter ; face à Alberich au II, il semblerait que du sel eût été versé indélicatement dans son café ; au III, enfin, le Wanderer tremble avant d’affronter Siegfried, lui qui a pourtant annoncé avant à Erda la future conquête de Brunnhilde par le héros et sa volonté propre de voir la fin des Dieux. Mulligan a-t-il compris ce qu’il chantait ?

Erda, justement, nous permet de retrouver Wiebke Lehmkuhl, déjà formidable en 2022 dans Rheingold. Timbre d’authentique contralto au grave naturel et posé, au phrasé de python, et aux aigus qui jaillissent.

Rien à redire non plus de l’impeccable Julie Roset, cristalline et fraîche dans un oiseau sans mièvrerie ni acidité. Blondchen à Glyndebourne lui ira comme un gant ! Soloman Howard, lui aussi déjà de l’aventure walkyrienne avec un Hunding sauvage, sévère et seigneurial, nous revient en Fafner avec sa belle stature et son grain d’ébène.
Tamara Wilson était annoncée pour renouveler l’exploit de sa Brünnhilde de La Walkyrie que nous avions tant aimée, avec une tessiture encore plus idoine pour sa voix faite de lumière, de javelots et de nuances au cordeau. Mais c’est Rebecca Nash qui s’est substituée à elle. Si la tierce aiguë ne pose pas de souci à la cantatrice australienne, contre-ut compris, tout le reste de la voix, à l’émission très couverte, au timbre plutôt durci, et en déficit de projection n’apporte pas de satisfaction : pas de sourire vocal, pas de juvénilité, pas de soleil. Le déséquilibre avec son brillant partenaire dans le duo final crée des chutes de tension regrettables, dans un acte III il est vrai fort mal engagé par un Wanderer incolore et étouffé.

En dépit de ces réserves, pourtant de grande ampleur, une soirée qui restera dans les mémoires. Les héros se nomment Siegfried et Nézet-Séguin : c’est la victoire des mortels sur les Dieux, in fine !
Laurent ARPISON
19 avril 2026
Direction : Yannick Nézet-Séguin
Siegfried : Clay Hilley
Mime : Ya-Chung Huang
Wanderer : Brian Mulligan
Alberich : Samuel Youn
Brünnhilde : Rebecca Nash
Erda : Wiebke Lehmkuhl
Fafner : Soloman Howard
Waldvogel : Julie Roset
Rotterdams Philharmonisch Orkest









