Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron : mardi 28 juillet – Hayato Sumino – Cateen/Lionel Bringuier/Orchestre Philharmonique de Nice

Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron : mardi 28 juillet – Hayato Sumino – Cateen/Lionel Bringuier/Orchestre Philharmonique de Nice

mardi 28 juillet 2026

©Franck DENIS

Ce mardi 28 juillet à 21 h, le Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron nous propose un concert entièrement tourné vers la musique russe de la toute fin du XIXe siècle.

Fidèle à son habitude, Philippe Bernhard vient auparavant nous présenter une belle synthèse sur ces trois compositeurs qui pourraient être frères d’armes et pourtant si différents.

En effet, Tchaïkovski reprochait vivement à Moussorgski comme à Rimsky-Korsakov, qui était le chef de file du fameux Groupe des Cinq composé, rappelons-le, de Borodine, Balakirev, Cui, Moussorgski et Rimsky-Korsakov, leur manque d’études musicales classiques contrairement à lui.

Ces derniers, eux, prônaient plus particulièrement une approche autodidacte et directement inspirée de leurs racines russes.

Hayato SUMINO 02 ©Franck DENIS 2026
©Franck DENIS

C’est un réel bonheur de retrouver l’Orchestre Philharmonique de Nice (fondé en 1947), collaborant avec les plus grands chefs d’orchestre et solistes tels que Georges Prêtre, Jeffrey Tate, ou encore Michel Plasson ou Neeme Järvi, avec Hélène Grimaud, Nelson Freire, Barbara Hendricks ou Jonas Kaufmann.

Il est le brillant soutien et l’accompagnateur de chaque saison lyrique de l’Opéra de Nice, et possède sa propre et prestigieuse saison symphonique. Reconnu dans toute l’Europe, il fait partie des meilleures phalanges orchestrales de France.

Hayato SUMINO 06 ©Franck DENIS 2026
©Franck DENIS

Le concert est programmé « à rebrousse-poil » des dates chronologiques des œuvres présentées.

Accompagné par un Orchestre Philharmonique de Nice superlatif, le pianiste Hayato Sumino est un jeune soliste virtuose du piano, japonais de 31 ans, déjà invité par les plus grands orchestres internationaux (BBC Philharmonic, Bamberger Symphoniker, Tokyo Philharmonic…), mais également compositeur… et un improvisateur de génie, comme nous le verrons plus tard.

Et comme il faut bien vivre avec son temps, il est également à la tête de plus de 2,2 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux.

En 2024, il a fait des débuts retentissants à Londres, au Royal Albert Hall, dans une Rhapsody in Blue (Gershwin), dont on se plaît à rêver qu’elle dût être phénoménale, au regard de ce que nous avons entendu ce soir !

Sa créativité, sa virtuosité, son instinct musical, comme sa liberté artistique, sont absolument prodigieux !

Hayato SUMINO 07 ©Franck DENIS 2026
©Franck DENIS

Ce soir, il nous offre une interprétation du fameux Concerto n° 2 de Rachmaninov, absolument remarquable de virtuosité et d’inventivité de jeu pianistique.

Dès les premiers accords, nous sommes saisis par la puissance de son jeu, son autorité musicale, sa maturité ; les fameux accords introductifs amenant dans un superbe crescendo (l’avons-nous jamais entendue avec autant d’évidence, cette fameuse introduction ?!), menant à la formidable entrée de tout l’orchestre, empli de grandeur, en parfaite osmose avec le soliste.

Ce soir, l’instrument-roi de ce festival porte mieux que jamais son titre, avec grandeur et somptuosité.

La très belle gestuelle ample et expressive de Lionel Bringuier, investi et passionné — car cette musique réclame et mérite toute la passion imaginable — est aussi remarquable.

Dans le second mouvement, le dialogue entre le piano soliste et l’orchestre se fait admirable par la nostalgie et la mélancolie de Rachmaninov et trouve dans les interventions solistes des bois une très belle homogénéité.

Le troisième mouvement nous offre un jeu particulièrement brillant, voire époustouflant (comme on pouvait s’y attendre), sous les doigts vigoureux et précis de Hayato Sumino.

Un triomphe accueille cette interprétation particulièrement superbe qu’il nous ait été donné d’entendre de ce magnifique concerto.

Hayato SUMINO 12 ©Franck DENIS 2026
©Franck DENIS

En bis, espiègle, Hayato Sumino nous propose deux improvisations, puisque c’est un des traits qui font sa personnalité :

Le premier bis est étonnant : il reprend les fameux accords introductifs du Concerto de Rachmaninov dont il vient de nous régaler ; tout le monde se regarde étonné — y compris l’orchestre se demandant s’il allait devoir rejouer ce premier mouvement ! — Mais que nenni ! Bientôt, de manière bluffante, Hayato bifurque vers des accents jazzy mâtinés d’allusions justement à la Rhapsody in Blue, se mêlant extraordinairement aux différents thèmes du concerto qu’il vient d’interpréter !

Quel musicien magnifique ! Quelle aisance dans l’improvisation aux harmonies si recherchées !

Inutile de souligner que le tonnerre d’applaudissements consécutifs de ce moment musical est assourdissant !…

Hayato SUMINO 09 ©Franck DENIS 2026
©Franck DENIS

Ce qui amène le second bis, qu’il nous promet « tout petit »… Il entame alors les fameuses variations mozartiennes sur « Ah ! vous dirais-je, maman », mais là encore, ô surprise, il oriente bientôt son interprétation vers une improvisation prodigieuse, où se mêlent accents rock, jazz… avant de revenir sur une des variations de Mozart les plus complexes, pour terminer sur une coda toute rachmaninovienne ! Fabuleux !

La salle se lève alors pour saluer ce génie (peut-il y avoir un autre mot à ce niveau-là ?!), qui nous gratifie d’un si beau sourire en plus, pour nous remercier !

Après l’entracte, nous retrouvons le bel Orchestre Philharmonique de Nice, cette fois-ci occupant seul la scène, dans ce programme entièrement russe, avec donc Lionel Bringuier à la baguette.

Pas bien âgé lui non plus (39 ans), il est un chef reconnu sur le plan international, avec un parcours aussi prestigieux qu’impressionnant.

Ayant obtenu le Premier Prix du Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, après avoir dirigé l’Orchestre de Bretagne, être devenu directeur musical du Tonhalle-Orchester de Zürich, et chef d’orchestre attitré de l’Ensemble Orchestral de Paris, il vient d’être nommé directeur musical de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.

Chef honoraire de l’Orchestre Philharmonique de Nice, en le dirigeant à nouveau en cette soirée à La Roque d’Anthéron, il revient en quelque sorte à ses « premières amours », lui, niçois de naissance.

La seconde partie débute avec le fameux poème symphonique de Moussorgski : Une nuit sur le Mont Chauve. Cette œuvre spectaculaire est donnée ici dans la version révisée par Rimsky-Korsakov de 1886.

La version originale de Moussorgski (1867), beaucoup plus âpre et visionnaire, a décidément toujours du mal à s’imposer encore de nos jours (contrairement à la version originale de son opéra Boris Godounov, qui semble avoir désormais supplanté la révision de Rimsky-Korsakov).

Mais il est vrai que la version de Rimsky-Korsakov pour Une nuit sur le Mont Chauve a pour elle un impact indéniable ; on peut d’ailleurs considérer que nous sommes devant deux partitions très différentes (bien que construites sur les mêmes thèmes) d’Une nuit sur le Mont Chauve, chacune ayant ses propres qualités intrinsèques.

Avec un geste ample, précis, Lionel Bringuier rend parfaitement justice à l’esprit démoniaque de cette nuit de sabbat, avec un orchestre qui lui répond parfaitement : précis, nerveux, incisif ; aux éclats cuivrés répondent des cordes survoltées, de très belles couleurs aussi.

Dans le lever du jour (ajout entièrement de la main de Rimsky-Korsakov), qui clôt l’œuvre, lorsque la cloche sonne claire et apaisante, répondent alors les admirables solos de clarinette, puis flûte et enfin hautbois.

Une très belle interprétation de ce chef-d’œuvre de la musique russe.

L’autre pièce au programme de cette deuxième partie, c’est aussi un poème symphonique, cette fois-ci de Tchaïkovski, Francesca da Rimini.

Comme nous l’annonce Lionel Bringuier, c’est une œuvre du compositeur plutôt rarement jouée. On joue bien plus souvent, c’est vrai, son autre poème symphonique (d’ailleurs intitulé « ouverture-fantaisie »), Roméo et Juliette. Si ce dernier date de 1869, Francesca da Rimini est postérieure (1876).

Francesca da Rimini a inspiré bien des chefs-d’œuvre dans l’histoire de la musique : Rachmaninov en fera un opéra en un acte, ainsi que Riccardo Zandonai (1883-1944) en 1914, pour un opéra également.

Le sujet terrible des amours fatales de Paolo et Francesca, qui mourront sous le fer de l’époux Malatesta, est immortalisé dans La Divine Comédie de Dante, au Ve Chant de l’Enfer. Sujet tourmenté et romantique s’il en est, cela ne pouvait qu’inspirer également un musicien tout aussi tourmenté et romantique que Tchaïkovski.

Partition d’une extrême violence, très « physique » pour l’orchestre (comme pour le chef), il leur est demandé beaucoup tout au long de la vingtaine de minutes que dure la partition. Œuvre démonstrative et spectaculaire, réclamant toute la virtuosité instrumentale et de direction orchestrale, les tourments des flammes infernales, parfaitement exprimées dans cette œuvre, mettent à rude épreuve un orchestre ici superlatif.

Galvanisant sa phalange orchestrale par une battue ample et expressive, Lionel Bringuier nous offre aussi, dans la partie centrale où le thème romantique des amoureux maudits s’exprime dans une mélodie au lyrisme tout tchaïkovskien, de belles nuances tendres et expressives, avant que ne réapparaissent les tourments infernaux précipitant l’orchestre dans les terribles abîmes.

Le public salue avec enthousiasme cette brillante prestation.

En bis, nous entendrons une reprise de la dernière partie de ce poème symphonique, où l’orchestre se « lâche » peut-être encore plus (si c’est possible), déchaînant les flammes et les forces telluriques infernales pour la seconde fois.

Le public éclate en un tonnerre d’applaudissements à nouveau, saluant une nouvelle soirée mémorable sous les majestueuses frondaisons du Parc de Florans de ce festival incontournable de La Roque d’Anthéron.

Marc Jénoc
28 juillet 2026

Piano : Hayato Sumino – Cateen
Direction : Lionel Bringuier
Orchestre Philharmonique de Nice

Rachmaninov : Concerto pour piano n° 2 en ut mineur, opus 18
Moussorgski : Une nuit sur le Mont Chauve
Tchaïkovski : Francesca da Rimini, opus 32

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