Jean de Nivelle / Léo Delibes / György Vashegyi / Opéra Français / Palazzetto Bru Zane

Jean de Nivelle / Léo Delibes / György Vashegyi / Opéra Français / Palazzetto Bru Zane

lundi 12 octobre 2026

©Bru Zane

Jean de Nivelle de Léo Delibes (1836-1891) que vient d’exhumer le Palazzetto Bru Zane est parfaitement inconnu du grand public. Jean de Nivelle est pourtant un maillon important dans l’histoire de l’opéra-comique qui débute dans ses formes les plus normatives avec les ouvrages créés autour de 1830 (dont Zampa chroniqué récemment est un bon exemple) et qui peut-être se clôture en 1890 avec la Basoche d’André Messager. Il est créé le 8 mars 1880 au théâtre de l’Opéra-Comique. Son livret est signé d’Edmond Gondinet et Philippe Gille, les deux librettistes avec lesquels Delibes travaillera le plus.

Leo Delibes
©Bru Zane

Dans une première partie de sa carrière, Léo Delibes compose essentiellement des opérettes. Dans la période qui s’étend de 1858 à 1869, on peut relever, par exemple, parmi une bonne quinzaine d’autres titres, l’Omelette à la Follembûche (1859) ou l’Écossais de Chatou (1869). Le style de l’opérette s’infléchit avec la Cour du Roi Pétaud en 1869 et surtout le Roi l’a dit qui en 1873 a les honneurs de l’Opéra-Comique. Il donne le ballet Sylvia en 1876. En 1880, Jean de Nivelle apparaît comme une œuvre charnière, avant l’immense succès de Lakmé en 1883. Puis, noyé dans une foule d’activités, l’« homme arrivé » compose moins. Il meurt jeune laissant inachevée Kassya créée salle Favart en 1893, orchestrée par Massenet1.

Jean de Nivelle remporte un indiscutable succès qu’explique le teasing dont bénéficie l’ouvrage. Hector Cornilleau dans « Jean de Nivelle, feuilleton d’un succès »2 collecte dans la presse de l’époque les nombreuses informations distillées sur l’ouvrage avant la première. Mais surtout il s’interroge sur la réflexion menée concernant le périmètre du genre, alors que la salle Favart va admettre de plus en plus d’ouvrages sans dialogues parlés. De même fait-il émerger un problème qui resurgit de nos jours avec la place prise par l’intelligence artificielle, celui des emprunts à des ouvrages antérieurs, ce qui pose le problème de la mémoire collective justifiée, mais aussi du plagiat irrecevable (à partir d’un exemple pris dans l’Étoile du Nord de Meyerbeer).

la caricature Gallica Bibliotheque nationale de France
©Gallica Bibliotheque nationale de France

Jean de Nivelle, mode d’emploi

Jean de Nivelle a pour cadre les conflits revisités survenus au XVe siècle entre le Roi de France Louis XI et le Duc Philippe Le Bon à la tête du Duché de Bourgogne. Au rythme des guerres et des trêves, les personnages passent clandestinement ou en ambassadeurs un peu loufoques d’un pays à l’autre. Le pouvoir n’est pas incarné, mais certains personnages en sont proches et interviennent en son nom. Louis XI souhaite donner comme mari à la fille d’un de ses courtisans le récalcitrant Jean de Montmorency, qui aime Arlette et a dû s’exiler. Le comte de Charolais, qui milite pour le « Bien Public », est le fils du Duc Philippe dans le palais duquel se déroule l’acte II.

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©Bru Zane

Plusieurs intrigues qu’affectent des registres musicaux différents se croisent. Certains personnages qui gravitent autour du pouvoir sont des Trials : le Sire de Malicorne, émissaire de Louis XI, dépêché pour mettre la main sur Jean de Montmorency ; le Baron de Beautreillis à la Cour de Bourgogne est son principal interlocuteur. On retrouve les deux personnages dans deux trios bouffes : « Ah ! Mon ami » à l’acte II, dans le terzetto à l’acte III « Moi j’aime le bruit de la bataille ». Dans le premier avec Saladin aux noirs desseins, dans le second avec Diane, figure lumineuse et amie d’Arlette.

François Rougier (Malicorne) joint à d’évidentes qualités de comique musical un timbre plein et riche qui excède celui d’un ténor bouffe. Jean-Philippe Mc Clish (Beautreillis) fait de l’excellent théâtre chanté, tout comme Adrien Fournaison dans un Saladin extraverti et vocal. On reviendra plus loin sur Juliette Mey.

Plusieurs fils, au moins quatre, ainsi se croisent dans une intrigue complexe, plusieurs fois retouchée par les auteurs.

D’abord celui de Simone, la sorcière. Personnage adjuvant voulant faire épouser à sa nièce Arlette son fils. Prête pour y parvenir à fourbir les armes de la dénonciation, elle est pourtant rachetée par l’expression d’une profonde vérité humaine qui émane des paroles qu’elle chante. À l’acte I, évoquant la guerre : « Pour que tout s’efface / Jusqu’à la place / Où sont tombés les combattants / Il suffit d’un printemps ! » ou à l’acte III les amours des déshérités : « Mais les douleurs de nos amours sauvages / Ne se consolent pas ».

Marie-Andrée Bouchard-Lesieur marque le rôle avec un véritable tempérament, mais aussi une ampleur vocale et une voix qui assure l’homogénéité de tous les registres. L’élocution se fait éloquente, expressive aussi bien dans les récitatifs que dans les airs, en réalisant un parfait engagement vocal et d’incarnation.

Le fil du Comte de Charolais est un autre fil non négligeable. En dépit des frictions avec son père, il est le personnage « positif » par excellence. S’il contraint, sans résultat, quelque peu Jean au premier acte à accepter un titre inapproprié, il est avant tout celui qui intercède, en protégeant Arlette, en disculpant Jean après le crime commis sur Saladin (même si l’affectation de Jean dans l’armée de Bourgogne peut être interprétée comme de la vengeance) et en disposant un dénouement favorable aux amoureux, après que le Duc de Montmorency l’a sauvé de la mitraille.

On peut retenir ses couplets « La chronique médisante » à l’acte I ou sa romance de l’acte III « Il est jeune, il est amoureux ». C’est une voix de baryton Martin, une voix justement du « juste milieu », que demande le rôle. On imagine ce que la voix au beau legato, bien identifiée, claire et articulée de Tassis Christoyannis peut apporter à un rôle pétri d’empathie et d’humanité.

La part du lion revient à Arlette et à Jean de Nivelle dont les textes sont inscrits dans un réseau de métaphores raffinées. Les fleurs cheminent jusqu’à l’armure de Jean. Arlette interprète plusieurs grands airs (préfiguration de Lakmé) : à l’acte I, la mélodie « C’est lui, c’est bien lui, je l’ai vu » ; à l’acte II un fabliau « Dans le moulin du grand meunier » ; à l’acte III « Elle est heureuse, il est vivant ». Jean est lui aussi bien doté : le couplet de l’acte I « Je vais où le hasard m’attire » ou à l’acte III les stances martiales de la Bannière. Bien sûr de nombreux duos : à l’acte I, « Eh bien douce Arlette », à l’acte II Cavatine et Trio, « Qu’êtes-vous devenus », à l’acte III « Fuyez, Tristan est sur vos pas ».

Cyrille Dubois dans Jean est distribué dans un rôle qui colle exactement à son style vocal. Le raffinement du chant dans les parties poétiques ne limite pas la voix dont la quinte aiguë donne une dimension héroïque, mordante, notamment dans les passages où le ténor se transforme en guerrier volontaire ou malgré lui. Mélissa Petit est épatante dans Arlette. La couleur de la voix, les demi-teintes, les sons sur le fil sont de ceux qui expriment la délicatesse des sentiments, comme dans le premier duo de l’éloignement. L’air vocalisé, les trilles du fabliau sont aussi réussis que l’intonation et les moyens mis au dernier acte dans la fermeté et le lyrisme qu’appelle la situation.

C’est presque un dernier fil que représente le rôle de Diane (par ailleurs alerte Page dans « Avoine, folle avoine »). On perçoit chez Juliette Mey beaucoup de sensibilité dans ses nombreuses interventions, notamment le beau duo avec Arlette à l’acte II. C’est une voix lumineuse, diaphane et pleine d’harmoniques que déploie cette belle artiste.

Leo Delibes 1
©Bru-Zane

Dans ce très bel ouvrage qu’Alexandre Dratwicki présente comme « laboratoire pour Lakmé », Léo Delibes ne saurait négliger l’écriture des ensembles qui situent l’intrigue dans des climats évocateurs (la fête des vendanges, les festivités de Cour, la déclaration de guerre…).

Le Hungarian National Choir leur donne une puissance, une animation et une couleur des plus prégnantes.

À partir de ces données, on peut suivre un livret, souvent décrit comme confus, nourri de contrastes, de péripéties rocambolesques, de dramatisme (Jean tue tout de même un prétendu rival), passant de la bouffonnerie aux pages poétiques, des numéros virevoltants à la déclamation.

L’Hungarian National Philharmonic Orchestra, sous la direction de l’excellent György Vashegyi, donne à la musique de Delibes une véritable identité que le compositeur semblait vraiment, dans ce tournant de sa carrière, vouloir mettre en valeur. La variété des discours, la conversation en musique, les ensembles concertants sont rendus avec un équilibre des pupitres, le rythme voulu (parfois déjà la valse Belle Époque !) et un sens des effets à produire pleinement convaincants.

Un livre CD vraiment indispensable !

Didier Roumilhac

1 Bernard Crétel, Opérette Théâtre Musical, « Les opérettes de Léo Delibes », n° 187, p. 45-52 ; « Les opéras-comiques de Léo Delibes », n° 188, p. 47-51, voir les mêmes, site Théâtre Musical Opérette

2 Hector Cornilleau, « Jean de Nivelle, feuilleton d’un succès », livre disques, pages 19 à 26

Direction musicale : György Vashegyi

Jean de Nivelle : Cyrille Dubois
Arlette : Mélissa Petit
Simone : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Le Comte de Charolais : Tassis Christoyannis
Diane / Le page Isolin : Juliette Mey
Saladin, un Héraut, le vieillard : Adrien Fournaison
Malicorne : François Rougier
Beautreillis : Jean-Philippe Mc Clish

Hungarian National Philharmonic Orchestra
Hungarian National Choir (chef de chœur : Csaba Somos)

Jean de Nivelle, Léo Delibes, collection « Opéra français », livre disques (3 CD), label Palazzetto Bru Zane, environ 35 €

Diffusion le 16 octobre du concert enregistré du 12-14 Janvier 2026 a Béla Bartok National Concert Hall, Müpa Budapest (Hongrie).

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