Mise en vente du livre de Wolfgang Rathert, faisant le ménage parmi les approches hagiographiques et partisanes du phénomène Karajan. Ce travail d’une magnifique méticulosité apporte diverses révélations sur le passé trouble du chef d’orchestre. Elles s’intègrent au récit de certaines de ses 3400 apparitions publiques dans 350 lieux différents, avec 134 orchestres et 1700 solistes. Au cours de sa carrière, l’Autrichien réalisa par ailleurs 2300 enregistrements de 914 œuvres.
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Trente-sept ans après sa disparition, survenue en 1989, l’image d’Herbert von Karajan confronte toujours les observateurs à nombre de questions. Qui était vraiment cet homme ? Comment parvint il à se hausser à une pareille célébrité, caractéristique que – même avant lui – Furtwängler ou Toscanini n’eurent jamais ? La perfection parfois glacée de ses interprétations est-elle toujours d’actualité ? Voici que le livre de Wolfgang Rathert, récemment paru, se démarque fortement des ouvrages l’ayant précédé. Il y eut en effet, des travaux de thuriféraires à la botte du despote musical, tout comme des écrits se distinguant par une indéniable et craintive prudence, à l’époque où il était vivant.[1]
L’un des aspects les plus remarquables du travail de Rathert réside dans la concision avec laquelle il synthétise et amène nombre de questions suscitées par Karajan. Celle de ses détracteurs d’envergure – durant son vivant – est l’une de celles-ci. Certains hauts fonctionnaires autrichiens, ayant participé à la préparation de son dossier de dénazification, le haïssaient. Mais le pire de ses ennemis se nommait Wilhelm Furtwängler. Il fit, entre 1933 et 1945, tout ce qui était en son (considérable) pouvoir pour le discréditer auprès des dignitaires du régime fasciste allemand et de Hitler lui-même. Dès 1951, l’année de réouverture du Festival de Bayreuth, la présence simultanée des deux chefs d’orchestre à l’affiche du Festspielhaus suscita des désagréments permanents aux Frères Wieland et Wolfgang Wagner.
Furtwängler avait exprimé l’ordre de bloquer l’accès de Karajan à ses répétitions et faisait en sorte qu’il lui soit invisible. Il avait même obtenu que des toilettes soient affectées à son seul usage. Quant à Karajan, il donna aussi du fil à retordre aux Frères Wagner. Il tenta de modifier la place des instrumentistes dans la fosse d’orchestre couverte du Festspielhaus. Mais il fut contraint de renoncer à ce projet. Il fallut attendre la mise en place du Festival de Pâques de Salzbourg – en 1967 – pour qu’un Karajan enfin seul maître à bord se lance dans une entreprise aussi sidérante : tenir des répétitions avec des chanteurs en playback. Elle suscita nombre de désagréments. Enfin, les Frères Wagner redoutaient que Karajan fasse du chantage afin d’obtenir des mises en scènes sur la « verte colline ». Il en réalisa par la suite quarante-six, affectées à vingt-huit œuvres scéniques. Mais la tentative se solda par un échec.
Dès lors, Karajan ne revint jamais à Bayreuth, où l’on ne se prosternait pas devant lui. Mais le combat entre lui et Furtwängler durait déjà depuis 1938, l’année où l’Autrichien avait provoqué « le miracle Karajan » en dirigeant « Tristan et Isolde » à Berlin. Sa prestation, qualifiée d’événement historique, mit Furtwängler dans une colère folle. Il était tout sauf partageur.[2] Alors âgé de quarante-huit ans, il demanda aux plus hautes autorités du gouvernement nazi d’empêcher Karajan de diriger dans la capitale allemande et de le démettre de ses fonctions de directeur général de la musique à Aix-la-Chapelle. L’entourage proche de Furtwängler révéla, des années après, qu’il rêvait même de son concurrent durant des nuits perturbées par des apparitions de celui-ci au pied du lit où le vénérable Wilhelm était censé se reposer …
Mais, à l’inverse du Dr. Furtwängler, l’impatient Karajan était inscrit au NSDAP, le parti hitlérien. Comme, d’ailleurs, Elisabeth Schwarzkopf. Il fut néanmoins exclu, en 1942, du même NSDAP parce que sa seconde épouse avait des origines juives. Elle venait d’une très riche famille d’entrepreneurs et n’hésita pas à s’afficher, en compagnie de son époux, avec des dirigeants nazis et des personnalités élevées de l’époque. Ainsi, l’anniversaire de Frau von Karajan fut fêté, en octobre 1944, à l’Hôtel Adlon de Berlin au milieu de convives tels que le ministre Albert Speer et le sculpteur Arno Breker. En dépit de la rivalité affirmée entre Göring et Goebbels, le chef d’orchestre était devenu une figure essentielle de la vie culturelle de la capitale allemande. Cette situation exaspérait Furtwängler, furieux par ailleurs de constater que son répertoire était le même que celui de Karajan. Ils culminaient tous deux dans les symphonies de Beethoven. Une telle prédilection poursuivait une tradition datant de Hans von Bülow. L’excellent Kurt Sanderling marcha sur le même chemin.
La période de la Seconde Guerre mondiale amena tant Furtwängler que Karajan à diriger dans des pays occupés par l’Allemagne nazie ou proches d’elle sous le rapport de l’idéologie. On se souvient des représentations de « Tristan et Isolde » à l’Opéra de Paris, avec Germaine Lubin. En décembre 1940, Karajan se fit entendre au Palais de Chaillot. Il y conduisit la « Messe en si mineur » de Bach pour les soldats allemands, les dignitaires nazis et les Français satisfaits de l’Occupation. L’un d’eux et non des moindres – Pierre Laval – prit la parole au début du concert. Près de trois décennies plus tard, Karajan profita des largesses financières de la France. Suite à une idée étrange de Marcel Landowski, alors directeur de la Musique au ministère de la Culture, il fut directeur musical de l’Orchestre de Paris entre 1969 et 1971. Sa nomination avait été approuvée par le Président de Gaulle. Mais Karajan ne resta guère longtemps dans la capitale française. Les musiciens de l’Orchestre de Paris s’opposèrent de manière frontale à son despotisme.
Pourtant, le tropisme français de Karajan demeurait. Il épousa en troisièmes noces le mannequin français Eliette Mouret, de vingt-deux ans plus jeune que lui. Il réalisa, entre 1965 et 1967, des captations d’œuvres de cinq compositeurs avec le cinéaste Henri Georges Clouzot (1907-1977). Ce dernier n’avait jamais eu des idées républicaines. L’un des esclaves français de Karajan fut l’imprésario Michel Glotz (1931-2010).[3] Ayant fait la connaissance du chef d’orchestre à New-York en 1965, Glotz se mit à occuper un rôle central pour ses enregistrements. Il y eut aussi le critique musical Clym (1927-2021), véritable chien courant de Karajan. Dépourvu du moindre esprit critique au sujet de son idole, il était pris de rage si l’on osait nuancer une appréciation béate formulée à l’égard du maître. Sous ce rapport, Clym ressemblait aux auteurs autrichiens Karl Löbl et Ernst Haeusserman, ayant respectivement publié une biographie de Karajan en 1966 et en 1968. Ils étaient ses obligés, n’avaient pas la conscience tranquille et se livraient à des dénégations au sujet de leur pays absorbé à l’Allemagne par l’Anschluss. Pourtant, 40% des membres de l’Orchestre philharmonique de Vienne avaient été membres du parti nazi, le NSDAP.
Tant Karl Löbl qu’Ernst Haeusserman n’étaient pas diligents à indiquer – à l’inverse de Rathert – les activités « militantes » de Karajan à une certaine époque. Rathert informe ses lecteurs qu’il dirigea, le 1er décembre 1940, un concert radiodiffusé pour tous les combattants de la Wehrmacht. Par ailleurs, il monta régulièrement au pupitre lors des manifestations de « La Force par la joie », organisation tentaculaire de loisirs mise en place par l’administration nazie.[4] Durant la période où Karajan fut directeur général de la musique à Aix-la-Chapelle, il conduisit sept cents choristes et cent instrumentistes à l’occasion d’une fête de la section locale du NSDAP. On était en juin 1935. La célébration en plein air permit au Salzbourgeois de faire entendre la cantate « Fête du nouvel État », signée de Richard Trunk (1879-1968), un adepte éperdu des théories hitlériennes.[5] En outre, les milieux très informés soupçonnaient Karajan d’avoir été recruté par un service de la SS …
Que cela plaise ou non, le chef d’orchestre participa de manière passive à la transformation de l’Allemagne en maison de fous où coulait le sang et où s’ouvraient des camps de concentration. La journaliste juive Bella Fromm (1900-1972), très introduite dans la haute société berlinoise, ne lui adressa jamais la parole. Elle considérait aussi que son départ définitif, en septembre 1938, vers les États-Unis à bord du paquebot « Normandie » était le résultat d’intrigues menées par des arrivistes du monde culturel. Dont Karajan. Ne disait-elle pas aussi à propos d’Hitler : «Un peintre en bâtiment autrichien m’a menée là. » ?[6] Ce n’est pas contester le talent de Karajan que d’indiquer – comme Rathert – qu’il « ignorait la morale et les scrupules ». Il trouva, au demeurant, son équivalent en la matière avec son partenaire d’affaires Walter Legge (1906-1979), célèbre producteur de disques et époux d’Elisabeth Schwarzkopf. La biographie de Legge et celle de Karajan comporte des périodes non renseignées de manière sérieuse. Que fit le chef d’orchestre entre 1944 et 1946 ? On sait seulement qu’il se serait enfui de Berlin vers Milan par avion en mars 1945. Au même moment, les Alliés transformaient la capitale allemande en enfer terrestre. Karajan craignait pour sa vie et pour sa carrière.
S’il est parvenu à absorber les œuvres par son interprétation comme Kurt Sanderling le fit, Karajan s’est aussi distingué de la manière suivante : « Il n’ allait pas […] au bout du compte de la musique, mais de lui-même, déchiré par sa vision du rôle du chef d’orchestre comme figure proche du politicien ou de la vedette de cinéma. »[7] On mettra, face à cette constatation, la blague suivante ayant circulé au sujet de Karajan : un psychanalyste viennois reçoit le chef d’orchestre. Il s’allonge sur le divan. Le psychanalyste lui demande pourquoi il est venu le consulter. Réponse de Karajan : « Au début, j’ai crée le ciel et la terre. »
Dr. Philippe Olivier
Wolfgang Rathert : « Herbert von Karajan – Macht – Ohnmacht – Vermächtnis », text + kritik, Munich, 2026, 348 pages.
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[1] Le plus récent est signé Peter Uehling. Il est paru en 2008 chez Hermann, avec une introduction et dans une traduction française de Philippe Olivier, annoncée sous le pseudonyme de Paul Gérard. Une postface signée Paul Badura Skoda clôt le livre.
[2] Furtwängler trouvait aussi que Karajan était trop bien rémunéré. Pourtant, Furtwängler avait encaissé uniquement à l’Orchestre philharmonique de Berlin – pour la seule année 1938 – l’équivalent d’un million d’euros.
[3] Michel Glotz était un imprésario mondain de l’ancienne école. Il présentait des points communs avec sa consœur Marie-Anne Pochon de Valmalète, récemment décédée et dotée d’un caractère difficile. Elle représenta notamment Leonard Bernstein en France.
[4] En allemand : « Kraft durch Freude ». Certains de ses membres furent – entre autres – traînés de force au Festival de Bayreuth. Une partie d’entre eux en revint dégoûtée de Wagner à tout jamais.
[5] En allemand : « Feier des neuen Staats ».
[6] Bella Fromm: Als Hitler mir die Hand küsste, Rowohlt, Berlin, 1993, p.302. Le métier d’Hitler était, à l’origine, celui de peintre en bâtiment.
[7] Wolfgang Rathert, p. 153.
