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Lady Macbeth de Mtsensk au Grand Théâtre de Genève

Lady Macbeth de Mtsensk au Grand Théâtre de Genève

dimanche 30 avril 2023
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Le directeur du Grand Théâtre de Genève, Aviel Cahn (il assurera la direction du Deutsche Oper de Berlin à partir de 2026), reprend la production de Lady Macbeth de Mtsensk qu’il avait fait créer à l’Opéra des Flandres en 2014 lorsqu’il en était à sa tête. Déconseillé aux moins de 16 ans, le spectacle de Calixto Bieito est particulièrement sombre et violent, à l’image de l’opéra de Chostakovitch. Le décor unique de Rebecca Ringst est d’abord tout noir et d’essence industrielle, de grands éléments en construction métallique avec volées d’escaliers à gauche, échelle à crinoline à droite et un réservoir en hauteur, comme ceux qu’on peut voir aux États-Unis au sommet des habitations. L’action pourrait d’ailleurs tout aussi bien se situer à Mtsensk que dans une ville américaine, à la vue de Boris Ismaïlov qui porte chapeau de cow-boy, bottes et cravate-lacet. La boue au sol en avant-scène, les combinaisons crasseuses des choristes et la lampe de mineur allumée sur leur casque évoquent un environnement d’industrie lourde, comme la métallurgie ou l’extraction de minerais. 

Des portes coulissent sur les grands caissons métalliques et découvrent salon et cuisine d’un blanc immaculé au rez-de-chaussée, studio dans lequel Katerina Ismaïlova tue son ennui. Le traitement de Calixto Bieito insiste sur deux aspects, la violence des hommes et la sensualité de Katerina. C’est d’abord son beau-père Boris Ismaïlov qui incarne un personnage lubrique et répugnant, tripoteur et violent envers Katerina, qui n’hésite pas à amener de force Aksinia dans sa chambre à l’étage en lui passant sa ceinture autour du cou. Son empoisonnement par Katerina, qui lui a préparé un mélange de champignons et de mort-aux-rats, est à vrai dire un vrai soulagement ! Avant cela, le viol d’Aksinia, ainsi que les coups de fouet infligés à Sergueï, sont des passages également douloureux pour le spectateur. Le débarquement des policiers venus arrêter le couple meurtrier au 3ème acte reste aussi clairement dans le domaine de la violence, avec ces sombres individus qui agressent physiquement et sexuellement, apparemment gratuitement et à leur bon vouloir.

Katerina n’en forme que davantage une oasis de désir et de plaisir, rôle incarné ce soir par la formidable Aušrine Stundyte* et qui l’a déjà interprété à plusieurs reprises (par exemple à l’Opéra Bastille en 2019, ou à l’Opéra de Lyon en 2016). Elle se meurt d’abord d’ennui dans la cuisine, puis déborde de sensualité solitaire en se caressant, avant de tomber la robe et de plonger sa tête dans le réfrigérateur pour tenter de calmer ses envies débordantes. C’est derrière cette porte ouverte de frigo que viendra la séduire le cavaleur Sergueï, le nouveau couple s’adonnant bientôt au coït, elle assise sur le plan de travail et lui debout cul nu. Bête de scène jusqu’au final, où elle se tranche la gorge après avoir étouffé Sonyetka avec un bas de laine, la soprano lituanienne produit aussi un chant intense, entre aigus de belle ampleur et chuchotements qui requièrent une extrême attention de l’auditeur. 

Également acteur très engagé qui dégage une forte personnalité, le Sergueï de Ladislav Elgr ne se hisse pas au même niveau vocal, tenant très bien son rôle mais sans éclat particulier, avec par ailleurs un déficit de graves. En comparaison, le troisième ténor Michael Laurenz, bien moins sollicité dans le rôle du Balourd miteux, fait entendre un aigu qui claironne avec vigueur. Autre ténor, John Daszak en mari Zinovi Ismaïlov dispose d’aigus bien concentrés, accompagnés toutefois d’un vibrato qu’il serait dommage de développer davantage. Autre emploi de grande importance, Boris Ismaïlov est interprété avec une exubérance à la fois vocale et physique par Dmitry Ulyanov, timbre riche de basse, autoritaire et expressif. Autre basse profonde, Alexander Roslavets compose un Pope très alcoolique avec sa bouteille à la main, un peu lubrique lui aussi, tandis que le baryton-basse Alexey Shishlyaev incarne un redoutable Inspecteur de police. Côté féminin, la soprano Julieth Lozano (Aksinia) et la mezzo Kai Rüütel (Sonyetka) complètent avec un engagement théâtral d’une grande épaisseur.

Spécialiste du répertoire du 20ème siècle, le chef Alejo Pérez délivre une remarquable direction musicale, veillant constamment au bon équilibre entre fosse et plateau, et disposant d’un Orchestre de la Suisse Romande en très belle forme (quel splendide premier violon pendant ses solos !). Distillant avec délicatesse les moments d’intimité, le chef sait aussi faire monter les décibels vers les climax musicaux de la partition, avec l’apport régulier de cuivres disposés sur le plateau, à l’arrière du salon blanc, ou bien répartis de part et d’autre du dernier balcon dans la salle à l’entrée de la police au III. Préparés par Alan Woodbridge, les choristes du Grand Théâtre de Genève assurent une cohésion sans faille, dans toutes les nuances, entre la violence des ouvriers du premier acte et le désespoir de la marche vers le bagne sibérien du quatrième. A ce propos, un intermède est marqué entre les actes III et IV, le temps pour les techniciens de démonter, à vue, l’ensemble des faux-plafonds et parois du studio blanc et de mettre en place des grillages à la place. L’univers est donc déjà carcéral, mais ne rend pas spécialement la sensation du froid sibérien, avec l’ensemble des choristes et solistes vêtus de tenues légères. Ce petit peuple qui avance dans la détresse semble d’ailleurs pris de folie, poussant un cri général avant la décision criminelle de Katerina, certains individus étant pris de tics nerveux, de convulsions, certains autres arborant un sourire béat, ces images renforçant s’il en était besoin l’effet coup de poing de la production.

Irma FOLETTI
30 avril 2023

 * NDLR :
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