Après les représentations de La Forza del Destino verdienne en mars 2025, Daniele Rustioni a quitté le poste de Directeur musical maison. Poursuivant sa brillante carrière internationale, le maestro lombard a, depuis et entre autres, accédé au statut envié de Chef principal invité au MET de New York. Factuellement, il peut y compter – en majorité – sur des mises en scène où les opéras ne se trouvent pas systématiquement vitriolés. Car, pendant toute sa mandature à Lyon, ce quadragénaire d’une vaste culture n’a cessé de nous faire part d’une juste aversion à l’égard des asphyxiantes relectures qu’il dut subir. Palliant ce triste constat, il ne cessa d’ébahir les mélomanes, ce dans tous les répertoires lyriques : français, italien, allemand, britannique… S’il fut moins actif côté symphonique, nous conservons pourtant en mémoire un concert de février 2020 où il réunit, dans une vitalité communicative, les Symphonies N°4 de Mendelssohn et Mahler. Attestant d’une profonde clairvoyance autant que d’une profonde connaissance historique, louons son choix très judicieux d’unir, ce jour, des pages de l’auteur de Parsifal à la symphonie qui lui fut dédiée par son plus fervent disciple autrichien.

Une optique exactement située entre les antinomiques Antal Doráti et Wolfgang Sawallisch
Céans, l’unique incursion wagnérienne opérée par Daniele Rustioni fut Tannhäuser, en octobre 2022. Malgré les limites techniques constatées parmi les pupitres de cuivres, le chef sauvait, par sa ferveur, un spectacle lesté par moult inconvénients (chœurs sans homogénéité, solistes inégaux, scénographie irritante… etc.). Au concert, il allait de soi que cette baguette hors pair allait pouvoir exprimer la plénitude d’un art que nous admirons graduellement, ce depuis un Simon Boccanegra de Verdi qui marqua ses débuts dans cette salle, en juin 2014.
D’avance, nous pensions que l’Ouverture du Fliegende Holländer lui siérait bien. Pari gagné ! Dirigeant noble et large, adoptant souvent des temps soutenus mais exempts de précipitation, il ne néglige en rien la théâtralité, s’inscrivant dans une optique exactement située entre des versions aussi antinomiques que celles gravées par Antal Doráti (l’ample souffle romantique issu de Weber ou Marschner) et Wolfgang Sawallisch (l’hypertension violente). À ce titre, l’urgence demeure toujours maîtrisée, même dans le leitmotiv de l’errance, pourtant énoncé très allant. Le tranchant des cuivres – âpres mais sans brutalité granitique – y trouve son compte, sans qu’à cette aune le thème, festif, des marins norvégiens ne perde sa pittoresque saveur ou celui de Senta sa poésie mélancolique aux bois. Aucune défaillance ne se constate côté cordes, engagées à plein régime, tous pupitres confondus. Voilà de la belle ouvrage !
Un exhaussement sans faiblesse, perpétuellement soutenu, dans une vision peu banale
Lohengrin (1850) constituant l’axe autour duquel les deux orientations esthétiques principales de la création wagnérienne s’articulent, il est évident que les pages de Tristan & Isolde font appel à des qualités extrêmement différentes, au-delà d’un socle commun. La retenue ou le sens d’architecturer en arc doivent s’y allier au souffle pour gérer la respiration des phrasés. À ce titre, le Prélude du I nous frappe d’abord ici par son côté vaporeux, avec une mise sous tension retardée, qui ne s’installe véritablement qu’au pizzicato forte des cordes graves à la mesure 17, claquant ici comme rarement, véritable décharge électrique. Par la suite, malgré une flamme constante, nous émettrons cette petite réserve concernant une composante. Ici très charnelle, la sensualité s’épanche sans mystère ni ambiguïté morbide. Jouer la carte d’une écriture éminemment coïtale dans la Isoldes Liebestod (offerte dans sa mouture seulement orchestrale) fonctionne traditionnellement mieux. Le frémissement évoqué par le vibrato accentué des violons en témoigne victorieusement (et pas exclusivement dans les sections en trémolos !). Indéniablement, la conception qu’a Rustioni d’une œuvre – la plus intimement personnelle dans tout l’itinéraire wagnérien – procède d’une implication musclée. Pourquoi pas ? Reste à savoir si cela fonctionnerait sur la totalité du parcours en quatre heures. Ceci posé, nous rendons les armes face à un exhaussement sans faiblesse, perpétuellement soutenu, jusqu’aux tourbillons en spirale aboutissant à une acmé orgasmique dans l’avant-dernière séquence. Traitées avec toute la délicatesse souhaitable, preuve d’un excellent entendement, les douze ultimes mesures confèrent une touche onirique classieuse à cette vision peu banale.

Dès la réexposition, les incertitudes se dissipent, les scories s’effacent, la magie opère
Longtemps à Lyon, les auditions des symphonies du compositeur autrichien Anton Bruckner (1824-1896), alors mal perçu sinon méprisé en France, furent rares et limitées aux seules 4ème et 7ème. À partir des années 1990, la situation s’améliore progressivement, surtout à la faveur du centenaire de 1996. Concernant spécialement la Symphonie N°3 en ré mineur « Wagner », nous avons dénombré, à ce jour, quatre exécutions par des orchestres professionnels aguerris, toutes à l’Auditorium. Une fut le fruit, en 2010, d’une tournée des Wiener Philharmoniker dirigés par Lorin Maazel. Les trois autres furent proposées par l’Orchestre National de Lyon sous divers chefs. Aussi singulier que cela puisse paraître, la plus mémorable dans ce quarté fut celle servie par… Jun Märkl, lequel dama le pion au Philharmonique de Vienne et à la star américaine qui le conduisait ! Reste que, les 00, 1ère et 5ème attendent encore leurs créations lyonnaises1. De toutes ses symphonies, la présente 3ème est celle que Bruckner aura le plus remaniée. Au total, quatre moutures différentes existent, sans parler des variantes ponctuelles. Sa Ur-Faßung2 demeura à l’état manuscrit puisque, avant sa création, Wagner en accepta la dédicace à la condition que son naïf admirateur en soustraie les citations textuelles de leitmotivs choisis dans ses opéras, jusqu’à Tristan & Isolde inclus. Cette nouvelle mouture subséquente fut éditée puis créée en 1877, devenant la source des malheurs qui affectèrent dès lors Bruckner, notamment sa disgrâce au regard d’une certaine oligarchie musicale viennoise menée par Eduard Hanslick3. Après l’échec enduré, Bruckner remania encore par deux fois l’ouvrage, dès 1878, puis en 1889. Pour des raisons que nous supputons conjoncturelles, en particulier de durée, Rustioni opte pour cette ultime refonte – très altérée et simplifiée – dans l’édition critique signée Leopold Nowak, jadis admirablement servie par Karl Böhm4.
Dès l’incipit du Gemäßigt, mehr bewegt, misterioso initial [24’31’’]5, un élément nous saisit : malgré un effectif en cordes inférieur aux exécutions dans la plupart des grandes salles européennes, Rustioni parvient à consacrer une sidérante étoffe à ses archets. À une attaque de cor incertaine et de menues incartades des trompettes dans l’exposition près, les cuivres s’avèrent solides tandis que les bois affichent une constante richesse en timbres. Question perception phonique, une incontestable matité – en partie inhérente à l’acoustique d’une salle intrinsèquement problématique – communique la sensation dominante d’un Bruckner rude ou anguleux, dégraissé, moins souple et rond qu’à l’accoutumée. Pourtant, se trouver bousculé dans son confort ou ses habitudes interprétatives peut, parfois, aboutir à des révélations. De facto, nous percevons bientôt la conception épique qu’a le chef italien d’une partition-clef dans l’univers brucknérien. À compter de la réexposition, les incertitudes se dissipent, les scories s’effacent, la magie opère jusqu’à l’envoûtement, la substance prend corps, la gestion des insidieux enchevêtrements contrapuntiques subjugue.
Lors des précédentes auditions lyonnaises, dans diverses moutures, jamais l’exécution du 2ème mouvement ne fut mémorable, à l’exception notable de Märkl. Fait remarquable, Rustioni semble s’épanouir naturellement dans cet Andante. Bewegt, feierlich, quasi adagio [12’45’’], traduisant une claire adéquation stylistique. Captant constamment notre attention dans les sections les plus subtiles (confer les motifs, aux cordes aiguës puis bois, dérivés du III de Tannhäuser) là où d’illustres prédécesseurs demeuraient dans une navrante froideur distante, il parvient à conférer une flagrante unité à un mouvement traînant une fâcheuse renommée de « décousu ». Et avec ça, quel art des exquises nuances, autant que du contrôle dynamique !

Une vraie vision, éclatante, capiteuse, quelquefois un tantinet sauvage…
Dans le Scherzo Ziemlich schnell [6’55’’], le Maestro fait merveille. Si Bruckner ne rata jamais un seul scherzo dans sa production, il en trouve ici un parfait interprète, qui n’hésite pas à souligner d’une élégante gestique dansante la physionomie Ländler présente dans la section centrale, attaque avec le coup de talon paysan incluse ! Par ailleurs, le soin du détail contribue à nous faire découvrir des aspects trop souvent gommés chez une majorité de ses confrères.
Après ces échelons gravis avec adresse, nous ne doutions pas une seconde d’entendre un Finale-Allegro [12’34’’] accompli. Or, il sera somptueux, amorcé avec une folle puissance faisant plus que frôler la prise de risque ! Outre une phalange désormais fiévreuse autant qu’impliquée au maximum de ses capacités, nous relevons un traitement souverain des sections périodiques spécifiques à l’écriture du Maître de Saint-Florian. Moment de grâce culminant : le chant extatique des opulents violoncelles sur les pizzicatos des autres cordes. Au bilan : une vraie vision, éclatante, capiteuse, quelquefois un tantinet sauvage, tout sauf conventionnelle ou rassurante en tout cas ! Mais, pour Bruckner, n’en allait-il pas de même dans la relation entretenue avec son modèle wagnérien idolâtré ?
Ovation vibrante méritée au terme du voyage, où Daniele Rustioni fait saluer tant les familles instrumentales que les méritants solistes. Fait tout à son honneur, il renoue avec une tradition en voie d’extinction, que nous l’encourageons à cultiver : demander aux cinq pupitres des cordes de se lever, mais successivement, afin que chacun reçoive distinctement son lot d’applaudissements nourris. Merci, carissimo Maestro, pour votre talent comme pour vos qualités de cœur. Vous reviendrez en juin prochain, clôturer avec la Symphonie N°9 en Ré Majeur de Gustav Mahler la saison artistique 2026 / 2027, que vous venez d’ouvrir d’une revigorante manière pour L’Opéra de Lyon qui vous doit tant. Un précieux rendez-vous, amis lecteurs, à noter dès à présent dans vos agendas.
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
13 septembre 2026
Direction musicale : Daniele RUSTIONI
Orchestre National de Lyon
1 Fort heureusement, cette lamentable négligence sera bientôt réparée en ce qui concerne la 5ème, affichée les 17 et 19 décembre prochains à l’Auditorium Maurice Ravel, avec l’O.N.L sous la baguette de Philippe Jordan. Un évènement exceptionnel, à ne pas manquer !
2 En français : mouture originelle [NDLR].
3 Critique musical influent, (1825-1904), professeur d’histoire et d’esthétique musicale à l’Université de Vienne. Adversaire farouche de la musique dite « de l’Avenir », il manifesta une hostilité viscérale vis-à-vis des œuvres dues à Berlioz, Liszt et Wagner ou leurs disciples.
4 Rapprochement inconscient ? En 56 minutes, Rustioni va à peine plus vite que Böhm avec les Wiener Philharmoniker [Decca 1970].
5 Les durées sont celles relevées à la montre, pendant le concert, par les soins de votre serviteur.




