Une salle archicomble et frémissante d’enthousiasme face à l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et son chef titulaire, Kazuki Yamada. Était-ce l’aura du soliste, le remarquable pianiste argentin Nelson Goerner, ou bien le prestige du programme consacré à Ravel, avec son célèbre Boléro, qui déplaçait les foules ? Sans doute l’alliance des deux, et le privilège d’entendre les deux concertos pour piano au cours de la même soirée, dont le plus rare, celui écrit pour la main gauche.
Après une ouverture tout en douceur avec la Pavane pour une infante défunte, Nelson Goerner apparaît pour livrer un premier round avec une interprétation de grand panache du Concerto en sol. Lecture fidèle et donc cursive, virtuose mais sans apprêts, et dialogue musclé avec l’orchestre et ses harmonies audacieuses notamment issues du jazz. Dans les deux mouvements extrêmes empreints de tensions, chutes et détentes, Goerner offre une vision plus cérébrale que celle, impétueuse, de sa compatriote Martha Argerich, autre grande prêtresse de l’œuvre (rappelons son concert mémorable avec Charles Dutoit le 9 février 2025). Le mouvement central, d’une « périlleuse simplicité», devient un moment suspendu où Goerner rejoint l’intensité émotive partagée par ces deux grands artistes.
Le point culminant de la soirée demeure sans conteste le Concerto pour la main gauche, précédé d’une interprétation maîtrisée de Une barque sur l’océan. Si d’autres pianistes ont déjà triomphé dans une même soirée de deux concertos monumentaux, de Brahms ou de Rachmaninov par exemple (rappelons l’exceptionnelle interprétation par Goerner du « Rach 3 »), le défi réside ici dans l’enchaînement d’œuvres dont les atmosphères et les exigences physiques sont si dissemblables.
Avec une concentration presque sculpturale, immobile, main droite vissée sur la banquette, Goerner forge le son avec une puissance et une ductilité impressionnantes : plénitude, graves à se damner, déchaînements d’accords en un flot limpide, bref l’illusion d’au moins dix doigts parcourant le clavier ! L’orchestre se révèle parfait de bout en bout, dans les noirceurs initiales des violoncelles et contrebasses, les réminiscences du Dies Irae, les martèlements militaires et les échos jazzy…
Un tel travail de construction, souvent douloureux, justifie l’irritation bien connue du compositeur face aux libertés interprétatives prises par Paul Wittgenstein, commanditaire de l’œuvre. Rappelons que ce dernier avait également commandé d’autres œuvres concertantes pour la main gauche notamment à Richard Strauss, Hindemith, Korngold et bien sûr Prokofiev dont il refusa finalement de jouer le 4e concerto.
Quant au Boléro final, Kazuki Yamada s’y révèle plus chorégraphe inspiré – et danseur amusé à l’estrade – que maître du tempo. L’énergie contagieuse de l’orchestre a su néanmoins gommer quelques instabilités de pulsation dans les derniers instants avant la modulation annonçant l’apothéose, et l’ovation bien-sûr !
Cette soirée, placée sous le signe de l’éblouissante maîtrise orchestrale de Ravel, a été introduite par André Peyrègne, fidèle au rendez-vous, dont la grande pédagogie teintée d’humour a ravi, une fois encore, l’audience des mélomanes.
Olivier ROMANI
30 mars 2025