La 48ème édition du Festival Händel de Karlsruhe (Internationale Händel Festspiele) reprend sa production proposée lors de la cuvée 2025 de la manifestation. Il est à noter que le festival ne monte pas la version originale de l’œuvre, créée en 1711, mais la mouture révisée en 1731, avec des modifications mineures dans l’intrigue, mais plus importantes pour ce qui concerne la partition. La musique connaît en effet des changements plus significatifs, en ajouts et suppressions, ainsi que des modifications importantes pour les tessitures vocales. Les principales révisions de catégories sont pour Goffredo qui passe de contralto à ténor, Argante de basse à contralto, Armida de soprano à mezzo, tandis que le rôle d’Eustazio est supprimé. Pour exemple, il ne faut donc pas s’attendre ce soir à entendre le fameux air d’entrée de la basse Argante « Sibillar gli angui d’Aletto », remplacé ici par une autre composition pour la titulaire féminine.

La production de Hinrich Horstkotte prend l’opéra au deuxième degré, en y mettant de nombreuses touches d’humour, souvent drôle, mais parfois potache et un peu envahissant… comme quand Rinaldo marche dans une – fausse – crotte de chien au premier acte. Le metteur en scène signe également la scénographie et les costumes, assurant l’homogénéité de l’ensemble. Nous sommes d’abord sur les hauteurs de Jérusalem, sur un toit qui ressemble à une scène de théâtre, en présence de Croisés rigolards qui donnent l’accolade à Rinaldo, dans leurs habits tout tachés de sang. De fausses arches en toile peinte descendent des cintres et permettent de changer rapidement l’ambiance, tout comme au moyen des animations vidéo en fond de plateau. La coupole dorée qui s’ouvre en des quartiers d’orange pour l’entrée d’Armida (« Furie terribili ! ») produit un bel effet, tout comme les oiseaux en vidéo qu’on voit dans le ciel, lorsqu’Almirena chante son air « Augelletti, che cantate ».

Certaines images paraissent énigmatiques, comme une sorte de salle des machines pendant un air de Rinaldo, d’autres sont bien trouvées, lorsque le même conclut le premier acte « Venti, turbini, prestate » sur fond d’une grande hélice qui tourne, portant lunettes d’aviateur et casque ailé. Nous passons au II au théâtre dans le théâtre, loges en noir et blanc projetées au fond et quelques rangées de sièges rouges alignées à l’avant et qui bougent légèrement de gauche à droite. La gondole qui passe renforce notre impression revoir l’acte de Venise des Contes d’Hoffmann dans la production bien connue de Robert Carsen… sauf qu’ici passent poissons volants, dauphins et une hydre !

Almirena est prisonnière dans une cage en hauteur et pendant son tube « Lascia ch’io pianga », c’est le théâtre qui fond littéralement sur la vidéo, fond en larmes certainement, comme celle peinte sur le visage de la jeune femme. Les apparitions d’Armida plus tard, ainsi que les courtes batailles sont traitées de manière assez spectaculaire. La conclusion prend une teinte plus douce-amère, avec un Rinaldo couvert de sang qui n’a visiblement pas retrouvé tous ses esprits, mangeant un œuf dur à pleine bouche quelques instants auparavant…

La distribution vocale n’est pas très homogène, principalement par la présence de Lawrence Zazzo dans le rôle-titre. Si le contre-ténor américain fut un formidable interprète, les années ont significativement altéré ses moyens, avec un aigu qui plafonne désormais, une ligne de chant parfois heurtée et une agilité qui coince régulièrement. Ses meilleurs moments sont les airs les plus doux, comme « Cara sposa, amante cara » ou « Cor ingrato, ti rammembri » qui suit. Mais les sections rapides intermédiaires de ces airs da capo le mettent en grande difficulté, tout comme « Venti, turbini, prestate » où ses vocalises très approximatives ne peuvent faire concurrence à la virtuosité impeccable du premier violon.

L’Almirena de la soprano Suzanne Jerosme domine en revanche toutes les difficultés de virtuosité pour ses passages les plus fleuris, qui culminent dans son long air qui conclut le deuxième acte. On apprécie aussi sa musicalité très sûre, qui lui permet de recueillir de chaleureux applaudissements à l’issue d’un « Lascia ch’io pianga » déroulé avec délicatesse.

La mezzo Valeria Girardello en Armida fait entendre un timbre séduisant et démontre une solide technique, mais il est dommage qu’elle ne puisse pas développer un peu plus de puissance pour rendre son personnage davantage autoritaire, alors qu’il paraît très méchant visuellement. Il en va un peu de même avec l’Argante de Francesca Ascioti, vraie tessiture de contralto qui peut nous évoquer sa consœur Sonia Prina. La chanteuse passe à peu près sans encombre ses traits vocalisés, mais avec un petit déficit de décibels, malgré la très bonne acoustique de la salle. En Goffredo, le ténor Jorge Navarro Colorado n’en impose pas non plus spécialement en termes de volume, mais on admire sa souplesse, son abattage et sa capacité à monter dans l’aigu. Lisandro Abadie tient les deux rôles secondaires du Mage et d’Araldo, alors qu’on retrouve avec grand plaisir Martha Eason, la Sémire des Boréades la veille et qui chante ce soir la femme qui passe dans la gondole.
La partie musicale est excellente, interprétée par l’orchestre des Deutsche Händel-Solisten placé sous la direction de Rinaldo Alessandrini, un spécialiste du répertoire baroque. Dès l’Ouverture, on se délecte d’un son de qualité joué sur instruments d’époque, un discours musical expressif et bien équilibré entre pupitres. Les tempi sont raisonnablement vifs et homogènes sur la durée de l’ouvrage. Tous les pupitres seraient à citer, mais il faut tout de même mentionner le continuo, souvent sollicité, ainsi que les deux cors naturels, formidables dans leur accompagnement de l’air d’Armida « Combatti da forte ».
Irma FOLETTI
27 février 2026
Rinaldo, opéra de Georg Friedrich Händel
Badisches Staatstheater Karlsruhe
Direction musicale : Rinaldo Alessandrini
Mise en scène, décors et costumes : Hinrich Horstkotte
Lumières : Stefan Woinke
Vidéo : Sven Stratmann
Dramaturgie : Natalie Widmer
Rinaldo : Lawrence Zazzo
Armida : Valeria Girardello
Almirena : Suzanne Jerosme
Argante : Francesca Ascioti
Goffredo : Jorge Navarro Colorado
Mago / Araldo : Lisandro Abadie
Una donna : Martha Eason
Deutsche Händel-Solisten
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