Le Jewish Chamber Orchestra de Munich a donné ce 15 mars une représentation unique du Château de Barbe-Bleue (en hongrois A kékszakállú herceg vára) de Béla Bartók (Nagy Szent Miklos, 1881 – New York, 1945), un opéra en un acte en hongrois sur un livret de Béla Balász, dont la première eut lieu à Budapest en 1918.
Une soirée exceptionnelle d’abord parce que l’opéra a été chanté en hongrois, fait rare en Allemagne où l’œuvre est le plus souvent chantée dans la traduction allemande de 1922, ensuite pour l’extraordinaire qualité de l’exécution.
Daniel Grossmann et les 18 instrumentistes de l’orchestre de chambre ont utilisé l’arrangement pour ensemble de chambre que réalisa le compositeur Paul Max Edlin.

Le choix de l’œuvre n’est pas indifférent, en raison de l’engagement politique respectif du compositeur et du librettiste, qui prirent tous deux le chemin de l’exil pour échapper au nazisme. Béla Balázs, avait été invité à Moscou en 1933 pour y tourner un film sur la République des conseils de 1919 en Hongrie, un gouvernement d’inspiration communiste. En tant que « juif marxiste », comme il se désignait lui-même, il lui était impossible de retourner en Allemagne et il resta à Moscou. Quant à Béla Bartók, il fut un opposant résolu au nazisme et au fascisme et un résistant culturel : il a rompu avec son éditeur autrichien après l’annexion par l’Allemagne (l’Anschluss) et, dès 1933, interdit la diffusion de sa musique dans les pays sous influence nazie. En 1938, il protesta contre l’édiction des lois juives en Hongrie. Par horreur du fascisme et en solidarité avec les musiciens persécutés, il a fui la Hongrie, alliée du Troisième Reich, pour s’exiler aux États-Unis en 1940.
Le livret
Les lettrés hongrois affirment que ce poème, dans la langue originale, est d’une grande beauté. Il est composé comme un mystère en un acte.
Le duc Barbe-Bleue conduit dans la salle d’armes de son château la belle Judith, qui a tout abandonné pour le suivre : son pays, son père et son fiancé. Judith connaît les bruits sinistres qui courent sur le château de Barbe-Bleue et son seigneur, mais elle est résolue à tout lui sacrifier. Barbe-Bleue l’avertit qu’elle peut encore partir avant qu’il en soit trop tard, et que le château est froid et triste. Mais Judith apporte elle-même la lumière et la joie, elle veut ouvrir toutes grandes portes et fenêtres, sans excepter les sept portes noires. Elle exige les clés de Barbe-Bleue qui résiste, elle ouvre les sept portes. La première glisse sans bruit et montre sur le mur des traces de sang, c’est la chambre de torture. Judith a peur, mais elle ouvre la seconde chambre, pleine d’armes souillées de sang, puis la troisième, qui ruisselle de joyaux, et la quatrième, qui est une serre merveilleuse, mais il y a encore du sang sur les pierreries et sur les fleurs. À mesure que les portes s’ouvrent, BarbeBleue entre dans une sorte d’exaltation extatique. La cinquième chambre est baignée de lumière, une baie magique permet de contempler le magnifique duché de Barbe-Bleue, mais des nuages écarlates, rouge sang, projettent des ombres menaçantes. Restent les deux dernières portes que le duc refuse d’ouvrir.
Judith lui arrache les clefs. La sixième porte donne sur un lac, Barbe-Bleue lui explique que c’est le lac des larmes. Judith a tout compris, elle sait qui a versé ces larmes et d’où vient ce sang qui colle à toute la vie du duc, elle pressent que derrière la dernière porte elle trouvera les femmes que, selon la rumeur, Barbe-Bleue a égorgées. Elle demande la septième clef. La porte laisse passer les trois femmes que Barbe-Bleue a aimées. Barbe-Bleue s’agenouille devant elles. Judith se sent laide et pauvre devant tant d’éclat et de beauté. Barbe-Bleue chante les louanges de sa première femme, qu’il a rencontrée le matin, et à qui appartiennent désormais toutes les matinées. Il chante ensuite l’éloge de sa seconde femme, à qui appartient l’heure de midi, et de la troisième, qui règne sur les soirs. Enfin il chante pour Judith, qu’il a trouvée dans la nuit, et à qui il fait le don de toutes ses nuits futures. Il la pare de la même couronne, du même manteau éblouissant et des mêmes bijoux dont sont parées ses trois premières compagnes. Judith regarde longuement les trois autres femmes, baisse la tête et les suit dans la septième chambre dont la porte se referme.
Un récit symboliste, dans lequel les sept chambres du château seraient les sept recoins du cœur qui contiennent la vie et les douleurs de l’homme. Chaque passion, chaque expérience y a laissé sa trace. Le duc n’oublie aucune des femmes qu’il a aimées, et chacune lui reste présente. Il trouve en Judith une nouvelle compagne, qui doit guérir son cœur usé et souffrant. Mais Judith est une puissante femme qui, loin d’être soumise, l’interroge et cherche avec constance et fermeté à pénétrer les secrets de son âme. Comme la Judith biblique qui séduit puis décapite le général assyrien Holopherne, la Judith du mystère de Balász / Bartók devient un symbole de la résistance à la prépotence masculine.
Balázs met l’accent sur la tragédie du personnage principal et l’idée de rédemption, relatant avec force la tragédie d’une âme vouée à la solitude.
La représentation
La représentation est semi-scénique, avec un décor à minima, cependant que les deux chanteurs interprètent leurs rôles sans partition. Les musiciens sont installés sur la scène. Juste derrière eux, un podium en fer avec balustrade figure le château de Barbe-Bleue.
Daniel Grossmann et le Jewish Chamber Orchester rendent magnifiquement la profondeur et l’ardeur lyrique de la composition dans laquelle la simplicité linéaire rencontre un impressionnisme harmonique, qui évoque de loin les maîtres français, Debussy, Dukas, Ravel, que Bartók apprécie tant. Si l’on en croit Zoltan Kodály, compatriote de Bartók : Le Château de Barbe-Bleue est pour les Hongrois ce qu’est Pelléas en France. L’orchestre, envoûtant, rend avec une vibrante passion et une force suggestive l’irrésistible puissance évocatrice du drame, son prodigieux jaillissement musical, sa tension ininterrompue qui monte au paroxysme.

Deux personnages seulement : le duc Barbe-Bleue, tour à tour tendre et cruel, et sa nouvelle épouse, qui vient le suivre, irrésistiblement, vers son château. La basse Levente Pàll, un Sicule hungarophone de la Transylvanie roumaine, apporte à Barbe-Bleue sa voix émouvante, nette et profonde, une voix mâle, chaleureuse et bronzée, dotée d’un timbre d’une beauté à damner une nonne. Levente Páll excelle dans la déclamation musicale, ses récitatifs observent la musique et les inflexions naturelles de la langue hongroise. Le chanteur est bien connu du public munichois pour être un membre éminent de la troupe du Theater-am-Gärtnerplatz, où il vient de remporter un franc succès en incarnant le Khan Kouchak dans le Prince Igor de Borodine. Le découvrir dans un rôle chanté dans sa langue natale orne d’une étoile supplémentaire son luth déjà brillamment constellé.
La soprano Andrea Brassói-Jőrös, qui fait ici ses débuts dans le rôle de Judith, rend compte avec brio de l’évolution dramatique de son personnage qui passe de la fascination enamourée pour l’homme sur l’autel duquel elle a tout sacrifié à la montée en puissance de sa détermination à percer les épouvantables mystères du château. Son soprano est doté d’une puissance de projection et d’un volume peu communs qui lui permettent de passer sans problème l’orchestre. Ses aigus resplendissants ont une ligne très pure, jamais criés mais parfaitement ciselés, son chant est lumineux et solaire, ce qui convient bien au personnage de Judith qui veut introduire la lumière dans le monde ténébreux de Barbe-Bleue. L’étendue de la voix est impressionnante, le soprano s’appuie sur un solide medium et de beaux graves. La découverte enchanteresse pour le public munichois d’une chanteuse hongroise qui se produit surtout dans les grandes villes de la république magyare et qui chantait pour la première fois en Allemagne.
Luc-Henri ROGER
15 mars 2026
Conception et distribution
Béla Bartók :
Molto adagio du Divertimento (1939)
Château du duc Barbe-Bleue (A kékszakállú herceg vára), op. 11 (1911)
Arrangement pour ensemble de chambre de Paul Max Edlin
Livret de Béla Balázs basé sur le conte de fées La Barbe-bleue de Charles Perrault
Représentation en version originale hongroise avec surtitres allemands
Direction musicale : Daniel Grossmann
Scénographie : Martin Valdés-Stauber
Duc Kékszakallú/Barbe Bleue : Levente Páll
Judit/Judith : Andrea Brassói-Jörös,


