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Lumineuse entrée de Saint François d’Assise au Grand Théâtre de Genève

Lumineuse entrée de Saint François d’Assise au Grand Théâtre de Genève

dimanche 14 avril 2024

©Carole Parodi

Avec ses plus de quatre heures de musique et les grands nombres de musiciens et choristes prescrits par Olivier Messiaen, Saint François d’Assise n’est que trop rarement représenté. Créé à Paris en 1983, au Palais Garnier, l’unique opéra du compositeur, en trois actes et 8 tableaux, retrace la vie mythique du Saint fondateur de l’ordre religieux des franciscains. Cette œuvre magistrale a donc dû attendre cette série de représentations pour qu’elle entre au répertoire du Grand Théâtre de Genève. Pour cet événement, les maîtres d’œuvre ont fait le choix déterminant de laisser vide la fosse d’orchestre, pour placer les plus de 110 musiciens sur la partie arrière du plateau, ainsi que les choristes, sur quatre rangs, tout au fond de la scène. Ce dispositif laisse ainsi une chance aux solistes, jouant et chantant à l’avant, de se faire entendre du public sans forcer démesurément en ayant à passer un mur orchestral qui peut se révéler par moments de très grande hauteur dans cette partition.

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©Carole Parodi

L’ensemble de la réalisation visuelle, à l’exception des lumières confiées à Jean Kalman, est à la charge d’Adel Abdessemed, plasticien et artiste multiforme. Pour le premier tableau « La Croix », le rideau se lève sur divers objets aux surfaces de branches d’arbres – jarre, cube, boule –, ainsi qu’un immense disque vertical suspendu au centre. Celui-ci, aux motifs de croix de David, reçoit des vidéos en surimpression, certaines figuratives, comme le visage de Saint François ou encore des porteurs de croix dessinés en noir et blanc, et d’autres bien plus abstraites, comme ces particules rouges qui se déplacent lentement. La fin du tableau est marquée par un baisser de rideau, les lumières se rallument en salle pendant qu’une partie du public s’essaie à de timides applaudissements. Ces précipités entre tableaux successifs, sans nul doute nécessaires aux changements de décors, cassent tout de même la continuité du parcours de Saint François et ses acolytes, seul point faible d’un spectacle par ailleurs remarquable en tous points. Deux disques prennent ensuite place au deuxième tableau « Les Laudes », ainsi que des animations scénographiques diverses, comme un ballon en globe terrestre qui se dégonfle, ou encore une femme nue qui passe portant son bébé dans les bras. Le moulin à pierre est aussi le lien avec les vidéos de robots qui, inlassablement, pressent le raisin de leurs pieds, paraissant ainsi danser à l’infini. De nombreux fûts et citernes en plastique sont installés à cour pour « Le Baiser au Lépreux » et c’est du sommet qu’apparaît l’Ange, tandis que sont présents sur le sol deux chariots de supermarché.

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©Carole Parodi

À partir du deuxième acte, on bascule davantage dans une plus classique mise en scène d’opéra, par rapport à ce qui pouvait plus relever de l’installation artistique précédemment. Pour « L’Ange voyageur », les Frères balaient le sol dans la salle conventionnelle, des fresques de Saint François et de l’ange sur les murs de pierre, avec une pancarte lumineuse « EXIL » et non pas « EXIT » comme attendu. Pour le cinquième tableau « L’Ange musicien », une sculpture géante est placée au centre ; on pense à une colombe, mais il s’agit plus précisément d’un pigeon tout blanc, juchée au sommet d’un tas en cône parfait d’œufs et de quelques pommes, monticule lui aussi tout blanc. Les vidéos reviennent pour « Le Prêche aux oiseaux » : sur le disque à gauche un pigeon (plutôt que la tourterelle du livret) et à droite de courtes séquences, parfois aux couleurs exacerbées, d’oiseaux divers et variés. « Les Stigmates » du troisième acte à la Verna dévoilent l’église, comme une maquette géante, avec ses hautes fenêtres qui permettent d’apercevoir au travers les instrumentistes placés à l’arrière. Le huitième et dernier tableau « La Mort et la Nouvelle Vie », passé l’énigmatique dromadaire qui monte rapidement dans les cintres, opte pour un dépouillement extrême : le plateau est nu à présent, François allongé sur sa couche, ce qui nous donne d’ailleurs la vision complète des musiciens et choristes sur le plateau. Il faut aussi mentionner les costumes très inventifs et significativement modernisés : François, à la manière d’un migrant, porte deux sacs accrochés à son manteau, le Lépreux, en slip, a sur le dos un manteau d’ampoules lumineuses et de sacs en plastique, alors que les autres frères endossent des pardessus décorés de circuits imprimés et morceaux de vieux appareils électroniques.

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©Carole Parodi

La lecture de la distribution vocale, en la quasi absence de noms francophones, pouvait, a priori, inspirer de la crainte. Mais il en est rien a posteriori, la distribution réunie à Genève relevant du sans-faute, avec des chanteurs qui assurent une splendide qualité de prononciation du texte. C’est le cas en premier lieu de Robin Adams dans le rôle particulièrement long et difficile de Saint François. La voix est richement timbrée et naturellement puissante, y compris dans ses passages quasiment parlés. Le baryton fait preuve d’une impressionnante endurance, conservant même des ressources à la toute fin pour émettre un somptueux diminuendo sur son dernier mot « vérité ». Canadienne anglophone, la soprano Claire de Sévigné compose un Ange délicat et particulièrement aérien, tenant longuement ses aigus dans une juste intonation. En robe blanche, elle passe régulièrement sur le plateau réellement comme un ange. En Lépreux, Aleš Briscein fait entendre un ténor bien concentré, au français simplement correct, mais qui lance ses aigus avec force, comme son « Miracle » à sa guérison. Autres ténors, Jason Bridges et Omar Mancini, respectivement distribués en Frère Massée et Frère Élie, sont bien en place dans un registre parfois très aigu, avec un supplément de qualité de français et de projection pour le premier. Kartal Karagedik en Frère Léon est un baryton au timbre riche et séduisant, très bien disant également. Les trois autres Frères Bernard, Sylvestre et Rufin, respectivement William Meinert, Joé Bertili et Anas Séguin, interviennent le plus souvent ensemble, sur des accords en extrême grave qui semblent émis d’outre-tombe.

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©Carole Parodi

L’autre grand triomphateur de l’entreprise est le chef Jonathan Nott, à la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande impeccable de bout en bout et particulièrement bien préparé pour ce qui concerne la redoutable précision rythmique à assurer pour cette composition. Très sollicitées, les percussions forment un spectacle à elles seules, au gré des possibilités que nous laisse la scénographie changeante, avec par exemple un jeu de xylophone assez fascinant. Mais tous les pupitres sont à saluer, entre autres les bois qui sont mis à grande contribution pendant le Prêche aux Oiseaux. Avec près d’une centaine de participants, le Chœur du Grand Théâtre de Genève est renforcé pour l’occasion par le Motet de Genève, formant un bel ensemble duquel s’échappent à de très rares instants une ou deux voix sur de rares attaques ou fins de phrases. Après les dernières interventions des solistes à l’ultime tableau, tous les choristes viennent rapidement investir le devant de la scène et se faire entendre dans un volume décuplé pour les dernières mesures, effet qui amplifie l’ovation que réserve le public à l’issue de la représentation.

François JESTIN

14 avril 2024

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Direction musicale : Jonathan Nott

Mise en scène, scénographie, costumes et vidéo : Adel Abdessemed

Lumières : Jean Kalman

Co-éclairagiste : Simon Trottet

Dramaturgie : Stephan Müller

Direction des chœurs : Mark Biggins

Assistant à la mise en scène : Jeff Kessler

Assistant à la scénographie : Manuel La Casta

Assistante costumes : Laura Garnier

Saint François : Robin Adams

L’Ange : Claire de Sévigné

Le Lépreux : Aleš Briscein

Frère Léon : Kartal Karagedik

Frère Massée : Jason Bridges

Frère Élie : Omar Mancini

Frère Bernard : William Meinert

Frère Sylvestre : Joé Bertili

Frère Rufin : Anas Séguin

Chœur du Grand Théâtre de Genève

Le Motet de Genève

Orchestre de la Suisse Romande

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