Giacomo Puccini, Tosca, Opéra National de Paris, Opéra Bastille

Giacomo Puccini, Tosca, Opéra National de Paris, Opéra Bastille

dimanche 12 avril 2026

©Xose Bouzas-OnP

SI DOVREBBE MENTIR ? NO, MA IL VERO POTREBBE ABBREVIAR […] UN ORA ASSAI PENOSA*

Des bougies successivement éteintes sur un souffle savamment dosé au son d’accords funèbres : un moment de grâce suspensive pour conclure l’acte II de cette représentation dominicale de Tosca. Le seul, à vrai dire.

Depuis 2014, date de sa création, la production de Pierre Audi nous a toujours donné le même sentiment : de très beaux tableaux savamment éclairés, une belle lisibilité, un mélange équilibré de tradition et de déplacement vers une dimension plus allégorique – ou moins réaliste, selon les goûts – mais aussi un certain déficit de direction d’acteur : en fonction des distributions, les interprètes qui s’y sont succédé ont fait valoir leur propre talent d’interprète, voire d’artiste… ou y ont révélé les limites de leur capacité à incarner de manière réfléchie, construite, et pertinente leur personnage.

Marguerite Borie a eu la lourde charge de reprendre la mise en scène suite au décès du maître d’œuvre en mai 2025. C’est peu dire que les chanteurs, en particulier Dame Radvanovsky, ont pris des partis personnels on ne peut plus discutables, surjouant au I la dispute de couple comme dans une vidéo virale diffusée sur des réseaux sociaux (où est passée la classe de la cantatrice romaine ?), et proposant ensuite des attitudes ou des gestes totalement infondés : censée être dévorée par l’angoisse au II, Tosca caresse ainsi le visage d’un buste, histoire de passer le temps, avant de faire usage de son couteau ; la voilà qui, au III, après avoir commis un meurtre épouvantable, badine gentiment avant de raconter son agression, remet en place sa chevelure, puis propose sa version de la mort par fusillade avec un petit cri juste ridicule, ce qui ne manque pas, fait rarissime dans ce passage, de soulever des rires dans la salle ! Les exemples pourraient se multiplier. Eyvazov, au moins, se contente du minimum – mais il semble ne pas être à ce qu’il fait. Quant à Hakobyan, il n’incarne juste personne, et sa présence ne dégage ni puissance, ni rage, ni pulsion, ni passion. Sur un plan scénique, une représentation qui laisse pantois dans sa dérive sans contrôle apparent.

Musicalement, le compte n’y est pas non plus : Jader Bignamini, dont nous avions adoré la conduite du discours dans Adrienne Lecouvreur en janvier 2024 ici même, ne semble pas maître du navire qu’il commande. Dès les accords initiaux, rien ne sort de la fosse : ni tension, ni densité, ni impact. À de nombreuses reprises, l’orchestre semble disparaître. À d’autres, des décalages vraiment gênants apparaissent (et ils ne tardent pas : le Sagrestano n’est jamais en place dans sa première intervention !). Le flux orchestral se distend, la théâtralité se dissout, les attaques ne possèdent aucun mordant. Le Te Deum n’a pas la grandeur requise – en raison d’une mise en place qui n’a pas de visée dans les grands arcs proposés par Puccini. Le II ne provoque ni suffocation ni attente. Le III commence bien mal, avec des cuivres sans grandeur ni beauté, et s’achève sur un climax qui en reste au stade du gros son. Les soli occasionnels ne dégagent ni pathos ni tendresse. Un moment, tout de même, mérite l’attention : le tremolo intense sous « come tu m’odii ! ». Là encore, c’est bien trop peu.

Quant au plateau vocal, il nous fait entendre des comprimari bien discutables aux voix courtes, sans éclat, parfois éteintes, parfois sans grande justesse, exception faite du bon Angelotti de Vartan Gabrielian. Dans un ouvrage qui semble ne reposer que sur son trio de tête – illusion trop souvent répandue ! – cela pèse beaucoup sur la représentation, car toutes ces interventions ratées créent de grands creux et accentuent encore le relâchement du flux théâtral.

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©Xose Bouzas-OnP

Gevorg Hakobyan, pour ses débuts à l’opéra de Paris, fait entendre une bonne voix, au timbre mat, sans grande envergure toutefois, et avec un ambitus variable : certains aigus sont au rendez-vous (comme le sol bémol sur « mia » dans l’affrontement du II) quand d’autres ne jaillissent pas (la péroraison sur le fa du Te Deum avec un « mi fai dimenticare iddio » qui part à l’arrière). Mais si le chanteur s’efforce de temps en temps de varier la dynamique, cela ne semble correspondre qu’à une variation de niveau sonore, et la nuance ne se fiance jamais au sens ou à une intention intérieure expressive, ce qui ne lui confère pas la portée espérée. Les voyelles semblent également trop couvertes et l’ensemble de sa prestation manque clairement d’italianità. Le tout paraît encore bien vert.

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©Xose Bouzas-OnP

Yusif Eyvazoz ne propose en ce dimanche après-midi qu’une image fort réduite de ses possibles vocaux : le timbre n’a jamais pu séduire, certes, mais il n’offre là pas un seul moment de caresse, de beauté, de rondeur. Le style, très extérieur, témoigne d’un engagement bien superficiel, et seul « E lucevan le stelle » et, pour partie, un « O dolci mani » plus négocié que vraiment habité, surnagent dans un ensemble en béton armé, certes vaillant, certes généreux, certes endurant, mais bien générique.

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©Xose Bouzas-OnP

Sondra Radvanovsky, enfin, nous a toujours transportés lors de ses prestations parisiennes, que ce soit en Marguerite (2001), en Hélène (2003), en Leonora (2003), en Aïda (2016), en Amelia du Ballo (2018), ou encore en Amelia du Boccanegra au TCE (2017). Si son timbre n’a jamais pu offrir des sons capiteux, séduisants, l’artiste répondait présente et savait transformer cet écueil en rivage aux mille possibilités expressives, avec une présence scénique captivante. Mais 25 ans sont passés depuis sa première prestation à l’ONP et plus de huit ans depuis son dernier Verdi in loco. Entre temps, la Dame s’est « Turandotisée ». Durci, le timbre s’est asséché, et ces sons âpres, raides, fibreux constituent un premier handicap redoutable pour un rôle aussi féminin et passionné que Tosca. La voix bute de surcroît sur un autre souci de taille : la disparition quasi-totale de bas medium et de grave (en dehors de trois mesures – isolées dans la soirée ! – pour lesquelles la cantatrice bascule enfin dans son registre de poitrine). Dès le début de la prestation, des phrases entières passent purement et simplement à la trappe : la « conversation » puccinienne s’en trouve ruinée, mais, fait encore plus préjudiciable, des pans entiers plus « vocaux » du rôle n’ont plus aucun impact du fait de la surdité de tout ce registre central et grave. L’effort transparaît même sur le visage de la chanteuse. Restent les éclats aigus, tranchants et dignes de la Princesse de glace (quel « voci delle cose  » !), qui rappellent les splendeurs d’antan par leur ampleur mais témoignent aussi des virages pris dans le répertoire. Au III, pourtant, la voix semble retrouver un peu de liquidité, de souplesse, les nuances colorent quelque peu les phrases. Mais les choix scéniques adoptés alors contrarient cette embellie vocale. Sondra Radvanovsky nous a souvent comblés ; elle nous a laissé des souvenirs forts ; l’honnêteté nous impose d’écrire ces lignes bien cruelles mais nous ne laisserons pas la déception du jour nous rendre amnésiques pour autant. Plus que jamais, hélas, « le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. »

Laurent Arpison
12 avril 2026

Direction musicale : Jader Bignamini
Mise en scène : Pierre Audi
Décors : Christof Hetzer
Costumes :  Robby Duiveman
Lumières : Jean Kalman
Dramaturgie :  Klaus Bertisch

Floria Tosca : Sondra Radvanovsky
Mario Cavaradossi : Yusif Eyvazov
Il Barone Scarpia : Gevorg Hakobyan
Cesare Angelotti : Vartan Gabrielan
Spoletta : Carlo Bosi
Il Sagrestano : André Heyboer
Sciarrone : Florent Mbia
Un carceriere : Fabio Bellenghi
Un berger : Charles Mistouflet (Maîtrise de Fontainebleau)

Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris
Chef des Chœurs Ching-Lien Wu

*IL FAUDRAIT MENTIR ? NON, MAIS LA VÉRITÉ POURRAIT ABRÉGER UN MOMENT TRÈS PÉNIBLE (Tosca, Acte II)

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