La nouvelle production du Händel Festspiele de Karlsruhe est à la charge de Kobie van Rensburg, qui signe la mise en scène, les décors et costumes, ainsi que la vidéo. Cette dernière composante revêt une importance toute particulière dans la conception, il s’agit plus précisément de l’élément essentiel de cette réalisation visuelle. Trois caméras sur trépieds filment en effet les protagonistes, sur fond bleu, pour incruster en direct les images dans des décors vidéo de synthèse, l’ensemble projeté sur un grand écran en hauteur. Le procédé n’est pas nouveau (merci au bulletin météo qui passe depuis de nombreuses années à la télévision !), mais le résultat, en noir et blanc, est très réussi et souvent teinté d’un humour bienvenu. On voit par exemple Irene, puis plus tard Andronico, faire un petit voyage en tapis volant, Tamerlano et Andronico se faire cuire des brochettes autour d’un vrai-faux feu, ou encore Tamerlano et Irene saluer la foule à dos d’éléphant. Des femmes, habillées en combinaison bleue intégrale afin de rester invisibles à l’écran, viennent changer les accessoires de temps à autre.

Ces animations vidéo attirent fatalement l’œil, si bien qu’on arrête rapidement de regarder les vrais artistes, extrêmement peu mobiles sur le plateau. On préfère en effet visionner les séquences sur écran avec décors, les visages en gros plan, sans besoin d’ailleurs de jumelles pour le spectateur. De plus, la synchronisation entre image et son est fort bien réglée, quasiment sans aucun décalage. Mais on se dit quand même qu’il est sans doute absurde de se rendre au théâtre pour y regarder un film ! Même si ce film est en direct, on se retrouve dans les mêmes conditions que les retransmissions du Metropolitan Opera de New-York au cinéma. Quel bonheur alors, et une forme de soulagement aussi, que de goûter à l’absence complète de vidéo pendant les dix dernières minutes. Après le suicide de Bajazet, Tamerlano transforme sa méchanceté en pardon et les cinq protagonistes restants prennent toute la largeur de la scène pour un finale lent, aux accents plutôt lugubres.

La distribution vocale est relevée, en commençant par le Tamerlano de Christophe Dumaux, timbre bien concentré qui descend à de rares instants à la limite entre voix de tête et de poitrine. Son agilité est bien huilée et le personnage prend des accents insidieux, voire sadiques, avec les expressions du visage qui correspondent à l’écran. Le personnage est par ailleurs parfois accompagné de jeunes femmes à longue chevelure platine et qui portent le sabre sur le côté, à la manière d’Uma Thurman dans le film Kill Bill de Quentin Tarantino.

Le ténor Thomas Walker en Bajazet fait entendre une voix moins homogène, une partie grave bien timbrée, mais un registre supérieur moins agréable à l’oreille dès que le chanteur pousse légèrement les décibels. L’émission nous rappelle à vrai dire celle de son confrère ténor Yusif Eyvazov, certes la puissance en moins, mais avec le même type de sonorités émises dans le masque. Dommage, car le chanteur est engagé, le style élégant, et on l’apprécie sans retenue au cours de ses airs chantés sur un souffle, comme son dernier « Figlia mia, non pianger, no », avant son sacrifice.
« Bon sang ne saurait mentir » dit-on. Après avoir apprécié le contre-ténor Michael Chance dans Giulio Cesare au Palais Garnier à Paris… voici son fils Alexander presque quarante ans plus tard, dans un autre titre de Händel ! Et le fils contre-ténor a toutes les qualités du père, voire davantage : musicalité sans faille, accents qui savent se faire angéliques, ainsi qu’une maîtrise des passages fleuris. Son air du deuxième acte « Più d’una tigre altero » illustre ce dernier point, aux nombreuses enfilades de vocalises. La voix ferme de Matthias Winckhler complète le plateau masculin en Leone.

Les deux titulaires féminines sont de grande valeur, d’abord la soprano norvégienne Mari Eriksmoen souvent sollicitée en Asteria. Le timbre est attachant, souvent émouvant dans plusieurs de ses airs en forme de lamento. C’est le cas par exemple de « Se potessi un dì placare » particulièrement doloriste et qui conclut le deuxième acte. « Padre amato, in me riposa » est aussi un très beau moment élégiaque en fin d’opéra, justement au moment où le procédé vidéo a disparu.

On reste en Scandinavie avec la mezzo suédoise Kristina Hammarström en Irene. La voix manque certainement d’un peu de puissance pour impressionner complètement, mais quelle musicienne, et quelle technique pour ce répertoire ! Dans son air « Dal crudel che m’ha tradita » du premier acte – qu’on pourrait nommer ce soir « air du tapis volant » –, les vocalises sont idéalement détachées et fluides.
Aujourd’hui dans sa 80ème année, René Jacobs a beaucoup servi Händel et continue de le faire avec passion, aux commandes ici du Freiburger Barockorchester. La formation allemande est une référence, dédiée spécifiquement à la musique baroque et jouant sur instruments anciens. Certains accompagnements se font au continuo, clavecin, luth et violoncelle, avec l’apport par moments de la harpe, qui donne une couleur très légèrement orientale, bien en ligne avec les palais qu’on voit à l’image, l’action se déroulant dans l’actuelle Turquie.
Irma FOLETTI
28 février 2026
Tamerlano, opéra de Georg Friedrich Händel
Badisches Staatstheater Karlsruhe
Direction musicale : René Jacobs
Mise en scène, décors, costumes et vidéo : Kobie van Rensburg
Dramaturgie : Stephanie Twiehaus
Tamerlano : Christophe Dumaux
Bajazet : Thomas Walker
Asteria : Mari Eriksmoen
Andronico : Alexander Chance
Irene : Kristina Hammarström
Leone : Matthias Winckhler
Freiburger Barockorchester
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