Coproduite avec l’Opéra de Dijon, la metteuse en scène allemande Amélie Niermeyer nous impose une énième adaptation du Regietheater, en plaçant toute l’œuvre de Verdi au sein d’une boîte de nuit, rappelant le Berghain, mythique club branché berlinois, dans les décors et costumes de Maria-Alice Bahra et les lumières de Tobias Löffler. Rien n’est omis dans cette scénographie douteuse et lourde : murs bruts de béton, éclairages agressifs. On ne peut pas forcément aimer les costumes de Maria-Alice Bahra : porte-jarretelles, lanières de cuir, chaînes en acier et vestes en fourrures mais force est de constater que ces vêtements extravagants collent bien à notre époque faisant des personnages de vrais oiseaux de nuit, branchés à souhait.
L’accent est mis sur une transposition contemporaine des pratiques sexuelles variées telles que celles du « petplay », jeux de domination et de soumission. Les danseurs visiblement prêts à toutes les pratiques endossent un masque de chien, prennent les postures, lappent le champagne dans leur gamelle et lèvent même la patte pour uriner contre les murs de la discothèque et sur la jambe d’Alfredo. C’est donc dans ce décor laid et sordide du premier acte qu’évolue Violetta et vit ses amours avec Alfredo.
Heureusement Amélie Niermeyer apporte un peu de romantisme dans le premier tableau du second acte où Violetta et Alfredo partagent enfin des sentiments romantiques dans la maison de campagne de Violetta, devant un tableau représentant la campagne du 18e siècle de Richard Wilson. La confrontation entre Violetta et Germont (père d’Alfredo) est notamment bien réussie. Le finale de l’acte 2 est bien abouti tant pour la scène des bohémiennes que celle des matadors, superbement chorégraphiées par Dustin Klein, avant l’affront d’Alfredo qui humilie ouvertement Violetta en lui mettant les billets de banque qu’il a gagnés au jeu dans son soutien-gorge et sa culotte. Une scène particulièrement vulgaire !!! Le dernier acte est concentré dans une chambre meublée au stricte minimum : 1 lit, une table de chevet, un lampadaire, un lavabo et la statue de la Vierge, le tout fort bien éclairé par les jeux de lumière de Tobias Löffler, surtout à la fin où Violetta se sent revivre et passe la porte où filtre la lumière de l’au-delà… Associées à une direction d’acteurs précise et juste, toutes ces notes parviennent à émouvoir malgré le cadre sordide.
Après la magnifique prestation de Martina Russomanno lors de la première de la Traviata où la soprano italienne effectuait la prise du rôle de Violetta, nous étions curieux de découvrir l’autre distribution prévue pour le spectacle. Un seul personnage bénéficie d’un double casting et il s’agit, en l’occurrence, du rôle-titre. En alternance avec la jeune italienne, c’est la soprano russe Julia Muzychenko qui reprend le rôle de Violetta dont elle est déjà une interprète habituée et experte. La chanteuse est couronnée de prix et a chanté des rôles aussi éprouvants que ceux de Gilda, Norina, Amina ou Lakmé avec succès. Le public strasbourgeois l’a découverte en 2023 où elle était une inoubliable princesse de conte de fées aux notes cristallines époustouflantes dans le Conte du tsar Saltane de Rimski-Korsakov merveilleusement mis en scène par Dmitri Tcherniakov.
Il est inutile de comparer les deux versions du même rôle, tant l’interprétation est à la fois différente et dans les deux cas, très personnelle, admirable et sublime le rôle.
Julia Muzychenko est en tout cas une Violetta exceptionnelle, capable de faire pleurer à chaque acte. La beauté du timbre est magnifiée par une autorité et une apparente aisance dans tous les registres ainsi qu’une très forte présence scénique. Difficile de résister au charme impérieux de la demi-mondaine du premier acte qui tombe sincèrement amoureuse d’Alfredo, tout en étant malade et déjà condamnée. Ce contraste est à tout moment parfaitement audible dans des couleurs chatoyantes et somptueuses. Les scènes en duo avec Germont père sont d’une ineffable beauté préparant un « Amami Alfredo » déchirant. La fin de l’opéra nous émeut aux larmes, Julia Muzychenko est criante de vérité, lorsqu’elle sort de la chambre et suit la lumière, alors qu’Alfredo et son père la croient encore, mourante, dans son lit.Elle est tout simplement exceptionnelle, avec des sons divins et aériens et d’une expressivité rare.
Le baryton napolitain Vito Priante possède la tessiture, le legato et la qualité du timbre nécessaires au rôle du père d’Alfredo, confirmant la belle impression d’humanité derrière des apparences de bourgeois sans cœur. Il est remarquable dans le trio du 3e acte.
Très convaincant tant dans sa naïveté initiale que par la violence du mâle éconduit et jaloux, le chanteur des Îles Samoa Amital Pati campe un séduisant Alfredo. Le timbre est magnifique, la technique solide, une réelle musicalité, sans toutefois ce petit quelque chose en plus qu’affiche une Violetta de rêve…
Parmi les seconds rôles, issus d’Opéra Studio, on retient le fort relief de Michal Karski dans le rôle du Docteur Grenvil. Bernadatte Johns est une Flora moins convaincante, tandis que Carlos Reynoso virevolte plus qu’il ne chante. Anna Escudero incarne une Annina au timbre léger et dans le dernier acte, elle est pleine d’humanité et d’attention envers Violetta. Le chœur de l’Opéra National du Rhin répond fort bien aux nombreuses sollicitations de la mise en scène qui ne les avantage pas toujours.
A la tête de l’Orchestre National de Mulhouse depuis 2023, le jeune chef autrichien Christoph Koncz sublime cette soirée par la justesse et la précision de sa direction. La magnifique partition de Verdi lui va comme un gant, car chez Verdi « il n’y a musique que pour servir le drame ». On retrouve une précision toute viennoise dans le phrasé et la netteté des cordes, élégantes dans les nombreux accompagnements valsés. Le prélude du 3e acte avec les cordes tellement lyriques est un moment de grâce, dans le plus pur style de Verdi.
Heureusement que les metteurs en scène ne peuvent pas toucher et changer les partitions des compositeurs. Et Viva VERDI !!!! qui a mis l’émotion au centre du drame.
Une véritable ovation salue les chanteurs, solistes, choristes et musiciens et leur chef Christoph Koncz. Des « bravis » chaleureux et appuyés sont réservés à la magnifique et exceptionnelle Traviata de ce soir, Julia Musychenko, très émue.
Marie-Thérèse Werling
26 Mars 2025
direction musicale : Christoph Koncz
mise en scène : Amélie Niermeyer
décors : Maria Alice Bahra
lumières : Tobias Löffler
Chorégraphe : Dustin Klein :
Distribution :
Violetta : Julia Musychenko
Alfredo : Amitai Pati
Giorgio Germont : Vito Priante
Flora : Bernadette Johns
Gastone de Letorières : Massimo Frigato
Baron Douphol : Pierre Gennai
Annina : Anna Escudero
Marquis d’Obigny : Carlos Fernando Reynoso
Dr Grenvil : Michal Karski
Orchestre National de Mulhouse
Chœurs de l’OnR