Débuts des pianistes néerlandais Arthur et Lucas Jussen à l’Orchestre philharmonique de Berlin. Après les débordements d’allégresse émanant des deux natifs d’Hilversum, confondus avec des artistes de rock, Brahms orchestré par Schönberg remet les pendules à l’heure. Les membres de la glorieuse institution – galvanisés par Michael Sanderling – offrent une maîtrise instrumentale transcendante.
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Les temps changent. Mais la Philharmonie de Berlin demeure. Les temps changent parce que des « mélomanes » applaudissent entre les mouvements du « Concerto pour deux pianos » KV. 365 de Mozart, se faisant rabrouer par une partie du public venu écouter les frères Arthur et Lucas Jussen, l’excellent Michael Sanderling (*1967) étant au pupitre. Les temps changent parce que – le virtuose concerto de Mozart terminé – deux adolescentes prenant les Jussen pour des membres du groupe de rock « Tokio Hotel » tentent de traverser les rangs de l’Orchestre philharmonique afin de leur remettre des cadeaux. Personne ne s’y oppose. L’Allemagne n’est plus l’Allemagne.
S’ensuivent des embrassades généreuses. Les Jussen, effectuant leurs débuts avec l’auguste phalange, sont aux anges. Ils ont le baiser facile. Ils ont déjà étreint Michael Sanderling et le Konzertmeister de l’Orchestre philharmonique. Leurs admiratrices ont droit au même traitement. On se croit dans une kermesse aux Pays-Bas, la patrie du tandem de fashion victims, respectivement âgés de trente (Arthur) et de trente-trois ans (Lucas). Arrive un superbe bis à quatre mains, consacré à Bach arrangé par Busoni. Le calme est revenu. La gestique nerveuse des Jussen, omniprésente dans Mozart, a disparu. Comme on le sait peut-être, le KV. 365 fut écrit en 1779 par le natif de Salzbourg pour lui-même et sa sœur. Affaire de famille ? Sûrement. Avant les Jussen, les Sœurs Labèque ont été les dernières à interpréter cette partition pleine de champagne avec la formation berlinoise en 1989. Ce 19 février 2026, Lucas a la partie la plus intéressante – au point de vue musical – à jouer. Il tient le second piano, surtout placé par Mozart dans les registres grave et medium du piano. Ils sont remplis de magnifiques structures harmoniques et d’effets chromatiques d’une grande richesse. Pendant que Lucas joue, Arthur déploie des rubans constituant des effets spectaculaires.
Tout aussi ostentatoire est la version orchestrale de la première « Méphisto-Valse » de Liszt ouvrant le concert. Elle a été donnée dans l’instrumentation à grand spectacle signée Fritz Reiner. Affaire d’éloigner la gêne ressentie à l’écoute des partitions – au demeurant rares – de Liszt orchestrées par ses soins.[1] Il n’était pas Berlioz. En d’autres termes, la soirée réunissait trois pianistes-compositeurs : Mozart, Liszt et Brahms. Sa seconde partie fut, en effet, vouée à l’orchestration réalisée par Arnold Schönberg en 1937 du premier « Quatuor avec piano en sol mineur » opus 25 signé par le Hambourgeois. Ce travail se vit réalisé aux États-Unis où Schönberg et Otto Klemperer, tous deux exilés à cause des persécutions antisémites du régime nazi, tentaient de s’imposer. Klemperer était alors directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles. Le président de la phalange s’opposait en permanence à la présence de la musique dite d’avant-garde parmi ses programmes. Schönberg fit – à ce sujet – des scènes pénibles à Klemperer.[2] Un compromis fut manifestement trouvé, grâce à l’orchestration de l’opus 25. Klemperer en dirigea la première audition le 7 mai 1938.
Brahms était l’une des idoles de Schönberg. L’analyse de ses œuvres figurait au programme des séminaires de composition donnés par ses soins en Californie. Schönberg connaissait parfaitement le système d’instrumentation de Brahms. En d’autres termes, l’orchestration des quatre mouvements de ce chef-d’œuvre de la musique de chambre a une dimension fascinante. Les seules concessions au 20ème siècle[3] concernent la présence d’un Glockenspiel, d’un xylophone, de cymbales, d’une grosse caisse et d’une caisse claire, d’un triangle et d’un tambourin dans l’instrumentarium. Comme disait Klemperer lui-même, « On ne peut absolument plus entendre le quatuor d’origine, tant l’arrangement sonne avec beauté. » Ici, la maîtrise de Schönberg est aussi époustouflante qu’au long de ses transcriptions de Bach pour grand orchestre. Il possède un tel sens idiomatique de Brahms qu’on en viendrait presque à croire qu’il s’agit ici de la « cinquième » symphonie que ce dernier n’a jamais écrite ! Le traitement des cordes, des bois et des parties de cors est conforme à celui présent au long des quatre symphonies authentiques. Les cors ? Le Chinois Yun Zeng – désormais cotitulaire du pupitre de cor solo – a une réserve d’air phénoménale. Sa justesse dans l’aigu est transcendante.
Michael Sanderling conduit l’ensemble avec une forme de sobriété. Elle n’est pas la copie de celle ayant caractérisé jadis son père, l’illustre Kurt Sanderling (1912-2011) en particulier quand il s’occupait de Brahms. Le vénérable maestro ne donna jamais l’opus 25 dans l’arrangement de Schönberg, car il ne cachait pas son absence d’intérêt pour la Seconde École de Vienne. Le benjamin de ses fils[4] est manifestement étranger aux troubles ayant caractérisé Carlos Kleiber (1930-2004), poursuivi par le spectre de son père Erich (1890-1956). Il respire la joie et l’assurance. On ne saurait le ranger parmi les « fils de ». Utilisant une longue baguette, Michael Sanderling dose finement les contrastes aménagés par Brahms-Schönberg. Il renonce à tout contrôle apparent au moment où certains instruments ont une tâche solistique ardue. Souvenir de l’époque où il était premier violoncelle de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig ? Certainement. Le rubato fort contrôlé de sa main gauche chez Liszt, son sens serein de l’accompagnement chez Mozart et sa maîtrise des crescendos figurent aussi parmi les délices de cette soirée magique.
Dr. Philippe Olivier
[1] Certains élèves de Liszt s’acquittèrent de cette tâche, avec plus ou moins de bonheur.
[2] En dépit de leur notoriété, les deux hommes s’affrontèrent plus d’une fois en se comportant comme des collégiens aimant les conflits. Ainsi, Klemperer reprocha vivement à Schönberg de ne pas l’avoir invité à un cocktail new-yorkais où il considérait avoir une place légitime. L’incident suscita la rédaction d’une correspondance acrimonieuse. Klemperer accusa Schönberg d’ingratitude, eu égard au nombre élevé d’exécutions de ses œuvres données sous sa direction quand ils vivaient encore en Europe.
[3] La dernière exécution du Brahms-Schönberg par l’Orchestre philharmonique de Berlin se déroula en 2014. Peter Eötvös (1944-2024) était au pupitre.
[4] Thomas (*1942) et Stefan Sanderling (*1964) sont aussi chefs d’orchestre.
