Le Théâtre de l’Odéon accueillait en ce 20 juin une soirée particulièrement attachante et riche de promesses placée sous le signe de la transmission artistique. Présenté par Aude Portalier, la directrice du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille, ce spectacle constituait la première réalisation d’un ambitieux projet pédagogique intitulé « Lab Opéra », fruit d’une collaboration entre l’Opéra de Marseille, le Théâtre de l’Odéon à l’initiative de Maurice Xiberras et le Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille.
Une première expérience « Lab Opéra » particulièrement prometteuse
L’objectif est aussi simple que remarquable : permettre aux élèves chanteurs du Conservatoire de bénéficier directement de l’expérience et du savoir-faire d’artistes professionnels invités par les institutions lyriques marseillaises et de se produire devant le public dans des conditions techniques et artistiques comparables à celles du monde professionnel, avec mise en scène, décors, costumes, éclairages, orchestre et chœurs.
Une soirée particulièrement séduisante associant une première partie consacrée à Offenbach à une rareté du répertoire français : La Poule noire de Manuel Rosenthal. Sous la direction musicale de Mehdi Lougraïda et dans une mise en scène de Bernard Pisani, les élèves de la classe de chant de Magali Damonte ont démontré combien la transmission artistique peut constituer un formidable laboratoire de talents.
Magali Damonte : une pédagogie de l’excellence
Cette réussite s’appuie sur le travail accompli par la célèbre cantatrice Magali Damonte, professeure de chant au Conservatoire. Au fil des années, cette artiste reconnue s’est imposée comme l’une des figures majeures de la pédagogie vocale dans la région marseillaise.
La qualité du travail réalisé avec ses élèves, l’homogénéité du niveau vocal, la capacité à cerner la diction française, le soin apporté à l’interprétation dramatique et la cohérence stylistique de l’ensemble témoignaient de la solidité de la formation reçue.

En guise de prélude Offenbach théâtralisé avec élégance par Bernard Pisani
La première partie réunissait plusieurs pages extraites des Contes d’Hoffmann et de La Périchole d’Offenbach. Ce choix permettait aux jeunes chanteurs d’aborder deux facettes très différentes du génie offenbachien : d’un côté la poésie et le fantastique, de l’autre la verve comique et l’esprit satirique.
Pour encadrer ces jeunes artistes, il fallait un homme de théâtre capable de mettre son expérience au service de la transmission : Chanteur, comédien, danseur, chorégraphe et metteur en scène à l’éminente carrière, Bernard Pisani apparaissait comme le guide idéal d’une telle aventure.
Car ce qui frappe tout au long de la soirée est précisément l’absence de toute impression de spectacle scolaire. Les quatre jeunes chanteurs évoluent sur scène avec le sérieux, la concentration, la discipline et la maîtrise que l’on attend de véritables professionnels, Bernard Pisani évitant constamment le piège de la surcharge. Tout respire la mesure, le goût et le raffinement. Cette élégance, qui caractérise depuis toujours son parcours artistique, irrigue l’ensemble du spectacle. La fluidité permanente du mouvement, le refus de tout effet inutile en sont les maîtres-mots. Tout paraît simple alors que tout est soigneusement pensé.
Beaucoup auraient pu se contenter d’un simple concert costumé ou d’une succession de numéros présentés de manière statique. Bernard Pisani a choisi une voie autrement plus ambitieuse.

Présentés dans un élégant décor évoquant un salon de musique raffiné, ces différents extraits de l’œuvre d’Offenbach forment un véritable parcours dramatique plutôt qu’une simple succession de morceaux choisis… Les personnages existent, les situations sont jouées, les costumes changent d’un extrait à l’autre et les chanteurs ne se contentent jamais d’interpréter leur partition face au public. Tout est construit, organisé, chorégraphié avec précision.
L’accompagnement assuré au piano par Anne Guidi soutient avec une remarquable souplesse les jeunes interprètes. Sa connaissance des voix et son attention constante aux respirations et au sens des couleurs permettent de recréer tout l’univers poétique d’Offenbach malgré l’absence d’orchestre
La présence permanente d’un couple de danseurs (Anne-Céline Pic-Savary, et Guillaume Revaud) confère à l’ensemble une fluidité supplémentaire. Loin de constituer un simple ornement visuel, les interventions chorégraphiques prolongent l’action dramatique et soulignent les émotions des personnages.

Offenbach entre poésie et fantaisie
Dans Les Contes d’Hoffmann, Dulce Guadarrama séduit par la fraîcheur du timbre et une réelle aisance dans la vocalisation dans « Les oiseaux dans la charmille ». Aux côtés d’Esma Mehdaoui, elle forme un duo équilibré dans une Barcarolle élégante et soigneusement phrasée.
Esma Mehdaoui fait également valoir un timbre chaleureux, une évidente maturité artistique et une belle présence dans « Vois sous l’archet frémissant ». La qualité du phrasé et surtout l’excellence de la diction française retiennent constamment l’attention.
Le versant bouffe d’Offenbach permet ensuite au baryton Loïc Basille de révéler une personnalité scénique particulièrement affirmée. Son aisance naturelle et son sens du théâtre lui permettent de capter immédiatement l’intérêt du public.
Le ténor Damien Barra fait valoir un indéniable engagement théâtral. Les pages les plus drôles de La Périchole inspirent son instinct comique. Son jeu demeure constamment juste, sans jamais sacrifier la tenue de son chant.
Un joyeux final réunit l’ensemble des interprètes dans une atmosphère de fête communicative avec La Belle Hèlène et un clin d’œil malicieux au Pont des soupirs affichant une cohésion remarquable de ces jeunes artistes qui peut déjà laisser entrevoir de futures carrières professionnelles

La Poule noire de Manuel Rosenthal : une délicieuse redécouverte portée par la jeunesse du Conservatoire
Après l’entracte venait le moment de découvrir ou redécouvrir La Poule noire, petit bijou injustement oublié du patrimoine lyrique français.
Manuel Rosenthal, héritier de la tradition française ou l’esprit français
Par son charme désuet, son humour toujours efficace et sa qualité musicale, cet opéra bouffe mériterait assurément de retrouver plus souvent le chemin des scènes françaises.
Compositeur, chef d’orchestre et pédagogue né en 1904 et disparu en 2003, Manuel Rosenthal appartient à cette génération de musiciens qui assurèrent la continuité de la grande école française entre les deux guerres et la seconde moitié du XXe siècle. Élève privilégié de Maurice Ravel dont il demeura l’un des plus fidèles héritiers, chef d’orchestre prestigieux, directeur de l’Orchestre National de France ainsi que les plus grandes phalanges internationales, il demeure surtout connu du grand public pour sa Gaîté parisienne, brillant assemblage de pages d’Offenbach devenu l’un des ballets les plus populaires du répertoire.
Pourtant Rosenthal fut également un compositeur fécond dont les ouvrages lyriques mériteraient une plus large reconnaissance.

La poule noire : une œuvre pleine de fantaisie
Créée à la Comédie des Champs-Élysées le 25 mai 1937, sur un livret de Nino La Poule noire témoigne de son goût pour le théâtre musical léger, spirituel et élégamment construit. Située à la frontière de l’opérette, de la comédie musicale et du théâtre chanté, l’œuvre témoigne d’un sens irrésistible du rythme dramatique, d’une orchestration raffinée et d’un humour délicieusement français où l’esprit, la finesse et l’élégance priment toujours sur les effets faciles1.
L’intrigue, volontairement légère et fantaisiste, offre l’occasion de multiplier les situations cocasses, les quiproquos et les rebondissements. Constance, veuve inconsolable, va s’installer, pour demeurer plus près de son cher défunt, en face du cimetière où il repose. Elle vit claustrée, dans les larmes. La révélation par son soupirant Berbiqui de la lettre de feu son époux qui l’a trahie fait de l’inconsolable veuve une femme folâtre et bientôt consolée. La partition utilise magistralement des rythmes de blues, de fox-trot de java et un final aux accents d’une Espagne chaleureuse alternant avec bonheur dialogues parlés, ensembles vifs et numéros chantés d’une grande efficacité dramatique.
On y retrouve cette qualité spécifiquement française qui consiste à ne jamais confondre légèreté et superficialité. Derrière la fantaisie de l’intrigue apparaissent un véritable sens dramatique, une écriture musicale raffinée et un humour constamment maîtrisé. Sous des apparences légères, l’ouvrage révèle une remarquable maîtrise dramatique et un sens très sûr du rythme théâtral. Rosenthal y déploie une écriture pleine de charme, nourrie de mélodies séduisantes et d’une orchestration subtile

Une mise en scène empreinte de l’esprit de l’ouvrage
La mise en scène de Bernard Pisani traduit avec beaucoup d’esprit l’ouvrage de Nino et Rosenthal. Refusant toute surcharge, il privilégie la lisibilité de l’action et l’efficacité du jeu théâtral. Les déplacements sont précis et fluides, les situations clairement caractérisées et l’humour constamment présent sans jamais sombrer dans la caricature. Cette approche permet à l’œuvre de conserver toute sa fraîcheur tout en lui donnant une vitalité contemporaine qui le rend immédiatement accessible.

Une distribution investie
La réussite de cette représentation repose également sur l’engagement remarquable des jeunes artistes.
Dulce Guadarrama campe une Constance pleine de vivacité et dotée d’un timbre lumineux. Face à elle, Esma Mehdaoui compose une Madeleine attachante, dotée d’une diction particulièrement soignée.
Damien Barra se distingue par son sens du théâtre et son aisance dans les situations comiques. Son Berbiqui bénéficie d’une caractérisation précise et d’une belle énergie dramatique. Loïc Basille complète idéalement le quatuor principal grâce à une personnalité scénique affirmée et à une émission vocale solide.
Les interventions chorégraphiques d’Anne-Céline Pic-Savary et Guillaume Revaud apportent un supplément de dynamisme à l’ensemble tandis que le chœur du Conservatoire participe efficacement à la vitalité du spectacle.

Orchestre et chœurs : la dimension professionnelle supplémentaire du spectacle
Sous la direction de Mehdi Lougraïda, l’ensemble OSAMU & Co apporte immédiatement une nouvelle dimension sonore à la représentation. Le chef accompagne les jeunes chanteurs avec une attention constante, veillant à préserver l’équilibre entre fosse et plateau tout en maintenant une remarquable vitalité dramatique.
L’orchestre se distingue par sa précision, sa souplesse et son enthousiasme communicatif. Les couleurs de la partition sont mises en valeur avec goût tandis que les nombreux changements de climat sont parfaitement maîtrisés.
Le Chœur Lyrique du Conservatoire, préparé par Jean-Emmanuel Jacquet, participe lui aussi pleinement à la réussite de l’entreprise. Les interventions chorales apportent relief et animation à une représentation qui ne connaît aucun temps mort.
L’ensemble contribue fortement à donner au spectacle cette dimension professionnelle qui constitue précisément l’un des objectifs du projet Lab Opéra

Une belle réussite pédagogique et artistique et une initiative à renouveler
Au-delà de la réussite artistique de cette représentation, cette première édition de « Lab Opéra » constitue sans doute un modèle particulièrement pertinent de collaboration entre institutions culturelles et établissements d’enseignement supérieur artistique.
Rarement un projet pédagogique aura bénéficié d’un tel niveau d’exigence artistique.
Grâce à l’engagement de l’Opéra de Marseille, du Théâtre de l’Odéon, du Conservatoire Pierre Barbizet, de Magali Damonte, de Bernard Pisani et de l’ensemble des artistes associés au projet, de jeunes chanteurs ont pu découvrir concrètement les exigences du métier dans les meilleures conditions possibles.
Le public marseillais ne s’y est pas trompé en réservant à cette représentation un accueil particulièrement chaleureux.
Au terme de cette soirée, chacun avait le sentiment d’avoir assisté non seulement à une fort agréable redécouverte de La Poule noire de Manuel Rosenthal, mais également à la naissance d’une initiative appelée, espérons-le, à devenir l’un des rendez-vous réguliers de la vie lyrique marseillaise.
Christian Jarniat
20 Juin 2026
1Parmi les nombreuses productions de l’ouvrage on citera celle de l’Opéra Comique en 1958 avec Denise Duval et Jean Giraudeau
Direction musicale : Mehdi Lougraïda
Mise en scène et chorégraphie : Bernard Pisani
Classe de chant : Magali Damonte
Pianistes / Cheffes de chant : Laura Caravello, Anne Guidi
Orchestre : OSAMU & Co
Direction de l’orchestre : Sébastien Boin
Chœur lyrique du Conservatoire Pierre Barbizet : Jean-Emmanuel Jacquet
Constance : Dulce Guadarrama
Madeleine : Esma Mehdaoui
Berbiqui / Fidelio : Damien Barra
Lajoie : Loïc Basille
Danse : Anne-Céline Pic-Savary, Guillaume Revaud
Première partie – Offenbach
Pianiste : Anne Guidi
La Barcarolle (Les Contes d’Hoffmann) : Esma Mehdaoui, Dulce Guadarrama
Les Oiseaux dans la charmille : Dulce Guadarrama
Vois sous l’archet frémissant : Esma Mehdaoui
Couplet de l’incognito (La Périchole) : Loïc Basille
Le Muletier : Damien Barra, Esma Mehdaoui
On me proposait d’être infâme : Damien Barra
Finale : Esma Mehdaoui, Dulce Guadarrama, Damien Barra, Loïc Basille











