ONZE MILLIONS DE VOIX

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mercredi 18 février 2026

Fameuse pour ses interprétations en yiddish et en russe, Sarah Gorby (v.1900-1980) maîtrisait neuf langues. – N. N.

Audition d’une magnifique anthologie de la chanson yiddish, pratiquée dans plusieurs cabarets parisiens entre 1948 et 1953. Six CD attestent des liens entre celle-ci et un vivier musical marqué par Bártok, Kodály ou Enesco. Où l’on se régale à l’écoute de Sarah Gorby, de la basse Ben Baruch et d’autres interprètes ressuscités grâce à l’Institut européen des musiques juives.

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Tandis que le président de la République tient des propos vigoureux contre l’antisémitisme, j’apprends – avec stupéfaction – que le dynamique Institut européen des musiques juives (IEMJ), implanté à Paris, fonctionne depuis des lustres sans recevoir  un centime d’argent public. Cette situation est d’autant plus étonnante que l’équipe dirigée par Hervé Roten depuis 2012 dispose d’une expertise internationale en la matière, reconnue par les spécialistes les plus renommés.[1] Roten est lui-même un ethnomusicologue hautement qualifié, ayant notamment publié chez Actes Sud[2]. Sous sa conduite, l’IEMJ a constitué d’impressionnantes collections composées de partitions imprimées et manuscrites, de documents iconographiques remarquables et d’enregistrements.[3] Cet ensemble illustre les trois mots d’ordre suivants : conserver, transmettre et valoriser.

Les enregistrements, justement. Le coffret de six CD intitulé « Musiques juives dans le Paris d’après-guerre », constitué de gravures réalisées entre 1948 et 1953 parmi la capitale, n’emmène pas ses auditeurs à la synagogue mais dans les cabarets où officiaient des chanteurs d’expression yiddish, soutenus par des instrumentistes souvent aguerris. Il rassemble cent vingt-six titres, emblèmes émouvants d’un monde presque entièrement anéanti à cause de la folie sanguinaire de l’Allemagne nazie. Fort d’environ onze millions de locuteurs vers 1939, il inspira au poète Isaac Katzenelson (1886-1944) son fameux « Chant du peuple juif assassiné », caché sous un arbre dans le camp d’internement de Vittel. Alors que l’écrivain Isaac Bashevis Singer (1904-1991) obtint le Prix Nobel de littérature 1978 pour l’ensemble de ses textes rédigés dans sa langue maternelle yiddish, on a la chance d’en trouver ici un équivalent musical qui – toutes proportions gardées – suscite autant le respect, l’admiration et l’enthousiasme. Ce florilège conduit à la rencontre d’artistes ayant fait – à Paris – les beaux soirs et les belles nuits  de cabarets nommés « La Riviera », le « Habibi Club » ou « Le Zodiac ». La plupart d’entre eux se trouvaient aux environs de la Place de la République. N’omettons surtout pas de remarquer que les joies suscitées par ces interprètes se superposaient à des fleuves de larmes et à des traumatismes insurmontables. Le premier de ces enregistrements remonte à 1948, soit trois ans après la libération – fin janvier 1945 –  du camp d’extermination d’Auschwitz. Le plus ancien date d’une année – 1953 – où les survivants n’osaient pas relater leur passage en enfer. Ils craignaient de ne pas être crus. La psychanalyste Régine Waintrater témoigne, dans sa pratique et ses publications, des tourments de leurs descendants.

Nous voici donc tout à la découverte d’une douzaine d’interprètes contemporains des événements tragiques de la Shoah. Nombre d’entre nous découvriront ainsi l’excellente Sarah Gorby (v.1900-1980), l’amusant Dave Cash (1910-1981) ou l’émouvant Ben Baruch (1914-1997), par ailleurs chantre de synagogue comme son père et son oncle. Leurs destins recoupèrent une profusion de biographies douloureuses, s’étant déployées entre l’Europe centrale, la Russie, France, l’Amérique latine ou les États-Unis au cours de terribles vicissitudes historiques. Plusieurs de ces voix n’étaient pas travaillées, au sens classique du terme. Mais elles dénotaient des moyens naturels remarquables et une fraîcheur émouvante. En tout cas, la basse Ben Baruch s’inscrivait dans une tradition ayant enrichi fortement le monde de la musique classique. Fils d’un « hazan »[4] de synagogue comme le grand compositeur Kurt Weill (1900-1950), il partagea cette particularité avec Friedrich Schorr (1888-1953) et Neil Schicoff (*1949). Le premier fut le seul Wotan juif de l’histoire de Bayreuth.[5] Le second – formé par son père Sydney Schicoff (1920-1965) et par Franco Corelli (1921-2003) – aura été l’une des gloires du Metropolitan Opera de New-York. Ses interprétations de Werther et d’Éléazar sont entrées dans l’histoire du chant.

Le parcours sonore proposé par Hervé Roten, escorté des productrices exécutives Eléonore Biezunski et Léa Couderc, est une promenade dans des parages comme la Pologne, la Russie ou la Roumanie. La Hongrie n’est pas oubliée dans la mesure où le généreux coffret propose une version yiddishophone de la chanson « Les feuilles mortes », chef-d’œuvre de Joseph Kosma (1905-1969), enregistrée en 1951 par Dave Cash. L’ensemble de l’anthologie  mêle pages à voix, tangos singuliers, autres rythmes d’Amérique latine ou formes de jazz, couplets humoristiques, déclamation rythmée, citations de « Carmen », de Mozart et du  » Temps des cerises « , pots-pourris succulents ou souvenir d’actes barbares dans lesquels l’allemand perverti du monde hitlérien retentit de manière glaçante. Il s’agit de « Mort en martyr », racontant l’histoire d’un petit garçon accusé d’espionnage et mort brûlé vif, par des soldats nazis, dans une synagogue avec les membres de sa communauté. Henri Gerro (1919-1980) est l’interprète de  ce récit bouleversant. Là comme ailleurs domine une expression sonore montrant – entre autres – la proximité de celle-ci avec les travaux de Bartók, de Kodály, d’Enesco et d’autres maîtres. La royauté du violon, la présence du cymbalum ou de la flûte de Pan et de la clarinette à plusieurs moments affirment un arbre généalogique culturel partagé. La tradition du klezmer enchante. Quant aux onomatopées caractéristiques des chants populaires yiddish, elles font florès.

Les choix d’Hervé Roten sont excellents. Ils honorent l’école levantine de l’ethnomusicologie, incarnée par des rescapés du monde germanique, en proie à la démence hitlérienne, comme Edith Gerson-Kiwi (1908-1992) ou Israël Adler (1925-2009). Ce dernier, le maître de Roten, fut formé comme lui au Conservatoire national supérieur de musique, avant de créer les Archives nationales sonores d’Israël en s’appuyant sur le modèle de la phonothèque installée à la Bibliothèque nationale de France. Enfin, le florilège constitué à l’IEMJ rappelle un truisme : l’existence simultanée de modes d’expression musicale apparemment antinomiques. Pendant qu’on célébrait le « gefilte fisch » on qu’on se moquait des pleurs d’une future mariée refusant de quitter sa mère dans les cabarets parisiens, les Boulez et autres Leibowitz – documenté au sujet du théâtre yiddish[6] – menaient leur révolution esthétique radicale.

Dr. Philippe Olivier

Lien publication du coffret avec playlist audio : https://www.iemj.org/reedition-du-coffret-musiques-juives-dans-le-paris-dapres-guerre-elesdisc-1948-1953/

Lien vidéo Musiques juives dans le Paris d’après-guerre : https://www.iemj.org/video-musique-juives-dans-le-paris-dapres-guerre/

[1] L’actuel IEMJ est cependant né en 2006. Diverses mutations sont à l’origine de son statut actuel. En d’autres termes, la structure est à l’œuvre depuis deux décennies.

[2] Hervé Roten : Musiques liturgiques juives – Parcours et escales, Actes Sud, Arles, 1998.

[3] www.iemj.org.

[4] Ce mot hébreu désigne le chantre ou ministre-officiant d’une communauté synagogale. Il se fait entendre au cours des offices.

[5] George London (1920-1985) né George Burnstein faillit l’être plus tard. Mais des ennuis de santé et la mort de Wieland Wagner survenue en 1966 l’empêchèrent de chanteur le rôle des rôles pour un baryton – Wotan – à Bayreuth.

[6] Michael Schwalb : René Leibowitz – Missionar der Moderne, Text + Kritik, Munich, 2022, p. 41.

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