La Traviata aux Chorégies d’Orange : quand l’adversité précède le miracle

La Traviata aux Chorégies d’Orange : quand l’adversité précède le miracle

samedi 4 juillet 2026

©Philippe Gromelle

Face à une série de défections les organisateurs sont parvenus avec bonheur à faire mieux que sauver le spectacle

Ces dernières années, les Chorégies d’Orange ont dû affronter des difficultés dont chacun mesure aujourd’hui l’ampleur. Dans un contexte économique et financier devenu particulièrement exigeant, produire des spectacles lyriques dans le cadre grandiose du Théâtre antique – l’un des plus vastes amphithéâtres romains au monde, avec près de 9 000 places – représente un défi considérable. Cette situation a conduit à une réduction sensible de la programmation lyrique, l’édition 2026 se limitant à deux rendez-vous seulement : le récital de la soprano Nadine Sierra et une unique représentation de La Traviata.

Le projet initial prévoyait une véritable mise en scène de l’ouvrage de Verdi. Les contraintes budgétaires en décidèrent autrement, conduisant les organisateurs à retenir une version mise en espace. Un changement qui entraîna le retrait de Nadine Sierra, laquelle avait clairement indiqué que son engagement dans le rôle de Violetta était indissociable d’une réalisation pleinement scénique.

Il fallut alors trouver une nouvelle interprète. Le choix se porta sur la soprano Jessica Pratt, dont les qualités belcantistes sont bien connues. Mais, le sort s’acharna une nouvelle fois : quelques jours avant la représentation, la cantatrice fut contrainte de déclarer forfait en raison de problèmes de santé. Lors de la générale, elle fut remplacée au pied levé par Galia Bakalov, artiste du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, qui connaissait parfaitement le rôle, avant que la soprano italienne Claudia Pavone, déjà familière de Violetta sur plusieurs grandes scènes, ne puisse rejoindre la production pour assurer la représentation officielle.

Comme si cette succession d’épreuves ne suffisait pas, un nouveau coup du sort frappa la production après la générale : le ténor Javier Camarena tomba à son tour malade. Les organisateurs durent alors relever un nouveau défi en faisant appel, dans l’urgence, au ténor Julien Behr, qui venait tout juste d’interpréter Alfredo à l’Opéra de Nice et se trouvait au Festival de Bregenz en répétition pour Traviata. Arrivé à Orange le matin même de la représentation, il accepta de relever ce défi exceptionnel en remplaçant son collègue presque sans répétition.

On imagine sans peine les inquiétudes qui durent alors habiter les organisateurs, le chef d’orchestre, les artistes et l’ensemble des équipes techniques devant une telle succession d’imprévus. Car lorsqu’une production semble poursuivie par la malchance, chaque nouvel obstacle paraît annoncer le suivant.

Et pourtant, le théâtre lyrique réserve parfois ces renversements dont il a le secret. Le samedi 4 juillet 2026, devant près de 9 000 spectateurs ayant rempli les gradins du Théâtre antique d’Orange, toutes ces incertitudes semblèrent soudain s’effacer. Contre toute attente, cette représentation de La Traviata, née dans les difficultés, allait se transformer en une véritable réussite artistique, démontrant une fois encore que les plus belles soirées d’opéra sont parfois celles qui paraissaient, quelques heures auparavant encore, les plus compromises.

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©Philippe Gromelle

De la version de concert à la véritable mise en espace

Jusqu’aux dernières heures précédant la représentation, une incertitude demeurait quant aux conditions mêmes dans lesquelles cette Traviata pourrait être présentée. Les fortes rafales de vent qui avaient balayé Orange durant la matinée faisaient redouter l’abandon des éléments scéniques prévus pour cette version « mise en espace », au profit d’une simple exécution de concert.

Fort heureusement, les conditions météorologiques s’améliorèrent sensiblement en fin d’après-midi. L’accalmie permit finalement de maintenir le dispositif imaginé pour cette production. Sans prétendre rivaliser avec une véritable mise en scène, cette mise en espace put ainsi déployer ses principaux effets : déplacements des artistes, jeu théâtral, utilisation des accessoires et des lumières, offrant à l’œuvre une dimension dramatique que n’aurait pu atteindre une simple version de concert. Dans le contexte particulièrement contraint de cette édition 2026 des Chorégies, cette décision contribua incontestablement à préserver une part essentielle de la force théâtrale de l’ouvrage de Verdi.

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©Philippe Gromelle

Un amphithéâtre comble

Avant d’en venir à l’analyse de la représentation proprement dite, il convient de souligner un élément particulièrement réconfortant pour les Chorégies. Si le récital de Nadine Sierra, donné une semaine auparavant, avait laissé apparaître un amphithéâtre dont le remplissage demeurait en deçà des espérances, le spectacle offert par La Traviata présentait un tout autre visage. Les gradins du Théâtre antique étaient cette fois quasiment pleins, offrant l’image rassurante d’une enceinte retrouvant sa vocation de grand rassemblement populaire.

Un tel engouement ne saurait surprendre. La Traviata appartient en effet au cercle très restreint des opéras universellement connus et aimés. Avec Carmen, elle se dispute depuis des décennies le titre d’œuvre lyrique la plus populaire au monde, attirant bien au-delà du seul public des mélomanes un vaste auditoire sensible à la force de son drame, à l’immédiateté de son émotion et à l’inépuisable richesse de son inspiration mélodique.

À l’occasion de la récente production niçoise de l’ouvrage de Giuseppe Verdi, Bertrand Rossi rappelait d’ailleurs avec justesse que, d’une saison à l’autre, La Traviata et Carmen alternent régulièrement au sommet du classement des opéras les plus fréquentés. Selon les années, l’une ou l’autre prend un léger avantage, mais toutes deux demeurent les incontestables locomotives du répertoire, capables à elles seules de remplir les plus vastes théâtres. Les Chorégies d’Orange en ont apporté cette année une éclatante démonstration.

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©Philippe Gromelle

Une mise en espace d’une élégante sobriété

La mise en espace était confiée à Vanessa Deral de Sérignac, qui connaît intimement le Théâtre antique d’Orange pour y avoir, durant de nombreuses saisons, assisté Jean-Louis Grinda lorsque celui-ci assurait la direction artistique des Chorégies

Cette expérience du lieu se ressent à chaque instant. Loin de chercher à rivaliser avec la majesté du monument, elle choisit au contraire de s’appuyer sur lui, faisant du célèbre mur de scène le plus somptueux des décors naturels, magnifié par de très belles lumières qui en soulignent tour à tour la puissance architecturale et la poésie.

Il faut d’ailleurs reconnaître que La Traviata se prête particulièrement bien à cet exercice. À la différence de certains ouvrages nécessitant de multiples changements de décors ou des effets scéniques complexes, le chef-d’œuvre de Verdi repose avant tout sur les rapports humains et la vérité psychologique des personnages. Les deux scènes de fête des premier et deuxième actes trouvent ainsi un cadre parfaitement crédible grâce à des accessoires volontairement réduits, constitués essentiellement d’élégantes chaises dorées, déplacées avec une remarquable fluidité par les choristes et les protagonistes eux-mêmes. En quelques gestes seulement, l’espace se transforme, créant tantôt l’atmosphère brillante des salons parisiens, tantôt celle, plus intime, des confrontations dramatiques.

Les costumes, d’une élégante intemporalité, évitent toute référence historique trop marquée et permettent à l’œuvre de conserver son caractère universel. Quant aux tableaux de la maison de campagne du deuxième acte et de la chambre de Violetta au troisième, ils démontrent qu’une scénographie volontairement dépouillée peut se révéler d’une grande efficacité lorsque la direction d’acteurs est soignée et que les interprètes possèdent le charisme nécessaire pour habiter pleinement l’espace. Dans cette mise en espace, l’essentiel demeure ainsi concentré sur les visages, les regards, les gestes et le chant, c’est-à-dire sur ce qui constitue, depuis toujours, la véritable force dramatique de La Traviata.

Le choix précieux d’une Traviata musicalement intégrale

L’un des mérites majeurs de cette représentation réside dans le choix – devenu aujourd’hui encore relativement rare – de proposer La Traviata dans une version pratiquement intégrale, respectueuse de la partition révisée par Verdi en 1854 et débarrassée de la plupart des coupures qui, pendant plus d’un siècle, se sont imposées par la tradition d’exécution.

Le public a ainsi pu entendre la seconde strophe de « Ah, fors’è lui » : « A me, fanciulla, un candido e trepido desir »), longtemps sacrifiée afin de conduire plus rapidement à la cabalette « Sempre libera ». Au premier tableau du deuxième acte Après « Di Provenza il mar, il suol », Giorgio Germont interprétait également la cabalette « No, non udrai rimproveri », traditionnellement supprimée pendant des décennies. Le grand duo entre Violetta et Germont bénéficiait lui aussi de l’ensemble de ses développements, sans les nombreuses coupures qui amputaient jadis certains épisodes Au troisième acte, notamment le duo « Parigi, o cara » comportait ses deux parties

Ce retour à une partition quasiment complète n’avait rien d’une simple curiosité, ces pages retrouvées prennent tout leur sens et renforcent encore la puissance émotionnelle de l’ensemble.

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©Philippe Gromelle

Claudia Pavone la révélation de la soirée en Violetta

Dès lors que Violetta apparaissait dans l’encadrement de la porte aménagée au cœur du mur du Théâtre antique, somptueusement vêtue, on avait immédiatement l’intuition que la partie était gagnée. Claudia Pavone imposait d’emblée une présence scénique incontestable, servie par une voix ample, longue et suffisamment puissante pour se déployer avec aisance dans les vastes dimensions de l’amphithéâtre d’Orange. Le timbre séduit par sa beauté naturelle, l’art de la mezza voce, admirablement maîtrisé, témoigne d’une technique accomplie, tandis que l’implication dramatique confère au personnage une constante intensité émotionnelle.

Rien d’étonnant chez une artiste formée par Renata Scotto et qui aborda l’une de ses toutes premières Traviata sous la baguette, ô combien prestigieuse, de Riccardo Muti, lequel discerna très tôt les qualités exceptionnelles de la jeune soprano. Depuis lors, Claudia Pavone poursuit une brillante carrière sur les plus grandes scènes italiennes, notamment au Teatro La Fenice de Venise, au Maggio Musicale Fiorentino, au Teatro dell’Opera di Roma, au Teatro San Carlo de Naples. Son répertoire, particulièrement étendu, ne se limite nullement à Violetta : il comprend également Gilda (Rigoletto), Adina (L’Elisir d’amore), Norina (Don Pasquale), Donna Anna et Donna Elvira (Don Giovanni), Mimì (La Bohème), Liù (Turandot), Cio-Cio-San (Madama Butterfly), tout en s’ouvrant aujourd’hui à des héroïnes plus ambitieuses du grand répertoire italien, parmi lesquelles figure notamment Norma de Bellini, signe d’une évolution vocale menée avec intelligence et prudence.1

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©Philippe Gromelle

Ludovic Tézier, une suprême leçon de chant verdien

Dès les premières phrases de Giorgio Germont, le sentiment s’impose avec une force presque irrésistible : nous sommes en présence de l’un des plus grands barytons verdiens de notre temps. Habitué des plus prestigieuses scènes internationales de Milan à Vienne, de Paris à New York, en passant par les plus grands festivals lyriques – Ludovic Tézier confirme une nouvelle fois l’extraordinaire place qu’il occupe aujourd’hui dans l’univers de l’opéra.

Il est par ailleurs le seul interprète principal à être demeuré inchangé dans cette production des Chorégies, offrant ainsi un précieux point de repère au sein d’une distribution profondément remaniée. Pour l’avoir déjà entendu dans ce même rôle à l’Opéra de Paris, nous retrouvions ici cette même impression d’évidence artistique : tout, chez lui, semble atteindre une forme d’idéal du chant verdien.

L’articulation exemplaire du texte italien, la somptueuse couleur du timbre, l’inépuisable souffle qui soutient un legato souverain, la maîtrise absolue des nuances comme l’intelligence constante de l’expression composent une véritable leçon de style. Rien n’est démonstratif ; tout paraît couler de source avec une élégance souveraine.

Que faut-il admirer davantage ? L’ampleur impressionnante de la voix, l’éclat chaleureux du timbre, la richesse des harmoniques, la longueur exceptionnelle de la tessiture ou encore cette autorité naturelle qui confère au personnage une stature immédiatement crédible ? Ludovic Tézier réussit surtout le miracle d’humaniser Germont, évitant toute raideur pour faire apparaître derrière le père intransigeant un homme progressivement gagné par l’émotion et le remords.

Son duo avec Claudia Pavone, constitue l’un des sommets émotionnels de la représentation. Les deux artistes y construisent un dialogue d’une rare intensité dramatique, où la perfection vocale se met constamment au service de la vérité théâtrale. Quant à « Di Provenza il mar, il suol », porté par une ligne de chant d’une souveraine noblesse, il rappelle combien Ludovic Tézier demeure aujourd’hui l’un des interprètes de référence de Verdi. À lui seul, chacune de ses interventions figurait parmi les plus beaux moments de cette soirée mémorable2

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©Philippe Gromelle

Une distribution d’excellent niveau jusqu’aux moindres rôles

Il convient également de saluer la remarquable disponibilité de Julien Behr, appelé dans l’urgence afin de remplacer Javier Camarena, victime d’un problème de santé survenu à la veille de la représentation.

Comme il l’avait déjà démontré quelques semaines auparavant à l’Opéra de Nice, Julien Behr compose un Alfredo sincère et élégant et profondément humain. Son émission claire, sa diction soignée et son engagement dramatique confèrent au personnage une réelle crédibilité. Si la projection apparaît moins spectaculaire que celle de certains titulaires du rôle, elle n’en demeure pas moins parfaitement maîtrisée et toujours musicale. On retiendra notamment son émouvant duo final avec Claudia Pavone, où les deux artistes trouvent un équilibre vocal et dramatique particulièrement touchant.

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©Philippe Gromelle

La réussite de cette soirée tient également à l’excellence d’une distribution secondaire qui, loin de se limiter à de simples emplois de complément, réunit plusieurs artistes de tout premier plan. Christophe Berry campe un Gastone sonore et parfaitement stylé, tandis que Éléonore Pancrazi prête à Flora son tempérament dramatique habituel. Valentine Lemercier apporte beaucoup de sensibilité au personnage d’Annina, alors que Mathieu Lecroart impose un Baron Douphol d’une belle autorité. Il convient également de signaler un ultime changement de distribution, Thomas Dear remplaçant avec efficacité Nicolas Cavallier, empêché, dans le rôle du docteur Grenvil.

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©Philippe Gromelle

Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, placé sous la direction attentive et de Paolo Arrivabeni, accompagne les chanteurs avec un sens de l’équilibre, qui privilégie la respiration du drame et la souplesse du phrasé verdien sans jamais sacrifier les élans lyriques de la partition.

Quant au Chœur de l’Opéra National de Lyon, il confirme une nouvelle fois sa réputation d’excellence par sa cohésion, la qualité de ses interventions et la puissance de son engagement, contribuant de manière décisive au légitime succès de cette représentation longuement applaudie .

Christian JARNIAT
4 juillet 2026

1 Claudia Pavone sera la saison prochaine l’interprète de Nedda dans Pagliacci à l’Opéra de Nice

2 Voir dans nos colonnes l’interview de Ludovic Tézier par Hervé Casini qui l’a rencontré à l’occasion de la générale de la Traviata : https://resonances-lyriques.org/choregies-dorange-2026-lartiste-a-pour-devoir-de-mobiliser-ce-quil-a-en-lui-pour-permettre-au-plus-grand-nombre-dindividus-de-se-reunir-rencontre-avec-ludovic-tezier/

Direction musicale : Paolo Arrivabeni
Etudes musicales : Kira Parfeevets
Mise en espace : Vanessa Deral de Sérignac
Lumières
: Patrick Méeüs

Distribution :

Violetta Valéry : Claudia Pavone
Alfredo Germont
: Julien Behr
Giorgio Germont
: Ludovic Tézier
Flora Bervoix
: Éléonore Pancrazi
Annina
: Valentine Lemercier
Gastone
: Christophe Berry
Le baron Douphol
: Mathieu Lecroart
Le marquis d’Obigny
: Yoann Dubruque
Le docteur Grenvil : Thomas Dear
Giuseppe : Vincenzo di Nocera
Un messager
: Paolo Stupenengo
Un domestique : Kwan Soun Kim

Orchestre Philharmonique de Marseille
Chœur de l’Opéra national de Lyon (Chef de chœur : Benedict Kearns)

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