Les Boréades de Rameau : le vent souffle au Badisches Staatstheater de Karlsruhe !

Les Boréades de Rameau : le vent souffle au Badisches Staatstheater de Karlsruhe !

jeudi 26 février 2026

©Felix Grünschloß

Les Boréades de Jean-Philippe Rameau ont une histoire très particulière : les répétitions de cette tragédie lyrique commencèrent en 1763, mais sans aller jusqu’à la première représentation, le compositeur décédant l’année suivante. Et ce n’est qu’en 1982 qu’eut lieu la création en version scénique au Festival d’Aix-en-Provence, faisant suite à la représentation en version de concert de 1975 au Queen Elizabeth Hall de Londres, les deux dirigées par John Eliot Gardiner. L’ouvrage reste rare de nos jours, on se souvient pour notre part de la formidable production de Robert Carsen au Palais Garnier en 2003, sous la baguette de William Christie, celle de Laurent Pelly à Lyon en 2004 dirigée par Marc Minkowski, ce même chef remettant l’ouvrage sur le métier en juillet 2014 au Grand Théâtre de Provence, en version de concert cette fois. Jumelant chant lyrique et danse, l’opus ramiste nécessite en conséquence des moyens significatifs, le titre étant d’ailleurs à la fois au programme d’opéra et celui de ballet du Badisches Staatstheater de Karlsruhe.

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©Felix Grünschloß

On pourrait dire que la mise en scène de Christoph von Bernuth est assez classique, les protagonistes évoluant sur le vaste plateau, noir et le plus souvent d’un extrême dépouillement. Les éléments de décors d’Oliver Helf se résument en effet à plusieurs chaises à partir du deuxième acte, ainsi qu’à une sphère en forme de lune pour les deux derniers actes, suspendue aux cintres. Celle-ci descend au cinquième acte, comme pour accompagner les terribles menaces de Borée, et peut d’ailleurs rappeler l’oppression ressentie par l’approche de la planète Melancholia, dans le film éponyme de Lars von Trier. Les vidéos de Sven Stratmann projetées sur le tulle d’avant-scène et en fond de plateau renforcent le traitement en noir et blanc, entre formes abstraites et les nombreuses lettres qui forment des mots à l’acte II (Freiheit, Philosophie, Revolution, Liebe, …). Les lumières, mises au point conjointement par le metteur en scène et le décorateur, sont très réussies et produisent un large spectre entre blanc concentré, clair-obscur et vraiment obscur.

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©Felix Grünschloß

Mais c’est la danse qui prend tout de même la plus grande partie de l’animation visuelle, assurée par les danseuses et danseurs membres du Staatsballett. La chorégraphie d’Antoine Jully est variée, oscillant entre gestes de la tradition et mouvements et portés plus actuels, mais là encore on aurait tendance à parler d’un traitement plutôt classique et presque sage, quand on garde en souvenir la proposition fortement contemporaine et fort décalée d’Edouard Lock pour la compagnie La la la human steps, en 2003 à Garnier.

La distribution vocale est de bonne tenue globale, d’une qualité de français parfois inégale selon les chanteurs. Il faut à ce propos remercier chaleureusement l’Opéra de Karlsruhe de mettre à disposition des spectateurs les surtitres non seulement en allemand, mais aussi dans l’original français. A quand les surtitres en allemand pour les ouvrages de Wagner à l’Opéra de Paris ?

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©Felix Grünschloß

Première protagoniste à entrer en scène, Anastasiya Taratorkina dégage une puissance supérieure au format qu’on entend habituellement en Alphise. Le français est de très bonne qualité et le timbre agréable, mais elle semble pousser parfois comme une soprano lyrique, plus particulièrement au cours de ses airs en solo. La voix sait aussi se faire plus légère, pour ses récitatifs ou au cours de duos, entre autres face à son aimé Abaris. L’actrice impose naturellement son personnage royal à l’entrée en scène, couronne sur la tête et port altier.

L’autre soprano Martha Eason est aussi dotée d’un volume certain en Sémire, comme pour conduire son air « Si l’Hymen a des chaînes », avec une souplesse confortable pour y passer les traits vocalisés, même si l’extrême aigu semble légèrement tiré.

Paola Leoci complète dans le rôle moins développé de l’Amour.

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©Felix Grünschloß

Côté masculin, Mathias Vidal fait très belle impression en Abaris, par son chant probe, naturel et expressif, ainsi qu’une qualité de prononciation qui rend totalement inutile la lecture des surtitres… chose rare à l’opéra ! L’expression des sentiments est aussi très bien rendue, dès son air d’entrée « Charmes trop dangereux, malheureuse tendresse » où l’on partage son tourment intérieur. Plus tard il donne à voir une douleur plus extériorisée quand il fait les cent pas sur le plateau, avec souvent une station à gauche puis à droite… ou le contraire ! On admire ses efforts pour varier les nuances, entre mezza voce dans un souffle et d’autres notes enflées, même au prix par instants de fugaces fragilités, bien maîtrisées toutefois par le chanteur.

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©Felix Grünschloß

Chez les princes Boréades, on apprécie en premier lieu Sébastian Monti en Calisis, ténor léger sensiblement resserré dans ses notes les plus aiguës, mais très musical et qui tient sa ligne vocale dans un français correct. Qualité du texte en revanche insuffisante pour le Borilée de Tomohiro Takada, baryton qui a tendance à faire du son, d’une projection sans doute vigoureuse mais plutôt prosaïque. C’est aussi le cas du Borée de Konstantin Gorny qui intervient uniquement au cinquième et dernier acte « Obéissez, quittez vos cavernes obscures ». Aux allures de Lucius Malefoy dans Harry Potter, longue perruque blanche et pardessus noir, le personnage fait peur en noircissant son timbre, mais le chanteur tombe presque en panne de voix un peu plus tard, nous faisant quand même sourire quand il jette sa perruque et son manteau.

L’Adamas d’Armin Kolarczyk fait quant à lui bien meilleure impression, baryton richement et solidement timbré, doté d’un supplément de projection dans la moitié supérieure du registre, tandis que Oğulcan Yilmaz tient le rôle plus épisodique d’Apollon.

Il est à noter que le « Tambour » de Michael Metzler n’est pas un rôle chanté, mais le percussionniste venant par deux fois sur scène, son nom a été inscrit dans la distribution.

A la tête de l’orchestre maison de la Badische Staatskapelle, la direction d’Attilio Cremonesi nous laisse sur notre faim en début de représentation. Le mordant des attaques et la fulgurance des William Christie et Marc Minkowski sont absents ce soir, ceux-ci alors aux commandes de formations spécifiquement baroques. Le manque de nerf se fait plus particulièrement sentir sur les séquences dansées, mais au fur et à mesure de la représentation, on apprécie de plus en plus la qualité des instrumentistes, en particulier sur les airs les plus doux et les récitatifs, assurés par le chef au clavecin. Il est vrai que les cors, très sollicités au début de l’ouvrage, détonnent plus d’une fois et nous donnent une première impression défavorable. Les choristes du Badischer Staatsopernchor nous paraissent également inconstants, les hommes un peu timides à l’entame et l’ensemble pas toujours très homogène, dans un français perfectible, mais l’enthousiasme collectif remportant la mise au bilan.

Irma FOLETTI
26 Février 2026

Les Boréades, tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau

Badisches Staatstheater Karlsruhe,

Direction musicale : Attilio Cremonesi
Mise en scène et lumières : Christoph von Bernuth
Chorégraphie : Antoine Jully
Décors et lumières : Oliver Helf
Costumes : Karine Van Hercke
Vidéo : Sven Stratmann
Chef des chœurs : Ulrich Wagner
Dramaturgie : Stephanie Twiehaus

Alphise : Anastasiya Taratorkina
Abaris : Mathias Vidal
Sémire : Martha Eason
Calisis : Sébastian Monti
Adamas : Armin Kolarczyk
Borée : Konstantin Gorny
Borilée : Tomohiro Takada
Apollon : Oğulcan Yilmaz
Le Tambour : Michael Metzler
L’Amour : Paola Leoci
Polymnie : Sara de Franco

Badische Staatskapelle

Badischer Staatsopernchor

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