Annoncé comme un événement de la saison chorégraphique niçoise, la reprise de Casse-Noisette revu par Benjamin Millepied, vingt ans après sa création genevoise, dans une fort belle scénographie et des costumes bigarrés signés Paul Cox, permet à Pontus Lidberg d’inscrire le ballet de l’Opéra de Nice Côte d’Azur dans sa nouvelle trajectoire.

Une scénographie qui présente une louable tentative pour dépoussiérer, si besoin en était, la vision habituelle de Casse-Noisette
On ne peut pas dire que la manière dont Paul Cox conçoit, à la demande de Benjamin Millepied, le dernier chef d’œuvre de Tchaïkovski pour le ballet, soit délibérément déconstructionniste : ainsi, s’il n’y a pas de tutus blancs – en particulier pour la valse des flocons de neige -, si le rôle de Clara est tenu non par une adolescente mais par une petite fille et si l’habituelle figurine en bois n’est pas ici un casse-noisette mais un jouet grenouille (ou crapaud… puisque, comme chacun sait, ce dernier dissimule souvent un prince !), les lieux sont bel et bien respectés et nous sommes donc, au premier acte, dans la maison des Stahlbaum, le soir du réveillon de Noël, comme dans le Palais de Confiturembourg, au second. Les souris sont… des souris et on retrouve des montagnes de gâteaux au royaume des Délices de la Fée Dragée et du Prince Orgeat !

Pourtant, derrière un cadre répondant aux standards de Casse-Noisette depuis plus de 130 ans, l’esthétique qui se dégage de la scénographie de Paul Cox – artiste plasticien polyvalent de renom qui signe ici décors et costumes – s’éloigne des représentations habituelles, même si elle n’est pas dépourvue de poésie, et nous offre, dès le lever de rideau – ou plutôt de l’écran blanc, façon Ipad, sur lequel l’oncle Drosselmeyer, pendant l’Ouverture-miniature, écrit le générique et posera, plus tard, le mot Fin – une demeure en Lego aux formes géométriques et aux couleurs vives comme les costumes des protagonistes, dont la plupart arrivent à ski ou en raquettes pour passer cette soirée de réveillon.

On avoue avoir été moins bluffé par les idées scénographiques du second acte, même si la judicieuse idée d’inverser le sens des choses – et donc de renverser la construction de la maison Stahlbaum, devenue ainsi Royaume des Délices – donnant désormais à Clara la taille d’un jouet face au mobilier et aux souris aux gros ventres et clés dans le dos, aurait pu être davantage exploitée. Ne boudons pas, cependant, notre plaisir car il est complet lorsque Drosselmeyer, tel un deus ex machina, fait naître la célèbre danse des flocons de neige d’une boule à neige renversée, qu’il tient en main.
Une chorégraphie libérée qui vise à la simplicité et se tient volontairement éloignée de toute prouesse technique
Un constat s’impose d’emblée : ce n’est pas sous l’angle de la performance dansée que la chorégraphie de Benjamin Millepied restera dans notre mémoire. Ainsi, le fait d’avoir confié Clara à une petite fille globalement peu dansante nous prive vraisemblablement d’une réelle participation aux divers numéros. Il en est de même des personnages de Drosselmeyer, du Casse-noisette/Prince ou du roi des souris qui jouent, certes, mais ne dansent guère ! Dommage.
De même, si le premier acte regorge d’idées neuves et se déroule à un rythme effréné, entre danse trépidante des grands-parents et danse des parents – au romantisme fou – qui débarquent en pyjama lors de la valse des flocons de neige, la deuxième partie est moins inspirée malgré, ici ou là, quelques belles trouvailles comme celle consistant à faire tourner, par les enfants, un globe terrestre pour annoncer les lieux géographiques des danses au programme !

Côté danseurs, on notera tout d’abord la belle homogénéité du ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur qui, désormais placé sous la houlette de Pontus Lidberg, prenait avec ce Casse-noisette un nouvel envol.
Si les prestations auxquelles nous avons assisté, en deuxième partie, dans les danses de caractère (Danse espagnole, Danse arabe, Danse russe…mais, curieusement, sans Danse chinoise) ne permettent pas de s’étendre sur des qualités techniques immédiatement identifiables chez les demi-solistes, les choses décollent davantage avec la danse de la Mère Gigogne, ici confiée à un danseur travesti en la personne de l’excellent Théodore Nelson – interprète également du père de Clara – plus que dans une « valse des fleurs » à la chorégraphie naïve mais peu spectaculaire, avec ses jardiniers en bleus de travail et leurs partenaires féminines au couvre-chef en pot de fleurs.
En outre, c’est avec la variation du Prince Orgeat, faisant suite au « Pas de Deux » avec la Fée Dragée, que l’élégance du geste rejoint l’agilité et le charisme.
Initialement attendue pour donner corps à la mère de Clara, l’excellente Veronica Colombo – qui sera absente du ballet pour quelques mois – est remplacée par la gracieuse Madeleine Pastor qui, dans le « Pas de Deux » des parents, au premier acte, contribue largement, aux côtés de Théodore Nelson, à faire de ce numéro l’un des moments suspendus et des plus aboutis du spectacle.

Un orchestre en fosse pour le ballet, quel pied !
Dès l’ouverture-miniature, le tempo espiègle et attendri du chef vénézuelien Daniel Gil capte l’attention et sait mettre en valeur le cantabile des cordes et des bois de l’orchestre philharmonique de Nice et sa capacité à jouer de façon aérienne, une nécessité inhérente à une partition qui lorgne souvent du côté de Mozart… .
On retrouvera une sensation similaire, à la fin de l’acte I, dans une « valse des flocons de neige » aux belles ondulations parmi les solistes de la petite harmonie et les deux harpes, tandis que le chœur de femmes s’élève depuis la fosse, enveloppant cette scène de tout son mystère.
C’est une atmosphère également mystérieuse par son orientalisme qui prévaut, au deuxième acte, dans les mélismes mélancoliques de la « Danse arabe » : le cor anglais et le hautbois solo, dialoguant avec le tambourin, y font merveille.
De même, pendant la « Danse de la fée Dragée », quel bonheur d’entendre dialoguer avec la clarinette basse le célesta – instrument découvert par Tchaïkovski ! – aux sonorités captivantes !
Au-delà de ces moments intimistes dont regorge la partition, les grands élans lyriques de la scène du « survol de la forêt », à l’acte I, ou du sublimissime « Pas de Deux » du deuxième acte sont également au rendez-vous : gardant pour principal objectif la cohérence rythmique d’ensemble avec la chorégraphie, le chef et sa phalange, précise et à l’écoute, permettent magnifiquement, en particulier à un public jeune et parfois peu habitué à écouter de la musique en « live », de faire entendre l’une des partitions les plus somptueuses du romantisme européen.
Quel bonheur, au final, que ce Casse-Noisette !
Hervé Casini
18 et 20 décembre2025
Les artistes
Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur, direction : Pontus Lidberg
Chorégraphie : Benjamin Millepied (assistant : Bruno Roy)
Décors et costumes: Paul Cox
Lumières : Lucy Carter
Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Daniel Gil
Le programme :
Casse-Noisette
Ballet- féerie en deux actes donné pour la première fois au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le18 décembre 1892
Musique : Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893)
D’après le conte d’E.T.A Hoffmann, Casse-Noisette et le Roi des Souris (1816) adapté par Alexandre Dumas père.





