Un siècle après sa création à Hamburg, Le Miracle d’Héliane ressuscite à l’Opéra National du Rhin. C’est à partir d’une pièce de Hans Kaltneker, dramaturge de langue allemande, aujourd’hui oublié, que Hans Müller-Einigen crée le livret du quatrième opéra de Korngold (il avait déjà signé le livret du 2e opéra Violanta en 1916).
Pour cette œuvre, Korngold « ose » égaler le génie dramatique de Wagner et de Richard Strauss, comme en témoigne son orchestre composé d’une centaine de musiciens (à Strasbourg, c’est un arrangement pour 70 musiciens).
S’inspirant des mystères médiévaux, Korngold, dans cet opéra, met en avant les différentes facettes de l’amour charnel : passion, volupté, sensualité, jalousie, amertume, et cruauté, tout en rappelant Wagner et le symbolisme de Tristan et Isolde, mais évoquant surtout la musique de Richard Strauss avec notamment Salomé qui partage quelques éléments thématiques.

Dans un royaume morose gouverné par un tyran, un jeune étranger vient perturber l’ordre établi en prêchant le bonheur et l’espoir. Condamné à mort, il reçoit en prison la visite de la reine Héliane. Mais leur amour naissant est bientôt découvert par le roi furieux. Héliane devra alors réussir l’impossible pour prouver son innocence : ressusciter un mort. Curieusement dans cet opéra de Korngold, seule la reine a un prénom : Héliane, les autres protagonistes sont appelés : l’étranger, la messagère, le jeune aveugle, le souverain…..La fin de l’œuvre est mystique, avec des voix angéliques qui appartiennent à un autre monde : « Bienheureux ceux qui aiment. Ceux qui ont aimé ne mourront pas. Et ceux qui sont morts par amour, ressusciteront »
Pour sa mise en scène, le réalisateur Jakob Peters-Messer a choisi le dépouillement et la simplicité. Peu d’accessoires sur un décor uniformément blanc et constitué d’un angle en fond de scène, dans lequel est placé un cube transparent d’où émergent des halos de lumière.

Le plafond est composé de miroirs qui projettent d’irréels reflets. Cet ensemble scénographe du plus bel effet permet de représenter, la geôle où est emprisonné l’Etranger, le tribunal où est jugée Héliane puis la place publique, lieu du jugement. Une mention particulière pour les décors et lumières de Guido Peztzold. Tanja Liebermann a dessiné les costumes, contemporains et classiques, mais elle aurait dû éviter la surcharge inesthétique des vêtements des choristes, surtout au second acte, avec la présence d’une poubelle au dernier acte ???

Pour réussir un tel « Miracle », il faut des voix de grand format, capables d’affronter une partition aux difficultés vocales terribles. Et c’est chose faite à l’Opéra National du Rhin. La distribution est très largement dominée par la présence lumineuse et solaire de la soprano franco-allemande Camille Schnoor, dont c’est une prise de rôle. Elle affronte cette mission avec énormément d’intensité, de grande résistance et une réussite sans failles des difficultés vocales d’Héliane. Étonnant pour une soprano plutôt lyrique (Mimi, Butterfly….) de se transformer en soprano dramatique à l’aigu puissant, jamais crié avec de belles demi-teintes et de sons filés.
Face à elle, le ténor américain Ric Furman est un habitué des rôles lourds (Tristan) campe un Étranger totalement investi dans son rôle avec puissance de l’aigu sûr et dense, mais aussi alliée à une belle subtilité, même si l’exigence vocale du rôle le montre à la fin de l’ouvrage un peu éprouvé et fatigué.

En Souverain, le baryton autrichien Josef Wagner est parfaitement dans son élément, très sûr, efficace, engagé mais aussi émouvant dans sa détresse de mari mal-aimé. (il fut Telramund dans Lohengrin à Strasbourg en 2024.).
Damien Pass incarne avec force et justesse un Geôlier, partisan d’un régime répressif, mais aussi capable d’humanité compatissante pour le sort d’Héliane.
La mezzo-soprano estonienne Kai Rüütel-Pajula campe, avec toute la violence et la jalousie requises, la maléfique Messagère, ex-maîtresse du Souverain.
Le juge aveugle, censé calmer avec sagesse et discernement l’impétuosité des deux héros, trouve en Paul McNamara une idéale incarnation.
Une mention spéciale pour les 6 autres juges bien dans leurs rôles respectifs, tous issus de l’Opéra Studio et les Chœurs de l’Opéra National du Rhin.
Le chef Robert Houssart doit composer avec les contraintes d’une fosse un peu étriquée pour les cent dix musiciens initialement prévus pour cette œuvre. Même réduits à 70, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a du mal à ne pas écraser ou du moins à couvrir les voix. Malgré ces petits bémols, la direction inspirée du Chef révèle les somptuosités orchestrales d’une écriture foisonnante, avec précision, vigueur et subtilité.
Le « Miracle d’Héliane » a opéré ce soir à l’Opéra national du Rhin.
Marie-Thérèse Werling
25 janvier 2026
Direction musicale : Robert Houssart
Mise en scène : Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo : Guido Petzold
Costumes : Tanja Liebermann
Chorégraphie : Nicole van den Berg
Distribution :
Héliane : Camille Schnoor
Le Souverain : Josef Wagner
L’Étranger : Ric Furman
la Messagère : Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier : Damien Pass
Le Juge aveugle : Paul McNamara
Le jeune Homme : Massimo Frigato
Les six Juges : Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L’Ange : Nicole van den Berg
Orchestre philharmonique de Strasbourg
Chœur de l’Opéra national du Rhin






