LE PUBLIC ACTUEL BOUDERAIT-IL LA MUSIQUE DE CHAMBRE ?

LE PUBLIC ACTUEL BOUDERAIT-IL LA MUSIQUE DE CHAMBRE ?

vendredi 13 février 2026

Le Quatuor Diotima – (c) Michel Nguyen

Retour du Quatuor Diotima à Berlin, lors d’une excellente soirée vouée à Brahms, à Zemlinsky et à Clara Iannotta, formidable compositrice italienne désormais quadragénaire. Durant l’entracte, les conversations traitaient notamment de la présence de deux musiciens français parmi les Dossiers Epstein.

La haute culture germanique de la musique de chambre serait-elle sur le chemin de l’extinction ? On se posait la question – ce 11 février 2026 – à la prestigieuse Pierre-Boulez-Saal de Berlin en constatant que l’excellent Quatuor Diotima y aura attiré seulement cent cinquante personnes environ. Du côté de la Philharmonie de la capitale allemande, le contexte est identique. Sa salle de musique de chambre, disposant de 1136 places, est devenue totalement disproportionnée par rapport à sa fréquentation actuelle. Désormais, son public oscille entre deux cents et trois cents individus lors de la venue des meilleures formations de musique de chambre du monde. En d’autres termes – et pour les amateurs de statistiques –, une partie devenant infinitésimale des Berlinois apprécie cette forme d’art.

Indépendamment des commentaires érudits formulés – durant l’entracte – au sujet des quatre Français se produisant sous la bannière Diotima, le public de la Pierre-Boulez-Saal parlait aussi de l’implication de deux musiciens de notre pays dans l’Affaire Epstein. Il s’agit du chef d’orchestre Frédéric Chaslin (*1963) et du pianiste Simon Ghraichy (*1985), connus parmi la capitale allemande pour s’y être produits à diverses reprises.[1] Le premier, à la Deutsche Oper. Le second, à  la Philharmonie. Il fut un temps, désormais lointain, où la plupart des chefs d’orchestre et des virtuoses vivaient d’une manière confortable, mais non ostentatoire. La musique primait alors sur tout. Dorénavant, on en est à se demander si certains individus se présentant sur une scène n’ont pas un double statut : celui d’artiste cohabitant avec celui de margoulin.

Pour sa part, Johannes Brahms ne recherchait pas la compagnie des milliardaires et n’attendait pas de leur part des largesses extravagantes. La fortune accumulée par ses soins était le seul produit de son labeur. On y pensait en écoutant les Diotima dans son Quatuor en ut mineur opus 51 n°1 de 1873. La remarquable formation n’a pas seulement tiré son nom de la philosophe grecque antique Diotime de Mantinée, défenseuse du concept de l’intelligible.[2] Il est au cœur de ses prestations, délivrant ainsi Brahms comme d’autres du pathos dont de vénérables ensembles – le Busch en premier lieu au cours de son enregistrement de 1932 – l’avaient paré. Dès lors, la mélancolique intrinsèque du maître allemand viennois d’adoption s’en trouve renforcée. Quant à la dimension symphonique du jeu des Busch, elle se voit dégraissée à la fois par la pratique des Diotima et par la disposition spatiale qu’ils adoptent. La Pierre-Boulez-Saal étant ovale, ils s’installent en cercle dans le sens des aiguilles d’une montre : alto, violoncelle, premier violon et second violon. Ce placement évoluera au cours de la soirée.

Vient ensuite « A Failed Entertainment », pièce magistrale de l’Italienne Clara Iannotta (*1983) dédiée aux Diotima et datant de 1983. Alors que son aîné allemand Helmut Lachenmann (*1935) emploie des bruits inhabituels émanant d’instruments pour en faire des tableaux d’une germanité consistante, la quadragénaire d’origine romaine installée à Berlin chante dans son arbre généalogique – celui de la beauté – afin de susciter la naissance de sons incongrus organisés selon un schéma d’une vraie plastique latine. Chacun des Diotima s’affaire ainsi avec diverses sourdines et avec une sonnette commandée au pied. Ce dispositif rappelle l’idée de Karlheinz Stockhausen (1928-2007) quand il envisageait d’écrire une œuvre pour le Quatuor LaSalle. Mais elle ne vit jamais le jour, l’incommode compositeur voulant doter chacun des LaSalle d’un gong. Ce projet original aurait été trop onéreux lors des déplacements aériens de Walter Levin (1924-2017) – le primarius des LaSalle – et de ses trois collègues. Mais Iannotta aura su en conserver le concept. Il est d’autant plus charmant qu’il s’incarne dans une théâtralité digne des meilleures traditions de l’opera buffa. Néanmoins en toute légèreté.

Ce concert – hélas dépourvu de bis – aura eu comme pièce maîtresse le Deuxième Quatuor opus 15 d’Alexander von Zemlinsky. Écrit entre 1913 et 1915, il est un parcours tourmenté d’une quarantaine de minutes et un chemin complexe où l’obédience brahmsienne se dissout dans une complexité harmonique tenant notamment de la révérence à Schönberg, le beau-frère du même Zemlinsky. Ici encore, les Diotima nous auront délectés. Ils seront allés au-delà du climat terrible de la Première Guerre mondiale, de l’écroulement névrotique de l’Empire austro-hongrois et du traumatisme de Zemlinsky, abandonné par une certaine Alma au profit de Gustav Mahler.  Les temps changent. Mais l’image de l’amour et de la sexualité demeure. Si la cheffe d’orchestre australienne Simone Young (*1961)[3] se distingue par une image irréprochable, il n’en est pas de même pour tous ses homologues  masculins. On pense – entre autres – à notre compatriote François-Xavier Roth (*1971). Les médias allemands et français ont relaté en mai 2024 les accusations dont il était l’objet. Or, Roth est annoncé pour un concert à Berlin le 15 février. Sortirait il du purgatoire, tandis que les « amis » musiciens d’Epstein entrent en enfer ?

Dr. Philippe Olivier

[1] En ce qui concerne Simon Ghraichy de manière spécifique, les tensions suscitées par sa personnalité festive dans la profession musicale française depuis environ une décennie se recoupent avec l’intense traitement médiatique lui ayant été réservé en l’espace d’une semaine. En outre, les réseaux sociaux, Instagram et la télévision publique s’en donnent à cœur joie.

[2] Cette figure se retrouve aussi au centre d’une œuvre de Luigi Nono (1924-1990) pour quatuor à cordes. Son titre est «Fragmente-Stille, an Diotima ». Elle date de 1979-1980.

[3] Celles et ceux qui lisent bien l’allemand liront avec profit l’excellent livre consacré à Simone Young par Kerstin Schüssler-Bach. Il est paru en 2022 dans la collection « Solo » de l’éditeur munichois Text + Kritik.

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