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ORCHESTRE DU CONCERTGEBOUW D’AMSTERDAM / EMANUEL AX / MYUNG-WHUN CHUNG / MOZART / BRUCKNER

ORCHESTRE DU CONCERTGEBOUW D’AMSTERDAM / EMANUEL AX / MYUNG-WHUN CHUNG / MOZART / BRUCKNER

mercredi 17 janvier 2024

Myung-whun Chung © Riccardo Musacchio

     L’année 2024 marque, on le sait, le bicentenaire de la naissance de Bruckner, un des plus grands symphonistes du XIXe siècle. Depuis Mengelberg et surtout Bernard Haitink, le Royal Concertgebouw Orchestra est indéniablement l’un des plus somptueux orchestres brucknériens du monde, avec le Philharmonique de Vienne. Cette année sera donc l’occasion d’écouter ces symphonies puissantes dans la prestigieuse salle amstellodamoise : les plus grands chefs auront l’occasion d’y diriger chacun une symphonie du Maître de Saint Florian. Place en ce 17 janvier à Myung-Whun Chung dans un programme associant Mozart et Bruckner.

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Emanuel Ax © Lisa Marie Mazzucco

     Place en première partie au délicieux Concerto pour piano n° 17 de Mozart, interprété par Emanuel Ax. Cette œuvre, composée en 1784 pour l’une des élèves de Mozart, Babette Ployer, met l’accent sur la grâce et l’esprit, plus que sur la virtuosité. Pourtant, la performance d’Ax ce soir-là s’est avérée un peu décevante. Malgré la précision technique, il a manqué de la poésie rêveuse essentielle pour donner vie à cette pièce. La sonorité, sans fantaisie ni grand relief, a laissé peu de place à l’émotion. Pourtant, il y eut de beaux moments.

     Le premier mouvement, Allegro, donne le ton : les instruments à vent du RCO sont à l’honneur, au point de prendre l’ascendant sur le piano. Page rêveuse, expressive, ample parfois, ce mouvement permet d’apprécier une sonorité cristalline, en osmose avec un orchestre dont on connaît l’excellence. Nulle espièglerie ni légèreté ici, mais une sorte d’excursion anticipant le romantisme dans quelques audaces schumaniennes. L’ Andante débute par une belle phrase confiée au hautbois, qui lorgne vers Schubert, dans une gravité qui sied bien aux tonalités sombres de l’orchestre. C’est sans doute dans ce mouvement qu’Emanuel Ax est le plus à l’aise, avec un toucher souverain, une hauteur de vue, un lyrisme, une profondeur concentrée, qui n’est pas sans rappeler Pollini. Le troisième mouvement, Allegretto, est certainement le point faible de cette exécution, par contraste avec les sommets de l’Andante. Chung adopte un tempo un peu trop sage et l’interprétation manque d’inventivité et de prise de risques. C’est un Mozart altier, d’une noblesse discrète, et l’on préfère l’hédonisme sonore du basson, de la flûte ou du hautbois. Le chef distingue bien les pupitres, c’est une fête sonore, à n’en pas douter, mais le piano d’Emanuel Ax reste un peu en retrait. Arrivent les dernières mesures du Presto, hymniques, qui semblent déployer la victoire de la lumière après la mélancolie de l’Andante mais sans flamme ni invention. C’est très beau, mais trop sage, et c’est avant tout la perfection sonore de l’orchestre que l’on retiendra. Ax soulève bien entendu des applaudissements, mais pas de triomphe, et son interprétation nous laisse un peu sur notre faim : l’absence de bis laisse définitivement une impression d’inachevé.

     La seconde partie de la soirée, consacrée à la Symphonie n° 7 d’Anton Bruckner était très attendue. Cependant, malgré une exécution claire et techniquement impeccable par l’orchestre, la prestation a pu manquer de l’audace et de la transcendance attendues. L’interprétation était certes aérée et la sonorité de l’orchestre d’une beauté incontestable, mais elle manquait cruellement de risque, de hauteur de vue, et surtout, de spiritualité. Ce fut une lecture soignée, mais sans l’âme qui aurait pu élever cette performance au-delà d’une simple démonstration de virtuosité. Bien entendu, il serait déplacé de faire la moue face à l’excellence de l’orchestre, à son aise dans cette musique, doté de capacités techniques inouïes, comptant parmi les plus grands orchestres du monde.

     Dans le premier mouvement, l’orchestre ouvre de grandioses panoramas, évoquant la Haute Autriche et les horizons bleutés qu’un Friedrich avait peints. Le tempo, un peu rapide, fait hélas défiler le paysage un peu trop rapidement, au lieu de permettre une contemplation plus lente des pics et des dômes enneigés que cette musique suggère. L’interprétation est caractérisée par sa clarté et une netteté rappelant le style de Kent Nagano, dépourvue de pathos ou d’effusions sentimentales. On remarque un effet très réussi à la timbale, avec un grondement sourd et continu avant une explosion, créant une coda inspirée et galvanisante. Le deuxième mouvement, Adagio, apparaît comme trop détaché, exempt de tout sentiment de deuil ; nous sommes loin de l’hommage ému à Wagner et l’on entend davantage une page sans grande ferveur. Bien entendu, quelques beaux moments attirent l’attention, notamment les passages souriants et lumineux qui émergent d’un discours qui prend le contre-pied des interprétations historiques ; la sombre sonorité solennelle des tubas wagnériens et les cinglants coups de cymbales à l’acmé du crescendo final rappellent par moments l’approche dynamique de Solti avec l’Orchestre de Chicago, en ce qu’il met l’accent sur les cuivres et leur masse, au détriment de l’émotion, en privilégiant une précision presque excessive et une certaine intellectualisation. La texture est allégée, mais il faut avouer que l’ennui guette parfois. Le troisième mouvement est très rapide, nerveux, haletant, évoquant une chevauchée avec des cuivres agressifs et hargneux, et un timbalier exceptionnel. Enfin, le quatrième mouvement, léger et optimiste, persiste à rappeler certains traits cuivrés d’orchestres américains, avec une sonorité glorieuse, bien que parfois un peu expéditive et bruyante.

     On pourrait donc dire que cette interprétation offre un programme de tournée parfaitement exécuté, présenté comme un joli paquet cadeau bien enrubanné. Cependant, on peut se demander où se trouve la transcendance, l’émotion, et le mysticisme dans cette interprétation. Il semblerait que Chung soit moins à l’aise avec Bruckner qu’avec Mahler : si je puis me permettre d’évoquer un souvenir personnel, j’avais trouvé ce chef bien plus convaincant dans son interprétation audacieuse et inouïe de la Neuvième de Mahler à Genève avec le même RCO, où son engagement et sa spiritualité m’avaient profondément marqué. Malheureusement, et malgré de chaleureux applaudissements, et en dépit de la perfection technique de l’orchestre, on se sent légèrement frustrés d’avoir assisté à une belle lecture de la Septième de Bruckner. Une lecture, donc. Pas une vision.

Philippe Rosset

17 janvier 2024

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