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LA 42ème FOIS

LA 42ème FOIS

mardi 30 décembre 2025

Hérodias, Salomé (au centre) et Hérode dans la nouvelle production du chef-d’œuvre de Richard Strauss à la Komische Oper de Berlin – (c) Alexander Hildebrand.

Une nouvelle « Salomé » de Richard Strauss à la Komische Oper de Berlin. Evgueny Titov, son metteur en scène, a manqué de créativité et d’autorité sur la distribution. Par contre, la  soprano américaine Nicole Chevalier et la direction musicale de James Gaffigan suscitent un net intérêt. L’honneur est sauf. Ouf !

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Berlin est une capitale bien lotie. Ses trois institutions lyriques proposent chacune presque en permanence une production de « Salomé ». Celle de la Deutsche Staatsoper – maison aujourd’hui soumise au despotisme de Christian Thielemann – date de 2018. Elle a été réalisée par le regretté metteur en scène Hans Neuenfels. Celle de la Deutsche Oper, inaugurée en 2023, est signée Claus Guth. Elle donne à voir l’œuvre vénéneuse de Richard Strauss se dérouler dans un gigantesque magasin de vêtements de confection.

Quant à  celle de la Komische Oper, présentée depuis peu et conduite par le quadragénaire Evgueny Titov,[1] elle nous ramène au temps de l’arte povera des années 1950 et 1960. Par malchance, la direction d’acteurs est presque inexistante. S’y substituent des inventions relevant du cache-misère. On voit ainsi 147 têtes décapitées dans des niches. Ensuite, la « Danse des sept voiles » est confiée à une dizaine de danseuses et de danseurs. Enfin, il n’y a pas de décapitation. Le bourreau ouvre le corps du prophète Jochanaan comme ferait un médecin légiste pour une autopsie. Ses viscères sont déposés sur le sol.  En résulte une image à la Francis Bacon, le génie en moins. Autrement dit, on ne joue pas dans la cour de l’excellence, fréquentée par Maurice Béjart jadis au Grand-Théâtre de Genève ou par Dmitri Tcherniakov[2] quand il montra « Salomé » en 2023 à l’Opéra d’État de Hambourg. Le décor unique du spectacle est massif. Ses costumes témoignent de la vision clinquante qu’ont les Allemands du Proche-Orient. La redoutable Salomé est vêtue comme Alice au pays des merveilles. Seuls les vêtements – imaginés par Esther Bialas – des cinq Juifs ont été élaborés avec une certaine créativité.

Ces personnages ont des redingotes noires et des espèces de shtreimels en fourrure sur la tête.[3] Leurs discussions se distinguent par trois caractéristiques. D’abord, elles portent une singularité qui – passée au tamis du texte d’Oscar Wilde – devait être perçue avec hostilité par les spectateurs allemands du tout début du 20ème siècle, « Salomé » ayant été créé à Dresde en 1905. L’antisémitisme était alors florissant outre Rhin. Comme ailleurs. L’Affaire Dreyfus avait éclaté onze ans auparavant. Ensuite, la controverse théologique au sujet du monothéisme de ces cinq personnages reprenait une « tradition » germanique : couper sans fin les cheveux en quatre. Enfin, le langage musical employé par Strauss pour ce débat était volontairement atonal. Il constituait un clin d’œil aux travaux radicaux d’Arnold Schönberg. Les deux compositeurs entretenaient des relations personnels.

Vivant alors à Vienne, Schönberg savait que la querelle des Anciens et des Modernes touchait aussi de plein fouet Berlin. On y donna, en 1902, la pièce d’Oscar Wilde dans une mise en scène de Max Reinhardt.[4] Présent parmi le public, Strauss décida d’en faire un ouvrage lyrique.  Mais il ne parvint pas, en dépit de sa célébrité, à faire jouer ce spectacle ayant pour cadre la Galilée des années 30 de notre ère dans la capitale allemande. L’Empereur Guillaume II s’y opposa, à cause des protestations de son épouse la prude Augusta-Victoria. Puis, il plia – en 1906 – grâce à une astuce imaginée par le directeur général des théâtres. Ce dernier intégra au décor de « Salomé » une représentation de l’étoile de Bethléem. Elle servit à garder une apparence chrétienne à l’ensemble. Pourtant, la création américaine de l’opus 54 au Metropolitan Opera de New-York en 1907 ne fut pas une victoire de longue durée. L’œuvre se vit retirée de l’affiche au bout de quelques représentations. L’un des bailleurs de fonds de l’institution était scandalisé devant « l’immoralité dégoûtante du sujet ». Du côté de Vienne, Gustav Mahler eut des soucis pour imposer « Salomé ». L’ouvrage fut interdit de représentations à Buenos-Aires.

Si de pareilles interdictions avaient tourné à une attitude consensuelle, on aurait été privé de l’un des sommets orchestraux de toute la production postromantique. Comme l’explique James Gaffigan, « Salomé » est « l’une des œuvres les plus difficiles qu’on puisse jouer. Tous les musiciens d’orchestre s’accorderont à dire qu’elle est encore plus difficile que « Wozzeck » ou « Lulu » d’Alban Berg. »[5] Grâce à Gaffigan, ce challenge a été réussi pour l’Orchestre de la Komische Oper, très concerné par les embûches de la partition. Le chef américain conduit l’œuvre en 102 minutes, ce qui – par comparaison – est plus rapide de 10 minutes que la durée moyenne d’autres exécutions. En résulte un son fort complexe, mené de manière à ne jamais couvrir les chanteurs. Karolina Gumos est – hélas – une Hérodias sans grande envergure tenant de la Brigitte Bardot sur le retour. Elle contraste fortement avec Martha Mödl dans le même rôle, Martha Mödl qui fut – voici cinquante-cinq ans – ma première Hérodias. C’était au Grand-Théâtre de Nancy. Depuis, j’aurai vu quarante-et-une productions de « Salomé ». Les trois satisfactions de la soirée berlinoise se rapportent à Matthias Wohlbrecht, à  Günter Papendell et à Nicole Chevalier. Le ténor campe un Hérode assez cauteleux.  Le baryton compose un Jochanaan décent, néanmoins peu inspiré durant la prosopopée du Christ parlant à ses disciples sur le lac de Tibériade. Quant à la soprano, une élève de Virginia Zeani venue d’outre Atlantique, elle a une stabilité vocale et une sûreté musicale suscitant l’empathie, sans disposer pour autant des armes exceptionnelles de Gwyneth Jones, d’Anja Silja ou de Birgit Nilsson quand elles incarnaient la monstrueuse adolescente. On félicitera aussi Nicole Chevalier d’avoir chanté tout l’ouvrage avec un masque blanc symbolisant les maléfices de la lune.

Dr. Philippe Olivier

 

 

[1] Ce metteur en scène réalisera « Lucia di Lammermoor « de Donizetti à l’Opéra-Comique de Paris en avril 2026.

[2] Ce spectacle mémorable a été diffusé sur Arte.

[3] Il s’agit des couvre-chefs traditionnels des Juifs hassidiques. Leur usage est limité au monde ashkénaze.

[4] Le spectacle eut lieu au « Kleines Theater » de l’avenue Unter den Linden. Sa salle de 366 places accueillait les nouveautés radicales de l’époque, à savoir les pièces d’August Strindberg ou d’Arthur Schnitzler.

[5] Ces propos du chef d’orchestre figurent à la page 19 du programme de salle éditée par la Komische Oper pour cette production nouvelle de « Salomé ».

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