Elektra, opéra en un acte de Richard Strauss, connut sa première en 1909. Il est le fruit de la première collaboration du compositeur avec Hugo von Hofmannsthal, qui écrivit le livret d’après sa pièce de théâtre éponyme créée en 1903, une réécriture pour un public contemporain de la pièce de Sophocle.
Ce premier livret fut suivi de cinq autres, le dernier étant Arabella. La remarquable complicité entre les deux hommes ne s’arrêta qu’en raison de la mort soudaine du librettiste en 1929.
Hofmannsthal avait donné des indications pour la scénographie de sa pièce de théâtre éponyme. Ses remarques peuvent aussi éclairer le travail de représentation de l’opéra, notamment en ce qui concerne les affrontements entre les personnages que le livret valorise :
« Le décor ne comporte absolument aucune de ces colonnes, de ces larges marches d’escalier, de toutes ces banalités antiquisantes qui sont plus propres à refroidir le spectateur qu’à agir sur lui de manière suggestive. Les caractéristiques du décor sont l’exiguïté, l’absence de possibilité de s’enfuir, l’impression d’enfermement ».
Toujours très appréciée du public, la mise en scène minimaliste et efficace qu´Herbert Wernicke a conçue pour l´Elektra de Richard Strauss remonte à 1997 et est rentrée au répertoire.

Toute au service de l´œuvre et des chanteurs, elle respecte parfaitement les indications données par Hofmannstahl. Wernicke, à qui on doit également les décors, les costumes et les lumières, utilise la sobriété pour mieux cerner la tragédie. Il dépouille l’œuvre pour mettre les seuls personnages dans la tragique lumière de leurs solitudes. Il opère un retour à l´antiquité du drame, renoue avec les sources de la tragédie grecque, on est proche de Sophocle et d’Euripide. Les volumes simples, les couleurs et les lumières focalisent l’attention sur le drame des personnages qui sont représentés dans leur intensité intérieure. Le calme de la mise en scène favorise la théâtralisation émotionnelle de leurs solitudes. Électre, Chrysotémis et Clytemnestre se côtoient sans se rencontrer, chacune d’elles poursuivant son propre discours égotique. Elles ne se regardent pas. Le premier vrai regard échangé sera celui d´Electre et d´Oreste au moment où la sœur comprend qu´elle a retrouvé son frère dont on vient pourtant de lui annoncer la mort, une scène magnifiquement interprétée par l’orchestre dirigé par Vladimir Jurowski qui souligne avec précision et raffinement ce moment de relative douceur au sein d’un monde de haine et de vengeance.

Herbert Wernicke a opté pour un décor abstrait. La scène de l´opéra est encadrée de noir, comme pour un faire-part de deuil. Au centre du cadre, une immense plaque rectangulaire peut pivoter selon un axe oblique, laissant entrevoir l´intérieur du palais d´Agamemnon dont est désormais exclue Electre. Au début de l´opéra, la plaque est entrouverte et les cinq servantes vierges se glissent sous cette ouverture pour introduire l´action par leurs chants. Si le noir domine à l´extérieur du palais (l’encadrement de la scène et la robe d´Electre), ce sont des lueurs rouges qui sont la marque de l’intérieur de ce lieu où l´on règne (la pourpre de la cape royale) et on l´on tue (le rouge du sang). Les motifs du rideau de scène sont reproduits dans une grande cape du même matériau et de la même couleur, porteur des mêmes motifs à dorures. Il s´agit de la cape royale d´Agamemnon, qui circulera des épaules de Clytemnestre, en robe rouge, sur celles d´Electre et finalement d´Oreste. Chrysotémis, qui aspire à une vie calme et heureuse et ne souhaite ni confronter ni affronter ni sa mère ni son beau-père, porte une robe blanche inspirée de la statuaire grecque antique.

Un objet unique focalise l´attention, la hache qui a servi à assassiner Agamemnon. Dans la mise en scène d’Herbert Wernicke , elle est constamment dans les mains d´Electre qui n´a pas le temps de la remettre à son frère alors que leur mère fait appeler au palais celui qu´elle croit être le messager de la mort de son fils. On ne voit pas Oreste tuer Clytemnestre, et on ne saura pas comment il la tue. Au moment des cris de Clytemnestre, puis d´Egisthe assassinés, Electre, qui a levé la hache au-dessus de sa tête, l´abat sur le plancher avec une rage homicide. Electre se mire dans le poli de la tranche de l´arme, peut-être lit-elle dans ce reflet le présage de la mort qui s’approche d´elle. Wernicke ne la fait pas mourir dans l´extase d´une danse : Electre se suicide en se portant un coup de hache au ventre. L’imposante dalle pivote alors sur son axe et sur un grand escalier rouge, on voit Oreste devenu roi, porteur du manteau d’Agamemenon dans le palais aux parois orangées, comme pour l’aube d´une nouvelle ère.
Vladimir Jurowski et l’orchestre rendent avec une grande intensité expressive la modernité intemporelle de cet opéra qui se déroule à l’ombre d’Agamemnon, présent dès l’ouverture saisissante et stridente avec le motif des quatre notes, qui posent le cadre tragique de la vengeance. La partition contient des dissonances poignantes et célèbres comme l’accord bitonal d’Électre. L’œuvre colossale, exécutée par plus de 100 instrumentistes, donne à entendre un maelstrom émotionnel et nous entraîne dans des situations psychologiques extrêmes parfaitement détaillées par la direction magistrale très précise du directeur musical.

La distribution stellaire, est très largement dominée par la présence imposante de la sublime soprano dramatique russe Elena Pankratova en Elektra, un rôle qu’elle a déjà beaucoup chanté sur les plus grandes scènes, et notamment à Munich, un rôle athlétique qui exige une endurance exceptionnelle en raison de sa longueur et de la puissance d’émission qu’il suppose. La chanteuse impressionne par son volume sonore, il franchit aisément le très grand orchestre tout en faisant valoir dans son chant et sur son visage toutes les émotions ressenties par son personnage, complexe entre tous. Elena Pankratova livre une Electre stupéfiante d’intensité dramatique, de puissance vocale mais également de finesse dans le jeu scénique. Le rôle est d’une exigence inouïe, une heure cinquante de présence en scène avec des moments de concentration et d’expression dramatiques qui se succèdent sans discontinuer. La force de la protagoniste réside non seulement dans le volume de sa voix, mais aussi et surtout dans son art des contrastes dont elle use pour se monter ici sèche et impérieuse, là douce et séduisante. Si elle fait passer le rôle avec la force qu´il exige, elle déploie avec subtilité toute une palette d´émotions vengeresses et haineuses.

En contrepoint, Sinéad Campbell-Wallace avec son soprano dramatique wagnérien et straussien, chante une Chrysotémis douce et résignée, dont l´humanité fait contraste avec la fureur mythique d´Electre. La chanteuse irlandaise avait fait ses débuts munichois dans le rôle de la surveillante (Aufseherin) au cours de la saison 2022/2024 et accompagné l’opéra munichois dans une tournée japonaise en Senta. Elle revient avec une Chrysotémis d’une incroyable beauté, ses aigus sont d’une précision et d’une puissance époustouflantes, la voix est d’une clarté adamantine, une merveilleuse technique tout au service d’une expression émotionnelle d’une sensibilité peu commune. Sinéad Campbell-Wallace est la révélation de la soirée, ce qu’a confirmé l’applaudimètre aux saluts.

On retrouve avec plaisir la Clytemnestre de Violetta Urmana, arrivée en remplacement de Nina Stemme, très attendue après le succès de sa récente prise de rôle à l’opéra de Vienne. Violette Urmana donne une interprétation de la reine régicide d’une terrible intensité, un imposant colosse aux pieds d’argile qui finit par s’effondrer. Herbert Wernicke a particulièrement soigné la scène de la confrontation entre la mère et sa fille, l’intensité de leur haine réciproque se transforme en une forme de fascination morbide et culmine en une tension obsessionnelle, presque érotique. Iain Paterson prête son puissant baryton-basse fort bien projeté au personnage d’Oreste. L’excellent Égisthe du ténor Charles Workmann complète le beau tableau de cette production mémorable.
Le public a salué tous ces grands artistes en réservant une immense ovation aux prestations inoubliables d’Elena Pankratova et de Sinéad Campbell-Wallace ainsi qu´à l´orchestre et à la direction musicale sensible et pénétrante de Vladimir Jurowski.
Luc-Henri ROGER
Distribution du 18 mars 2026
Direction musicale Vladimir Jurowski
Scénographie, costumes, lumières Herbert Wernicke
Chef de chœur Christophe Heil
Clytemnestre Violeta Urmana
Électre Elena Pankratova
Chrysothémis Sinéad Campbell-Wallace
Égisthe Charles Workman
Oreste Iain Paterson
Le précepteur d’Oreste Balint Szabó
La confidente Meg Brilleslyper
La porteuse de traîne Nontobeko Bhengu
Un jeune serviteur Tansel Akzeybek
Un vieux serviteur Martin Snell
La surveillante Katja Pieweck
Première servante Noa Béinart
Deuxième servante Shannon Keegan
Troisième servante Émilie Sierra
Quatrième servante Erika Baïkoff
Cinquième servante Kathleen O’Mara
Orchestre d’État de Bavière
Chœur de l’Opéra d’État de Bavière
Prochaines représentations d´Elektra les 21 et 27 mars 2026.






