Créé en 1853 au Teatro Apollo de Rome, Il Trovatore s’inscrit au cœur de ce que l’on désigne traditionnellement comme la « trilogie populaire » de Giuseppe Verdi, aux côtés de Rigoletto (1851) et de La Traviata (1853). Cette période marque un tournant décisif dans la trajectoire du compositeur, qui, après les années dites « de galère », accède à une pleine maîtrise de son langage dramatique et musical.
Avec Il Trovatore, Verdi pousse à son paroxysme une forme d’opéra fondée sur la tension permanente, l’urgence expressive et la fulgurance mélodique. L’œuvre, tirée du drame romantique espagnol d’Antonio García Gutiérrez, se caractérise par une construction fragmentée, presque hallucinée, où le récit avance par blocs émotionnels plus que par logique narrative. Tout y est excès : personnages hantés par un passé obsédant, passions exacerbées, situations extrêmes, contrastes violents entre lyrisme suspendu et éclats tragiques qui confère à l’opéra sa force hypnotique. Inutile de revenir sur les méandres du livret extrêmement « tarabiscoté » de Salvatore Cammarano qui, la plupart du temps, apparaît incompréhensible pour ceux qui abordent pour la première fois l’œuvre de Verdi. Mieux vaut se laisser emporter par cette torrentielle fête musicale et vocale particulièrement jubilatoire.

Mais derrière cette apparente démesure se révèle une science théâtrale d’une précision redoutable. Verdi y invente un théâtre de la mémoire et du destin, où le passé – raconté, fantasmé, déformé – conditionne inexorablement le présent. L’écriture vocale, quant à elle, exige des interprètes un engagement total : projection héroïque, cantabile souverain, articulation dramatique constante. Plus que jamais, Il Trovatore est un opéra de voix : peut-être l’opéra de voix par excellence. Caruso comme Toscanini ne disaient il pas que pour chanter pareil ouvrage il convenait de « réunir les quatre plus belles voix du monde » ? L’un des défis les plus vertigineux du théâtre lyrique !
En écrivant cette chronique comment ne pas plonger dans nos souvenirs lointains de jeunesse en nous remémorant cette représentation à laquelle nous eûmes la chance d’assister à l’Opéra de Vienne le 8 mai 1977 avec au pupitre l’illustre Herbert von Karajan et sur scène une constellation vocale : Luciano Pavarotti, Leontyne Price, Piero Cappuccilli , Christa Ludwig et José Van Dam : oui sans aucun conteste les plus belles voix du monde que l’on pouvait, à cette époque, entendre réunies dans une forme d’idéal lyrique aujourd’hui mythifié ! Légendaire !… A noter au demeurant que l’œuvre de Verdi était reprise un an plus tard, en mai 1978, avec trois remplacements somptueux : Placido Domingo, Raina Kabaivanska et Fiorenza Cossotto toujours sous la baguette prestigieuse de Karajan.

La reprise, 9 ans plus tard, de la production de Francisco Negrin et Louis Désiré : un cauchemar nocturne et fantasmatique autour d’un brasier omniprésent
La mise en scène de Francisco Negrin et Louis Désiré étant la réplique exacte de la production d’avril 2017 (avec Francesco Meli, Maria Agresta, Nicola Alaimo, Marina Proudenskaïa sous la baguette de Daniel Harding) les termes de ce que nous avions écrit à l’époque demeurent d’actualité :
Il Trovatore opéra incandescent de passion, de fureur et de sang est aussi une « tragédie nocturne », ce qu’a parfaitement compris le metteur en scène Francisco Negrin dans un travail en parfaite osmose avec Bruno Poet, concepteur des lumières. Tout se passe en un lieu unique dans un décor particulièrement dépouillé, aux lignes géométriques, signé Louis Désiré (à qui l’on doit, en outre, des costumes intemporels mais pour autant suggestifs). Peu de choses sur le plateau, à l’exception, à cour et jardin, de deux murs entrecoupés d’ouvertures carrées, d’un bloc taillé dans la pierre – indifféremment table, autel ou brasier – et, en fond de scène, une plateforme qui monte et descend au fil des circonstances : évocation d’un au-delà où l’ombre de la mère d’Azucena veille sur les événements – ou tente de les modifier – alternant avec l’omniprésence du fantôme de l’enfant portant la faux de la mort, symbole mystérieux et obsessionnel qui plane le long de l’ouvrage. Par ailleurs, les chœurs ne sont pas associés en permanence à l’action : ils en sont plutôt les spectateurs pareils à des spectres tout droit sortis de leurs sépulcres pour hanter les lieux. Le feu est omniprésent pour rappeler notamment que la mère d’Azucena, accusée de sorcellerie, brûla jadis sur le bûcher. Un drame de la mémoire, presque un cauchemar éveillé ,un univers mental hanté par le souvenir et la fatalité plutôt qu’un cadre historique défini.

Un quintette d’une remarquable homogénéité
Comme toujours dans Il Trovatore, la réussite repose sur la distribution et celle réunie à Monte-Carlo – sans évidemment atteindre l’idéal mythique évoqué dans notre préambule – se révèle de haut niveau et surtout d’une remarquable homogénéité.

On retrouve avec bonheur Piero Pretti que nous avions apprécié en septembre 2023 aux Arènes de Vérone en Pinkerton dans Madama Butterfly (aux cotés de la merveilleuse Cio-Cio-San d’Asmik Grigorian) et familier du Trouvère qu’il a interprété à Barcelone, Madrid, Florence ou encore Macerata . Tout se conjugue dans la voix pour en faire le Manrico idéal : clarté du timbre, perfection de l’articulation, aisance du registre aigu.

Dans la galerie des héroïnes verdiennes, Léonora d’Il Trovatore occupe une place tout à fait singulière, à la croisée de deux mondes vocaux. Là où Violetta de La Traviata ou Gilda de Rigoletto peuvent, dans une certaine mesure, être abordées par des sopranos essentiellement rompues à la virtuosité et à l’agilité, Leonora impose d’emblée une synthèse redoutable entre bel canto hérité et élargissement dramatique car Verdi anticipe ici clairement ses grandes héroïnes de maturité. On pense aux accents dramatiques d’une Aida, ou encore à ceux de la Leonora de La Forza del destino dont l’écriture vocale ample prolonge cette exigence d’une voix capable de conjuguer intériorité mystique et éclats tragiques. Si au premier acte du Trovatore la cabalette « Di tale amor » appelle des vocalises précises et un aigu lumineux, cette apparente familiarité belcantiste ne constitue qu’un des visages du personnage. En effet dans la deuxième partie de l’ouvrage la voix doit franchir l’orchestre verdien déjà plus nourri, avec une projection ample, un médium solide et des graves charnus en sus de l’éclat virtuose. In fine un rôle « dangereusement mixte » et ce d’autant qu’il faut enchaîner successivement dans le même acte : « D’amor sull’ali rosee », « Miserere /Sull’orrida torre, », « Tu vedrai ch’amore in terra » et le duo avec le Comte di Luna « Mira, d’acerbe lagrime» !… Un parcours d’une rare difficulté dont tous les auteurs s’accordent à souligner qu’il est l’un des plus exigeants du répertoire.

Ne serait-ce que pour ces multiples raisons il convient de saluer la prestation d’Alexandra Marcellier dans cet emploi. D’abord, parce qu’il s’agissait de la prise d’un rôle ô combien complexe – circonstance toujours délicate dans un ouvrage aussi exigeant que Il Trovatore – où la moindre fragilité vocale ou stylistique se trouve immédiatement exposée. Ensuite, parce que la soprano française, initialement prévue pour la seule dernière représentation, dut finalement assumer l’intégralité des quatre soirées programmées à la suite du retrait de Pretty Yende sans compter, bien entendu, la générale. Une telle responsabilité, sur un laps de temps aussi resserré, force d’emblée le respect.
Le soir de notre venue (2e représentation) nous avons découvert une artiste pleinement investie, habitant son personnage avec une sincérité émotionnelle et une intensité remarquables. La voix, d’une largeur appréciable et d’une couleur adéquate, s’appuie sur un médium solidement charpenté, tandis que l’aigu se déploie avec une aisance naturelle, sans dureté ni tension excessive. Cette homogénéité de la ligne vocale, alliée à une musicalité attentive, permet à la cantatrice de franchir avec assurance les écueils d’une partition qui exige tout à la fois souplesse belcantiste et projection dramatique.
Le succès remporté lors des saluts, particulièrement chaleureux à son égard, venait légitimement couronner une prestation de qualité qui n’appelait guère de réserves. Certes, la fréquentation régulière du rôle lui apportera encore davantage de liberté et d’abandon dans certaines phrases les plus exposées ; mais en l’état, l’interprétation proposée impressionne déjà par sa maîtrise et son engagement, plaçant Alexandra Marcellier au niveau de ses partenaires et contribuant à l’homogénéité de la distribution. Rappelons enfin que la soprano française s’était déjà illustrée sur cette même scène dans Madame Butterfly, laissant le souvenir d’une incarnation sensible et aboutie.

Le comte de Luna trouve en Artur Ruciński, si souvent acclamé en Principauté, un interprète de grande tenue. Le baryton polonais séduit une fois encore par une expressivité ardente assortie d’un phrasé aussi noble qu’élégant et d’une cohérence stylistique admirable qui lui valent un légitime succès dans « Il balen del suo sorriso »

Varduhi Abrahamyan, déjà à Monaco pour Bradamante dans Alcina et Eboli dans Don Carlo (les deux ouvrages en 2023) livre une Azucena hallucinée autant qu’incandescente dont la voix longue, puissante et parfaitement conduite, épouse parfaitement les tourments de la gitane.

Evgueny Stavinsky (Ferrando) s’inscrit dans la lignée de ses partenaires avec son timbre de basse aux notes graves particulièrement bien inscrites dans une tessiture d’une parfaite harmonie
L’orchestre Philharmonique de Monte-Carlo fait entendre une riche palette de couleurs sous la direction expérimentée de Giacomo Sagripanti attentif au plateau et dont on avait apprécié la direction en juillet dernier au Festival d’Aix-en-Provence dans Louise de Gustave Charpentier. Très prisé par les théâtres internationaux – et ayant enregistré des intégrales de Rossini, Bellini et Donizetti – il sera à la baguette cet été pour La Traviata aux Chorégies d’Orange.
Une mention aux chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo. Ils ont fort à faire dans cette partition de Verdi et ils y excellent sous la direction de Stefano Visconti spécialiste chevronné de l’opéra italien.
Christian JARNIAT
24 mars 2026
Direction musicale : Giacomo Sagripanti
Mise en scène : Francisco Negrín
Décors et costumes : Louis Désiré
Lumières : Bruno Poet
Distribution :
Manrico : Piero Pretti
Leonora : Alexandra Marcellier
Le Comte de Luna : Artur Ruciński
Azucena : Varduhi Abrahamyan
Ferrando : Evgeny Stavinsky
Inès : Annunziata Vestri
Ruiz : Reinaldo Macias
Le messager : Benoit Gunalons
La mère d’Azucena : Morena di Vico
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur de l’Opéra de Monte Carlo : direction Stefano Visconti










